§ 3. Espaces projectifs réels
Nous aurons constamment à faire usage, dans ce paragraphe, des notions et résultats relatifs aux espaces quotients (I, p. 20), et notamment des deux propriétés suivantes, que nous énoncerons pour plus de commodité sous forme de lemmes:
Soient E un espace topologique, R une relation d’équivalence dans E, A une partie de E, la relation d’équivalence induite sur A par R; soit enfin l’application canonique de E sur E/R. Avec ces notations:
Lemme 1. — Si tout ensemble ouvert (resp. fermé) dans A et saturé pour est la trace sur A d’un ensemble ouvert (resp. fermé) dans E et saturé pour R, l’espace quotient est homéomorphe au sous-espace de E/R. Il en est ainsi en particulier si A est ouvert ou fermé dans E et saturé pour R.
Cela résulte de la prop. 10 de I, p. 23.
Lemme 2. — S’il existe une application continue de E sur A, telle que, pour tout , appartienne à la classe d’équivalence de , l’espace est homéomorphe à E/R.
Cela n’est autre que le cor. 2 de I, p. 23.
1. Topologie des espaces projectifs réels
Rappelons (A, II, p. 132) qu’étant donné un corps K et un entier , on appelle espace projectif à gauche à n dimensions sur le corps K et on note l’ensemble quotient de (complémentaire de dans l’espace vectoriel à gauche ) par la relation d’équivalence entre vecteurs de : « il existe tel que et ». Dans la théorie des espaces projectifs, on prend l’intervalle de comme ensemble d’indices des coordonnées d’un point de . Les coordonnées () d’un quelconque des points de dont un point est l’image canonique, constituent ce qu’on appelle un système de coordonnées homogènes du point (A, II, p. 133).
On appelle variété linéaire projective à p dimensions de (pour tout entier tel que ) l’image canonique dans d’un sous-espace vectoriel à dimensions (privé de l’origine) de . Un système de points de est dit libre s’il se compose des images canoniques de points de formant un système libre dans l’espace vectoriel ; la variété linéaire projective de engendrée par un système libre de points (c’est-à-dire la plus petite variété linéaire projective contenant ces points) a dimensions.
Lorsque K est le corps des nombres réels, on peut munir les espaces projectifs correspondants de topologies dont nous allons faire l’étude.
Définition 1
On appelle espace projectif réel à n dimensions l’espace projectif muni de la topologie quotient de celle de par la relation d’équivalence .
L’espace projectif s’appelle droite projective réelle, l’espace projectif plan projectif réel.
Lorsque aucune confusion ne sera possible, nous écrirons et au lieu de et .
Proposition 1
L’espace projectif est séparé.
Montrons d’abord que la relation est ouverte (I, p. 31); soit A un ensemble ouvert dans ; pour saturer A pour , il faut prendre la réunion des homothétiques de A, parcourant l’ensemble des nombres réels ; chacun de ces ensembles étant ouvert, il en est de même de leur réunion.
D’après la prop. 8 de I, p. 55, la prop. 1 sera démontrée si on prouve que la partie M de , définie par la relation , est fermée. Or, soit un point de adhérent à M; si , il existe une coordonnée ; il existe donc un voisinage V de tel que pour tout point la coordonnée d’indice i de soit ; lorsque tend vers en restant dans M, tend vers ; comme , on voit, en passant à la limite, que , ce qui prouve que .
Proposition 2
L’espace projectif est un espace compact et connexe, homéomorphe à l’espace quotient de la sphère par la relation d’équivalence induite sur cette sphère par .
Soit la relation d’équivalence induite sur par (les classes d’équivalence pour sont les couples de points opposés de ). L’application de sur est continue; donc (VI, p. 12, lemme 2) est homéomorphe à . Comme, pour , est compact et connexe, tout espace quotient séparé de est aussi compact et connexe (cor. 1, I, p. 63, et I, p. 82, prop. 6). Enfin n’a qu’un point.
Proposition 3
Pour , l’espace projectif est homéomorphe à l’espace quotient de la boule obtenu en identifiant chaque point de à son opposé.
Soit l’hémisphère fermé de défini par . L’espace , homéomorphe au quotient de par la relation (prop. 2), est aussi homéomorphe au quotient de la partie de par la relation induite sur par . En effet, toute classe suivant rencontre en un point au moins; il suffit alors (VI, p. 12, lemme 1) de vérifier que, si on sature pour un ensemble ouvert dans et saturé pour , on obtient un ensemble ouvert dans . Or, si et si , il existe un voisinage de dans contenu dans ; la réunion de et de est un voisinage de saturé pour et contenu dans . Si au contraire , on , et il existe tel que l’ensemble des points satisfaisant à l’une ou l’autre des relations , soit contenu dans ; l’ensemble des points satisfaisant à l’une ou l’autre de ces relations est un voisinage de saturé pour et contenu dans .
Observons que l’espace quotient s’obtient en identifiant, dans , tout point de l’intersection de et de l’hyperplan avec son opposé. Pour achever la démonstration il suffit de remarquer que la projection stéréographique de point de vue (VI, p. 11) est un homéomorphisme de sur , laissant invariants les points de .
2. Variétés linéaires projectives
Rappelons (A, II, p. 136) que toute application linéaire injective de dans () définit, par restriction à , puis passage aux quotients pour les relations et , une application injective de dans , dite application linéaire projective. Si est l’application canonique de sur , celle de sur , on a , ce qui prouve que est continue dans (I, p. 21, corollaire). En particulier, toute transformation linéaire projective de (application linéaire projective de sur lui-même) est un homéomorphisme de sur lui-même.
Soit un espace vectoriel de dimension sur ; à chaque base de sur est associée une bijection -linéaire de sur , donc aussi une bijection de sur l’espace projectif déduit de (A, II, p. 132); la topologie sur transportée de celle de par cette bijection est indépendante de la base de choisie. C’est aussi la topologie quotient de la topologie induite sur par la topologie introduite sur dans VI, p. 6.
Rappelons aussi que, si et sont deux variétés linéaires projectives à dimensions de , il existe une transformation linéaire projective de transformant V en . En particulier, si , il existe une transformation linéaire projective transformant V en l’image canonique du sous-espace engendré par à dimensions (privé du point 0) de . Si on identifie à , la relation induite sur par n’est autre que ; comme est fermée et saturée pour , le lemme 1 (VI, p. 12) montre que est homéomorphe à et fermée dans ; en outre, si , son complémentaire dans est dense (VI, p. 5, prop. 4). Donc:
Proposition 4
Toute variété linéaire projective à p dimensions de l’espace projectif est un ensemble fermé dans , homéomorphe à ; si , son complémentaire est dense dans .
Rappelons que les variétés linéaires projectives à dimensions de () sont appelées hyperplans projectifs; tout hyperplan projectif est l’ensemble des points dont les coordonnées homogènes satisfont à une relation de la forme
Proposition 5
Dans l’espace projectif (pour ), le complémentaire d’un hyperplan projectif est homéomorphe à .
Par une transformation linéaire projective, on se ramène au cas où est l’hyperplan d’équation . L’ensemble A des points de tels que est ouvert et saturé pour ; son image canonique C dans , qui est le complémentaire de H dans , est par suite homéomorphe au quotient de A par la relation d’équivalence induite sur A par (VI, p. 12, lemme 1). Soit B l’hyperplan d’équation dans ; à tout point , faisons correspondre le point où la droite passant par 0 et coupe B (fig. 4); on définit
Figure 4
ainsi une application continue g de A sur B, telle que soit le seul point de B congru à suivant ; il en résulte que B est homéomorphe à (VI, p. 12, lemme 2), donc à C; comme B est homéomorphe à , la proposition est démontrée.
Corollaire
Tout point de possède un voisinage ouvert homéomorphe à .
On en conclut en particulier que les espaces projectifs réels sont localement connexes (ce qui résulte aussi de I, p. 85, prop. 12).
3. Immersion de l’espace numérique dans l’espace projectif
Supposons . Soit U le complémentaire dans de l’hyperplan H d’équation . On identifie souvent U à par l’homéomorphisme qui applique le vecteur de sur le point de coordonnées homogènes ; l’homéomorphisme réciproque applique le point de coordonnées homogènes de U sur le vecteur de . L’hyperplan H est alors appelé l’hyperplan à l’infini, les points de H étant appelés les « points à l’infini » de (ou même de par abus de langage).
Une fois faite cette identification, toute variété linéaire affine V à dimensions de a pour adhérence dans une variété linéaire projective à dimensions, non contenue dans l’hyperplan à l’infini, et identique à la variété linéaire projective engendrée par V. Réciproquement, toute variété linéaire projective à dimensions, non contenue dans l’hyperplan à l’infini, a pour trace sur une variété linéaire affine à dimensions, dont elle est l’adhérence.
Dans le cas particulier où , l’hyperplan à l’infini est réduit à un point; comme est compact, il résulte du th. d’Alexandroff (I, p. 67, th. 4) que est homéomorphe à l’espace compact obtenu à partir de l’espace localement compact par adjonction d’un « point à l’infini ». D’après les cor. 1 de VI, p. 11 et 4 de VI, p. 12, on voit également que la droite projective réelle est homéomorphe au cercle et au tore .
Au contraire, pour , n’est pas homéomorphe à (cf. VI, p. 26, exerc. 4).
Le « point à l’infini » de l’espace se note , sans signe. Il importe de ne pas confondre l’espace , où est ainsi plongée la droite numérique, et la droite achevée définie dans IV, p. 13, qui possède deux « points à l’infini »; d’ailleurs est homéomorphe à l’espace quotient de obtenu en identifiant les deux points et .
4. Application au prolongement des fonctions numériques
Comme peut être considéré comme une partie de , toute application d’un ensemble E dans (fonction numérique) peut être considérée comme une application de E dans ; en particulier, si E est une partie d’un espace topologique F, une application de E dans , il peut se faire qu’en certains points de l’adhérence de E, tende vers la limite lorsque tend vers un de ces points en restant dans E; on prolongera alors par continuité la fonction en lui donnant en ces points la valeur (I, p. 57, th. 1).
Considérons en particulier le cas où E est une partie de , l’espace étant lui-même considéré comme plongé dans l’espace projectif ; une fonction numérique définie dans E peut être identifiée à l’application qui associe à un point de E de coordonnées homogènes l’élément
de ; appliquant ce qui précède, on pourra éventuellement prolonger cette fonction par continuité, non seulement à certains des points de adhérents à E, mais aussi à certains des « points à l’infini » de , adhérents à E.
Montrons qu’on retrouve ainsi, par exemple, le prolongement par continuité à tout entier d’une fonction rationnelle d’une variable réelle, déjà défini en Algèbre (A, II, p. 136). Identifions et , tout nombre réel étant identifié au point de coordonnées homogènes , le point au point de coordonnées homogènes . Soit une fonction rationnelle, et étant deux polynômes premiers entre eux, de degrés respectifs et ; si l’on suppose par exemple , et qu’on pose , , la fonction rationnelle est la restriction à l’ensemble des nombres réels n’annulant pas , de l’application . En d’autres termes, on prolonge par continuité en lui donnant la valeur aux points où , et en lui donnant au point la valeur si , la valeur si , la valeur du rapport des coefficients des termes de degré de et si .
En particulier, la fonction se prolonge au point en y prenant la valeur , au point en y prenant la valeur ; cette fonction est évidemment un homéomorphisme de sur lui-même; il en est de même de la fonction homographique lorsque .
De même, pour entier , la fonction se prolonge au point en y prenant la valeur .
Par contre, on ne peut en général prolonger par continuité à l’espace , ni à l’espace , une fonction rationnelle de deux variables réelles (cf. VI, p. 26, exerc. 5).
5. Espaces de variétés linéaires projectives
Étant donné un corps , l’ensemble des variétés linéaires projectives de dimension de l’espace projectif gauche est en correspondance biunivoque avec l’ensemble des sous-espaces vectoriels à dimensions de l’espace vectoriel à gauche . Désignons par l’ensemble des systèmes libres de vecteurs de ; l’ensemble est encore en correspondance biunivoque avec l’ensemble quotient de par la relation d’équivalence : « et engendrent le même sous-espace vectoriel à dimensions de ». Nous identifierons avec cet ensemble quotient dans ce qui suit. D’autre part, si à tout système libre de p + 1 vecteurs de , on fait correspondre la matrice à lignes et colonnes dont est la ligne d’indice pour , on définit une correspondance biunivoque entre et l’ensemble des matrices à lignes et colonnes et de rang ; nous identifierons avec cet ensemble de matrices; la relation entre deux matrices est alors la suivante: « il existe une matrice carrée inversible d’ordre telle que ».
Nous allons supposer dans ce qui suit que est le corps , et nous omettrons l’indication du corps dans les notations précédentes. On peut définir sur une topologie par un procédé qui généralise la définition de la topologie des espaces projectifs réels. En effet, est contenu dans l’espace des matrices à lignes et colonnes, à éléments réels; nous munirons de la topologie induite par celle de cet espace de matrices (VI, p. 6).
Définition 2
On appelle espace des variétés linéaires projectives à dimensions de l’espace projectif réel , l’espace quotient de l’espace topologique par la relation d’équivalence .
Soit une application linéaire injective (). On en déduit une application projective de dans (VI, p. 14); si est une variété linéaire projective de dimension de , est une variété linéaire projective de dimension de , et l’application de dans ainsi définie est continue. En effet, elle se déduit par passage aux quotients d’une application continue .
En particulier, tout automorphisme induit un homéomorphisme de sur lui-même; comme on l’a déjà remarqué (VI, p. 15), l’opération de sur ainsi définie est transitive.
Proposition 6
Soit une variété linéaire projective de dimension de ; la partie de formée des éléments dont l’intersection avec est vide, est un ouvert dense de , homéomorphe à .
D’après ce qui précède, on peut supposer que est la variété linéaire projective définie par les équations . L’image réciproque de dans est l’ensemble des suites d’éléments de qui, avec , forment une base de , c’est-à-dire, vu les identifications faites, l’ensemble des matrices à lignes et colonnes telles que la matrice carrée formée des premières colonnes de soit inversible. D’après la prop. 2 de VI, p. 4, est un ouvert dense de , donc un ouvert dense de (lemme 1, p. 12). A toute matrice , faisons correspondre la matrice carrée inversible formée de ses premières colonnes et la matrice . Soit la partie de formée des telles que ; alors est homéomorphe à , l’application est continue, et, pour , est l’unique élément de équalent à modulo . Appliquant le lemme 2, on en déduit que est homéomorphe à , ce qui achève la démonstration.
Corollaire
L’espace est un espace connexe et localement connexe, dont tout point possède un voisinage homéomorphe à *.
Cela résulte de la proposition et du fait que les recouvrent .
Proposition 7
L’espace est compact*.
Montrons d’abord que est séparé. Soient et deux éléments de ; l’intersection de deux ouverts denses étant un ouvert dense, donc non vide, il résulte de la prop. 6 qu’il existe une sous-variété linéaire projective de , de dimension , telle que , ; il s’ensuit que et appartiennent toutes deux à l’ouvert de . Comme est homéomorphe à un espace numérique, il est séparé, et il existe deux ouverts disjoints et de , contenant et respectivement, et est séparé.
Pour démontrer que est compact, il suffit maintenant de construire un sous-espace compact de tel que toute classe d’équivalence suivant rencontre ce sous-espace en un point au moins; , image séparée de ce sous-espace par l’application canonique de sur , sera compact (I, p. 62, th. 2).
Soit le sous-espace de dont les éléments sont les systèmes de vecteurs formant une base euclidienne orthonormale du sous-espace vectoriel qu’ils engendrent (A, IX, § 6, no 1), c’est-à-dire tels que pour , pour . On sait (A, IX, § 7, no 1) que tout sous-espace vectoriel à dimensions de admet une telle base; donc toute classe mod. rencontre . D’autre part, les matrices de sont définies par les relations
Elles forment donc un ensemble fermé dans , et comme on tire de ces relations que pour tout couple d’indices , cet ensemble est borné, donc compact.
6. Grassmanniennes
Rappelons (A, III, p. 172) qu’on définit une application injective de dans de la manière suivante: si est l’image du système libre de , on lui associe l’image canonique dans du -vecteur . L’image de cette application est notée et appelée grassmannienne d’indices ; on la munit de la topologie induite par celle de (VI, p. 13). L’application définie ci-dessus de dans est continue et bijective; comme est compact et séparé, on déduit alors de I, p. 63, cor. 2 au th. 2:
Proposition 8
La grassmannienne* est homéomorphe à l’espace .
Notons enfin (loc. cit.) que les grassmanniennes et se déduisent l’une de l’autre par une application projective bijective de sur , donc sont homéomorphes, ainsi par conséquent que les espaces et .
Exercises
Exercices
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