Appendice 2
Produits infinis dans les algèbres normées
1. Suites multipliables dans une algèbre normée
Soit une algèbre normée sur un corps valué commutatif non discret (IX, p. 37, déf. 9); nous désignerons par la norme d’un élément , nous supposerons en outre que admet un élément unité .
Soit une suite infinie de points de ; toute partie finie de , totalement ordonnée par l’ordre de , définit une séquence (A, I, p. 3) de points de ; on a défini en Algèbre (A, I, p. 3) le produit de cette séquence, que nous appellerons produit partiel fini de la suite , correspondant à la partie finie de (on rappelle que, pour , on pose ).
Définition 1
On dit que la suite est multipliable dans l’algèbre normée si l’application a une limite suivant le filtre des sections de l’ensemble des parties finies de , ordonné par la relation ; cette limite est appelée le produit de la suite , et noté (ou simplement ); les sont appelés les facteurs de ce produit.
La déf. 1 équivaut à la suivante: la suite est multipliable et a pour produit si, pour tout , il existe une partie finie de telle que, pour toute partie finie de , on ait .
Remarque 1
Lorsque est une algèbre commutative, la déf. 1 est identique à celle qui a été donnée dans III, p. 37 (Remarque 3); mais lorsque n’est pas commutative, la structure d’ordre de l’ensemble d’indices intervient de façon essentielle dans la déf. 1 ; si est une permutation quelconque de , rien ne permet d’affirmer en général que la suite soit multipliable lorsque la suite l’est ; en outre, lorsque ces deux suites sont multipliables, leurs produits sont en général différents.
Remarque 2
La déf. 1 se généralise immédiatement au cas d’une famille dont l’ensemble d’indices est une partie de (totalement ordonnée par l’ordre induit par celui de ) ; nous laissons au lecteur le soin d’étendre à ce cas les propriétés qui suivent (cf. IX, p. 125, exerc. 1 et 2).
2. Critères de multipliabilité
Nous allons nous borner désormais au cas où l’algèbre normée est complète.
Théorème 1
Soit une suite de points d’une algèbre normée complète .
a) Si est multipliable et a pour produit un élément inversible de , pour tout , il existe une partie finie de telle que, pour toute partie finie de ne rencontrant pas , on ait .
b) Inversement, si la suite satisfait à cette condition, elle est multipliable. En outre, si chacun des est inversible, est inversible.
a) Soit le produit de la suite multipliable , et supposons inversible dans ; alors (IX, p. 40, prop. 14), il existe et tels que, pour tout tel que , soit inversible, et . Par hypothèse, pour tout tel que , il existe une partie finie de telle que, pour toute partie finie de contenant , on ait . Soit un intervalle de contenant ; pour toute partie finie de ne rencontrant pas les entiers appartenant à sont tous supérieurs à ceux appartenant à ; donc, si on pose , on a . Or, comme , est inversible, et on a ; de la relation , on tire et finalement .
b) Supposons que, pour tout , il existe une partie finie de telle que, pour toute partie finie de ne rencontrant pas , on ait . Soit un intervalle de contenant ; toute partie finie de contenant peut s’écrire , où les entiers appartenant à sont supérieurs à ceux appartenant à ; on a donc , et comme ne rencontre pas , , et par suite . Si , la suite est évidemment multipliable et a pour produit 0 ; en écartant ce cas trivial, il existe un intervalle , contenant et tel que, pour toute partie finie de ne rencontrant pas , on ait . On en déduit comme ci-dessus que, pour toute partie finie
Le critère de Cauchy montre donc que a une limite dans suivant l’ensemble filtrant .
Si tous les sont inversibles, il en est de même de tous les produits partiels finis ; pour toute partie finie contenant , on peut donc écrire
cela montre que, dans le groupe multiplicatif des éléments inversibles de , l’image par l’application du filtre des sections de est une base de filtre de Cauchy pour la structure uniforme gauche du groupe ; mais comme est complet (, p. 40, prop. 14), la limite de l’application appartient à .
Remarque
Lorsque est multipliable et a un produit non inversible, la condition du th. 1 n’est plus nécessairement vérifiée; par exemple, si tous les sont égaux à un même élément tel que , la suite est multipliable et a pour produit 0, et pour toute partie finie non vide de , on a .
Corollaire 1
Si* est une suite multipliable dont le produit est inversible dans , .
Corollaire 2
Si* est une suite multipliable dont le produit est inversible dans , toute suite extraite de (() étant une suite strictement croissante d’entiers) est multipliable.
C’est ce que montre aussitôt le critère du th. 1 (, p. 79).
Théorème 2
Soit* une algèbre normée complète; si est une série absolument convergente de points de , la suite est multipliable dans ; en outre, si tous les éléments sont inversibles dans , il en est de même de .
Appliquons le critère de , p. 79, th. 1; pour toute partie finie de , on a , parcourant l’ensemble des parties non vides de (totalement ordonnées par l’ordre induit). Comme , on peut écrire
Or, comme la série de terme général est convergente par hypothèse, la suite est multipliable dans (, p. 35, th. 4); pour tout , il existe donc une partie finie de telle que, pour toute partie finie de ne rencontrant pas , on ait ; d’où le théorème.
Corollaire
Si la série de terme générale* est absolument convergente, et si aucun des éléments n’est diviseur de 0 dans , le produit n’est pas diviseur de 0 dans .
En effet, il n’y a qu’un nombre fini d’entiers tels que . Soit un intervalle de contenant tous ces entiers. Le produit de la suite est produit de et de l’élément , dont tous les facteurs sont inversibles (IX, p. 39, corollaire), et qui est par suite inversible lui-même; comme est produit d’un nombre fini d’éléments non diviseurs de 0, il n’est pas diviseur de 0, et il en est de même de .
La condition suffisante de multipliabilité donnée dans le th. 2 n’est pas nécessaire en général (cf. IX, p. 126, exerc. 6). Elle l’est toutefois dans le cas important où est une algèbre de rang fini sur le corps (en particulier lorsque est le corps des quaternions , ou une algèbre de matrices ):
Proposition 1
Soit une algèbre normée de rang fini sur . Si est une suite multipliable dans , dont le produit est inversible, la série de terme générale est absolument convergente.
On sait (VII, p. 16, prop. 2) qu’il existe un nombre tel que, pour toute famille finie de points de , on ait
(1)
Soit une suite quelconque d’éléments de . Pour toute partie finie de , posons
Lemme 1
Pour toute partie finie de , soit Pour toute partie de , on a*
Lemme 2
Si est une partie finie de telle que , on a *.
En effet, comme pour toute partie de , on a, après (2),
comme, en vertu de (1), on a , on en déduit , d’où le lemme.
Cela étant, soit une suite multipliable dans , dont le produit est inversible; d’après le th. 1 (IX, p. 79), il existe une partie finie de telle que, pour toute partie finie de ne rencontrant pas , on ait
3. Produits infinis
A toute suite de points d’une algèbre normée , faisons correspondre la suite des produits partiels ; on appelle produit infini de facteur général , le couple des suites et . Le produit infini de facteur général est dit convergent si la suite est convergente dans ; la limite de cette suite s’appelle alors le produit de la suite , et se note .
Proposition 2
Soit une suite de points d’une algèbre normée complète .
a) Si le produit infini de facteur général est convergent et si est inversible, pour tout , il existe tel que, pour , on ait .
b) Inversement, si la suite satisfait à cette condition, le produit infini de facteur général est convergent; en outre, si chacun des est inversible, est inversible.
Nous laissons au lecteur le développement de la démonstration de cette proposition, qui est calquée pas à pas sur celle du th. 1 de IX, p. 79 (les parties finies de qui figurent dans cette dernière devant simplement être remplacées par des intervalles).
Corollaire 1
Si le produit infini de facteur général est convergent, et si est inversible, .
Corollaire 2
Si le produit infini de facteur général est convergent, et si est inversible, le produit infini de facteur général est convergent.
Le produit de la suite se note , et s’appelle encore le reste d’indice h du produit infini de facteur général .
En supposant toujours que est inversible, on déduit encore de la prop. 2 (IX, p. 82) que, si est une suite telle que sauf pour un nombre fini d’indices, le produit de facteur général est convergent.
Proposition 3
Soit* une suite strictement croissante d’entiers () : si le produit infini de facteur général converge, et si on pose , le produit infini de facteur général est convergent, et on a .
En effet, la suite des produits partiels de la suite est extraite de la suite des produits partiels de la suite .
Enfin, par le même raisonnement que pour les groupes commutatifs (III, p. 44), on voit que si, dans une algèbre normée , une suite est multipliable, le produit de facteur général est convergent, et on a (qu’on écrit aussi ); la réciproque est bien entendu inexacte (cf. IX, p. 126, exerc. 7).
Exercises
Exercices
See the exercises for Appendix 2.