Bourbaki

§ 3. Espaces projectifs réels

Nous aurons constamment à faire usage, dans ce paragraphe, des notions et résultats relatifs aux espaces quotients (I, p. 20), et notamment des deux propriétés suivantes, que nous énoncerons pour plus de commodité sous forme de lemmes:

Soient E un espace topologique, R une relation d’équivalence dans E, A une partie de E, RAR_A la relation d’équivalence induite sur A par R; soit enfin ff l’application canonique de E sur E/R. Avec ces notations:

Lemme 1. — Si tout ensemble ouvert (resp. fermé) dans A et saturé pour RAR_A est la trace sur A d’un ensemble ouvert (resp. fermé) dans E et saturé pour R, l’espace quotient A/RAA/R_A est homéomorphe au sous-espace f(A)f(A) de E/R. Il en est ainsi en particulier si A est ouvert ou fermé dans E et saturé pour R.

Cela résulte de la prop. 10 de I, p. 23.

Lemme 2. — S’il existe une application continue gg de E sur A, telle que, pour tout x∈Ex \in E, g(x)g(x) appartienne à la classe d’équivalence de xx, l’espace A/RAA/R_A est homéomorphe à E/R.

Cela n’est autre que le cor. 2 de I, p. 23.

1. Topologie des espaces projectifs réels

Rappelons (A, II, p. 132) qu’étant donné un corps K et un entier n≥−1n \geq -1, on appelle espace projectif à gauche à n dimensions sur le corps K et on note Pn(K)\mathbf{P}_n(K) l’ensemble quotient de Kn+1∗K_{n+1}^* (complémentaire de {0}\{0\} dans l’espace vectoriel à gauche Kn+1K^{n+1}) par la relation d’équivalence Δn(K)\Delta_n(K) entre vecteurs x,y\mathbf{x}, \mathbf{y} de Kn+1∗K_{n+1}^*: « il existe t∈Kt \in K tel que t≠0t \neq 0 et y=tx\mathbf{y} = t \mathbf{x} ». Dans la théorie des espaces projectifs, on prend l’intervalle (0,n)(0, n) de N\mathbf{N} comme ensemble d’indices des coordonnées d’un point de Kn+1∗K_{n+1}^*. Les coordonnées xix_i (0≤i≤n0 \leq i \leq n) d’un quelconque des points de Kn+1∗K_{n+1}^* dont un point x∈Pn(K)\mathbf{x} \in \mathbf{P}_n(K) est l’image canonique, constituent ce qu’on appelle un système de coordonnées homogènes du point x\mathbf{x} (A, II, p. 133).

On appelle variété linéaire projective à p dimensions de Pn(K)\mathbf{P}_n(K) (pour tout entier pp tel que −1≤p≤n-1 \leq p \leq n) l’image canonique dans Pn(K)\mathbf{P}_n(K) d’un sous-espace vectoriel à p+1p + 1 dimensions (privé de l’origine) de Kn+1K^{n+1}. Un système de pp points de Pn(K)\mathbf{P}_n(K) est dit libre s’il se compose des images canoniques de pp points de Kn+1∗K_{n+1}^* formant un système libre dans l’espace vectoriel Kn+1K^{n+1}; la variété linéaire projective de Pn(K)\mathbf{P}_n(K) engendrée par un système libre de p+1p + 1 points (c’est-à-dire la plus petite variété linéaire projective contenant ces p+1p + 1 points) a pp dimensions.

Lorsque K est le corps R\mathbf{R} des nombres réels, on peut munir les espaces projectifs correspondants de topologies dont nous allons faire l’étude.

Définition 1

On appelle espace projectif réel à n dimensions l’espace projectif Pn(R)\mathbf{P}_n(\mathbf{R}) muni de la topologie quotient de celle de Rn+1∗\mathbf{R}_{n+1}^* par la relation d’équivalence Δn(R)\Delta_n(\mathbf{R}).

L’espace projectif P1(R)\mathbf{P}_1(\mathbf{R}) s’appelle droite projective réelle, l’espace projectif P2(R)\mathbf{P}_2(\mathbf{R}) plan projectif réel.

Lorsque aucune confusion ne sera possible, nous écrirons Pn\mathbf{P}_n et Δn\Delta_n au lieu de Pn(R)\mathbf{P}_n(\mathbf{R}) et Δn(R)\Delta_n(\mathbf{R}).

Proposition 1

L’espace projectif Pn\mathbf{P}_n est séparé.

Montrons d’abord que la relation Δn\Delta_n est ouverte (I, p. 31); soit A un ensemble ouvert dans Rn+1∗\mathbf{R}_{n+1}^*; pour saturer A pour Δn\Delta_n, il faut prendre la réunion des homothétiques tAtA de A, tt parcourant l’ensemble des nombres réels ≠0\neq 0; chacun de ces ensembles étant ouvert, il en est de même de leur réunion.

D’après la prop. 8 de I, p. 55, la prop. 1 sera démontrée si on prouve que la partie M de Rn+1∗×Rn+1∗\mathbf{R}_{n+1}^* \times \mathbf{R}_{n+1}^*, définie par la relation Δn\Delta_n, est fermée. Or, soit (x,y)(\mathbf{x}, \mathbf{y}) un point de Rn+1∗×Rn+1∗\mathbf{R}_{n+1}^* \times \mathbf{R}_{n+1}^* adhérent à M; si x=(xi)\mathbf{x} = (x_i), il existe une coordonnée xi≠0x_i \neq 0; il existe donc un voisinage V de (x,y)(\mathbf{x}, \mathbf{y}) tel que pour tout point (x′,y′)∈M∩V(\mathbf{x}', \mathbf{y}') \in M \cap V la coordonnée xi′x'_i d’indice i de x′\mathbf{x}' soit ≠0\neq 0; lorsque (x′,y′)(\mathbf{x}', \mathbf{y}') tend vers (x,y)(\mathbf{x}, \mathbf{y}) en restant dans M, yi′x′i−1y'_i {x'}^{-1}_i tend vers t=yixi−1t = y_i x^{-1}_i; comme y′=(yi′x′i−1)x′\mathbf{y}' = (y'_i {x'}^{-1}_i) \mathbf{x}', on voit, en passant à la limite, que y=tx\mathbf{y} = t \mathbf{x}, ce qui prouve que (x,y)∈M(\mathbf{x}, \mathbf{y}) \in M.

Proposition 2

L’espace projectif Pn\mathbf{P}_n est un espace compact et connexe, homéomorphe à l’espace quotient de la sphère Sn\mathbf{S}_n par la relation d’équivalence induite sur cette sphère par Δn\Delta_n.

Soit Δn′\Delta'_n la relation d’équivalence induite sur SnS_n par Δn\Delta_n (les classes d’équivalence pour Δn′\Delta'_n sont les couples de points opposés de SnS_n). L’application x↦x/∥x∥x \mapsto x / \|x\| de Rn+1∗\mathbf{R}_{n+1}^* sur SnS_n est continue; donc (VI, p. 12, lemme 2) PnP_n est homéomorphe à Sn/Δn′S_n / \Delta'_n. Comme, pour n≠0n \neq 0, SnS_n est compact et connexe, tout espace quotient séparé de SnS_n est aussi compact et connexe (cor. 1, I, p. 63, et I, p. 82, prop. 6). Enfin P0P_0 n’a qu’un point.

Proposition 3

Pour n⩾0n \geqslant 0, l’espace projectif PnP_n est homéomorphe à l’espace quotient de la boule BnB_n obtenu en identifiant chaque point de Sn−1S_{n-1} à son opposé.

Soit HH l’hémisphère fermé de SnS_n défini par x0⩽0x_0 \leqslant 0. L’espace PnP_n, homéomorphe au quotient de SnS_n par la relation Δn′′\Delta''_n (prop. 2), est aussi homéomorphe au quotient de la partie HH de SnS_n par la relation Δn′′\Delta''_n induite sur HH par Δn′\Delta'_n. En effet, toute classe suivant Δn′\Delta'_n rencontre HH en un point au moins; il suffit alors (VI, p. 12, lemme 1) de vérifier que, si on sature pour Δn′\Delta'_n un ensemble UU ouvert dans HH et saturé pour Δn′′\Delta''_n, on obtient un ensemble VV ouvert dans SnS_n. Or, si a=(ai)∈Ua = (a_i) \in U et si a0<0a_0 < 0, il existe un voisinage WW de aa dans SnS_n contenu dans UU; la réunion de WW et de −W-W est un voisinage de aa saturé pour Δn′\Delta'_n et contenu dans VV. Si au contraire a0=0a_0 = 0, on a−a∈Ua - a \in U, et il existe r>0r > 0 tel que l’ensemble des points x∈Hx \in H satisfaisant à l’une ou l’autre des relations ∥x−a∥<r,∥x+a∥<r\|x - a\| < r, \|x + a\| < r, soit contenu dans UU; l’ensemble des points x∈Snx \in S_n satisfaisant à l’une ou l’autre de ces relations est un voisinage de aa saturé pour Δn′\Delta'_n et contenu dans VV.

Observons que l’espace quotient H/Δn′′H / \Delta''_n s’obtient en identifiant, dans HH, tout point de l’intersection Sn−1S_{n-1} de HH et de l’hyperplan x0=0x_0 = 0 avec son opposé. Pour achever la démonstration il suffit de remarquer que la projection stéréographique de point de vue e0e_0 (VI, p. 11) est un homéomorphisme de HH sur BnB_n, laissant invariants les points de Sn−1S_{n-1}.

2. Variétés linéaires projectives

Rappelons (A, II, p. 136) que toute application linéaire injective ff de Rn+1\mathbf{R}^{n+1} dans Rm+1\mathbf{R}^{m+1} (m⩾nm \geqslant n) définit, par restriction à Rn+1∗\mathbf{R}_{n+1}^*, puis passage aux quotients pour les relations Δn\Delta_n et Δm\Delta_m, une application injective gg de PnP_n dans PmP_m, dite application linéaire projective. Si φ\varphi est l’application canonique de Rn+1∗\mathbf{R}_{n+1}^* sur PnP_n, ψ\psi celle de Rm+1∗\mathbf{R}_{m+1}^* sur PmP_m, on a g∘φ=ψ∘fg \circ \varphi = \psi \circ f, ce qui prouve que gg est continue dans PnP_n (I, p. 21, corollaire). En particulier, toute transformation linéaire projective de PnP_n (application linéaire projective de PnP_n sur lui-même) est un homéomorphisme de PnP_n sur lui-même.

Soit EE un espace vectoriel de dimension n+1n + 1 sur R\mathbf{R}; à chaque base de EE sur R\mathbf{R} est associée une bijection R\mathbf{R}-linéaire de Rn+1\mathbf{R}^{n+1} sur EE, donc aussi une bijection de PnP_n sur l’espace projectif P(E)P(E) déduit de EE (A, II, p. 132); la topologie sur P(E)P(E) transportée de celle de PnP_n par cette bijection est indépendante de la base de EE choisie. C’est aussi la topologie quotient de la topologie induite sur E−{0}E - \{0\} par la topologie introduite sur EE dans VI, p. 6.

Rappelons aussi que, si VV et V′V' sont deux variétés linéaires projectives à pp dimensions de Pn\mathbf{P}_n, il existe une transformation linéaire projective de Pn\mathbf{P}_n transformant V en V′V'. En particulier, si p⩾0p \geqslant 0, il existe une transformation linéaire projective transformant V en l’image canonique du sous-espace engendré par e0,e1,…,epe_0, e_1, \ldots, e_p W′W' à p+1p + 1 dimensions (privé du point 0) de Rn+1\mathbf{R}^{n+1}. Si on identifie W′W' à Rp+1∗\mathbf{R}_{p+1}^*, la relation induite sur W′W' par Δn\Delta_n n’est autre que Δp\Delta_p; comme W′W' est fermée et saturée pour Δn\Delta_n, le lemme 1 (VI, p. 12) montre que V′V' est homéomorphe à Pp\mathbf{P}_p et fermée dans Pn\mathbf{P}_n; en outre, si p<np < n, son complémentaire dans Pn\mathbf{P}_n est dense (VI, p. 5, prop. 4). Donc:

Proposition 4

Toute variété linéaire projective à p dimensions de l’espace projectif Pn\mathbf{P}_n est un ensemble fermé dans Pn\mathbf{P}_n, homéomorphe à Pp\mathbf{P}_p; si p<np < n, son complémentaire est dense dans Pn\mathbf{P}_n.

Rappelons que les variétés linéaires projectives à n−1n - 1 dimensions de Pn\mathbf{P}_n (n⩾1n \geqslant 1) sont appelées hyperplans projectifs; tout hyperplan projectif est l’ensemble des points dont les coordonnées homogènes satisfont à une relation de la forme

∑i=0naixi=0, \sum_{i=0}^n a_i x_i = 0,
où les aia_i ne sont pas tous nuls (« équation » de l’hyperplan).

Proposition 5

Dans l’espace projectif Pn\mathbf{P}_n (pour n⩾0n \geqslant 0), le complémentaire d’un hyperplan projectif HH est homéomorphe à Rn\mathbf{R}^n.

Par une transformation linéaire projective, on se ramène au cas où HH est l’hyperplan d’équation x0=0x_0 = 0. L’ensemble A des points x=(xi)x = (x_i) de Rn+1∗\mathbf{R}_{n+1}^* tels que x0≠0x_0 \neq 0 est ouvert et saturé pour Δn\Delta_n; son image canonique C dans Pn\mathbf{P}_n, qui est le complémentaire de H dans Pn\mathbf{P}_n, est par suite homéomorphe au quotient de A par la relation d’équivalence Θ\Theta induite sur A par Δn\Delta_n (VI, p. 12, lemme 1). Soit B l’hyperplan d’équation x0=1x_0 = 1 dans Rn+1\mathbf{R}^{n+1}; à tout point x∈Ax \in A, faisons correspondre le point x0−1xx_0^{-1} x où la droite passant par 0 et xx coupe B (fig. 4); on définit

!Figure 4

Figure 4

ainsi une application continue g de A sur B, telle que g(x)g(x) soit le seul point de B congru à xx suivant Θ\Theta; il en résulte que B est homéomorphe à A/ΘA/\Theta (VI, p. 12, lemme 2), donc à C; comme B est homéomorphe à Rn\mathbf{R}^n, la proposition est démontrée.

Corollaire

Tout point de Pn\mathbf{P}_n possède un voisinage ouvert homéomorphe à Rn\mathbf{R}^n.

On en conclut en particulier que les espaces projectifs réels sont localement connexes (ce qui résulte aussi de I, p. 85, prop. 12).

3. Immersion de l’espace numérique dans l’espace projectif

Supposons n⩾0n \geqslant 0. Soit U le complémentaire dans Pn\mathbf{P}_n de l’hyperplan H d’équation x0=0x_0 = 0. On identifie souvent U à Rn\mathbf{R}^n par l’homéomorphisme qui applique le vecteur x=(xi)\mathbf{x} = (x_i) de Rn\mathbf{R}^n sur le point de coordonnées homogènes (1,x1,…,xn)(1, x_1, \ldots, x_n); l’homéomorphisme réciproque applique le point de coordonnées homogènes (x0,…,xn)(x_0, \ldots, x_n) de U sur le vecteur (x1/x0),…,xn/x0)(x_1/x_0), \ldots, x_n/x_0) de Rn\mathbf{R}^n. L’hyperplan H est alors appelé l’hyperplan à l’infini, les points de H étant appelés les « points à l’infini » de Pn\mathbf{P}_n (ou même de Rn\mathbf{R}^n par abus de langage).

Une fois faite cette identification, toute variété linéaire affine V à pp dimensions de Rn\mathbf{R}^n a pour adhérence dans Pn\mathbf{P}_n une variété linéaire projective à pp dimensions, non contenue dans l’hyperplan à l’infini, et identique à la variété linéaire projective engendrée par V. Réciproquement, toute variété linéaire projective à pp dimensions, non contenue dans l’hyperplan à l’infini, a pour trace sur Rn\mathbf{R}^n une variété linéaire affine à pp dimensions, dont elle est l’adhérence.

Dans le cas particulier où n=1n = 1, l’hyperplan à l’infini est réduit à un point; comme P1\mathbf{P}_1 est compact, il résulte du th. d’Alexandroff (I, p. 67, th. 4) que P1\mathbf{P}_1 est homéomorphe à l’espace compact R~\tilde{\mathbf{R}} obtenu à partir de l’espace localement compact R\mathbf{R} par adjonction d’un « point à l’infini ». D’après les cor. 1 de VI, p. 11 et 4 de VI, p. 12, on voit également que la droite projective réelle P1(R)\mathbf{P}_1(\mathbf{R}) est homéomorphe au cercle S1\mathbf{S}_1 et au tore T\mathbf{T}.

Au contraire, pour n>1n > 1, Pn(R)\mathbf{P}_n(\mathbf{R}) n’est pas homéomorphe à Sn\mathbf{S}_n (cf. VI, p. 26, exerc. 4).

Le « point à l’infini » de l’espace R~\tilde{\mathbf{R}} se note ∞\infty, sans signe. Il importe de ne pas confondre l’espace R~\tilde{\mathbf{R}}, où est ainsi plongée la droite numérique, et la droite achevée R‾\overline{\mathbf{R}} définie dans IV, p. 13, qui possède deux « points à l’infini »; d’ailleurs R~\tilde{\mathbf{R}} est homéomorphe à l’espace quotient de R‾\overline{\mathbf{R}} obtenu en identifiant les deux points +∞+\infty et −∞-\infty.

4. Application au prolongement des fonctions numériques

Comme R\mathbf{R} peut être considéré comme une partie de R~\tilde{\mathbf{R}}, toute application d’un ensemble E dans R\mathbf{R} (fonction numérique) peut être considérée comme une application de E dans R~\tilde{\mathbf{R}}; en particulier, si E est une partie d’un espace topologique F, ff une application de E dans R\mathbf{R}, il peut se faire qu’en certains points de l’adhérence E‾\overline{E} de E, f(x)f(x) tende vers la limite ∞\infty lorsque xx tend vers un de ces points en restant dans E; on prolongera alors par continuité la fonction ff en lui donnant en ces points la valeur ∞\infty (I, p. 57, th. 1).

Considérons en particulier le cas où E est une partie de Rn\mathbf{R}^n, l’espace Rn\mathbf{R}^n étant lui-même considéré comme plongé dans l’espace projectif Pn\mathbf{P}_n; une fonction numérique ff définie dans E peut être identifiée à l’application qui associe à un point de E de coordonnées homogènes x0,x1,…,xnx_0, x_1, \ldots, x_n l’élément

f(x1x0,x2x0,…,xnx0) f\left( \frac{x_1}{x_0}, \frac{x_2}{x_0}, \ldots, \frac{x_n}{x_0} \right)

de R~\tilde{\mathbf{R}}; appliquant ce qui précède, on pourra éventuellement prolonger cette fonction par continuité, non seulement à certains des points de Rn\mathbf{R}^n adhérents à E, mais aussi à certains des « points à l’infini » de Pn\mathbf{P}_n, adhérents à E.

Montrons qu’on retrouve ainsi, par exemple, le prolongement par continuité à R~\tilde{\mathbf{R}} tout entier d’une fonction rationnelle d’une variable réelle, déjà défini en Algèbre (A, II, p. 136). Identifions R~\tilde{\mathbf{R}} et P1\mathbf{P}_1, tout nombre réel x∈Rx \in \mathbf{R} étant identifié au point de coordonnées homogènes (1,x)(1, x), le point ∞\infty au point de coordonnées homogènes (0,1)(0, 1). Soit u(x)/v(x)u(x)/v(x) une fonction rationnelle, uu et vv étant deux polynômes premiers entre eux, de degrés respectifs mm et nn; si l’on suppose par exemple m≤nm \leq n, et qu’on pose u1(x,y)=xnu(y/x)u_1(x, y) = x^n u(y/x), v1(x,y)=xnv(y/x)v_1(x, y) = x^n v(y/x), la fonction rationnelle u/vu/v est la restriction à l’ensemble des nombres réels n’annulant pas v(x)v(x), de l’application (x,y)↦(v1(x,y),u1(x,y))(x, y) \mapsto (v_1(x, y), u_1(x, y)). En d’autres termes, on prolonge u/vu/v par continuité en lui donnant la valeur ∞\infty aux points x∈Rx \in \mathbf{R} où v(x)=0v(x) = 0, et en lui donnant au point ∞\infty la valeur 00 si m<nm < n, la valeur ∞\infty si m>nm > n, la valeur du rapport des coefficients des termes de degré nn de uu et vv si m=nm = n.

En particulier, la fonction 1/x1/x se prolonge au point 00 en y prenant la valeur ∞\infty, au point ∞\infty en y prenant la valeur 00; cette fonction est évidemment un homéomorphisme de R~\tilde{\mathbf{R}} sur lui-même; il en est de même de la fonction homographique (ax+b)/(cx+d)(ax + b)/(cx + d) lorsque ad−bc≠0ad - bc \neq 0.

De même, pour nn entier >0> 0, la fonction xnx^n se prolonge au point ∞\infty en y prenant la valeur ∞\infty.

Par contre, on ne peut en général prolonger par continuité à l’espace P1×P1\mathbf{P}_1 \times \mathbf{P}_1, ni à l’espace P2\mathbf{P}_2, une fonction rationnelle de deux variables réelles (cf. VI, p. 26, exerc. 5).

5. Espaces de variétés linéaires projectives

Étant donné un corps KK, l’ensemble Pn,p(K)\mathbf{P}_{n,p}(K) des variétés linéaires projectives de dimension p≥0p \geq 0 de l’espace projectif gauche Pn(K)\mathbf{P}_n(K) est en correspondance biunivoque avec l’ensemble des sous-espaces vectoriels à p+1p + 1 dimensions de l’espace vectoriel à gauche Kn+1K^{n+1}. Désignons par Ln+1,p+1(K)L_{n+1,p+1}(K) l’ensemble des systèmes libres (xk)0≤k≤p(\mathbf{x}_k)_{0 \leq k \leq p} de p+1p + 1 vecteurs de Kn+1K^{n+1}; l’ensemble Pn,p(K)\mathbf{P}_{n,p}(K) est encore en correspondance biunivoque avec l’ensemble quotient de Ln+1,p+1(K)L_{n+1,p+1}(K) par la relation d’équivalence Δn,p(K)\Delta_{n,p}(K): « (xk)(\mathbf{x}_k) et (yk)(\mathbf{y}_k) engendrent le même sous-espace vectoriel à p+1p + 1 dimensions de Ksn+1K_s^{n+1} ». Nous identifierons Pn,p(K)\mathbf{P}_{n,p}(K) avec cet ensemble quotient dans ce qui suit. D’autre part, si à tout système libre (xk)(\mathbf{x}_k) de p + 1 vecteurs de Kn+1K^{n+1}, on fait correspondre la matrice XX à p+1p + 1 lignes et n+1n + 1 colonnes dont xkx_k est la ligne d’indice kk pour 0≤k≤p0 \leq k \leq p, on définit une correspondance biunivoque entre Ln+1,p+1(K)L_{n+1, p+1}(K) et l’ensemble des matrices à p+1p + 1 lignes et n+1n + 1 colonnes et de rang p+1p + 1; nous identifierons Ln+1,p+1(K)L_{n+1, p+1}(K) avec cet ensemble de matrices; la relation Δn,p(K)\Delta_{n, p}(K) entre deux matrices X,YX, Y est alors la suivante: « il existe une matrice carrée inversible TT d’ordre p+1p + 1 telle que Y=T.XY = T.X ».

Nous allons supposer dans ce qui suit que KK est le corps R\mathbf{R}, et nous omettrons l’indication du corps dans les notations précédentes. On peut définir sur Pn,pP_{n, p} une topologie par un procédé qui généralise la définition de la topologie des espaces projectifs réels. En effet, Ln+1,p+1L_{n+1, p+1} est contenu dans l’espace Mp+1,n+1M_{p+1, n+1} des matrices à p+1p + 1 lignes et n+1n + 1 colonnes, à éléments réels; nous munirons Ln+1,p+1L_{n+1, p+1} de la topologie induite par celle de cet espace de matrices (VI, p. 6).

Définition 2

On appelle espace des variétés linéaires projectives à p≥0p \geq 0 dimensions de l’espace projectif réel PnP_n, l’espace Pn,pP_{n, p} quotient de l’espace topologique Ln+1,p+1L_{n+1, p+1} par la relation d’équivalence Δn,p\Delta_{n, p}.

Soit f:Rn+1→Rm+1f : \mathbf{R}^{n+1} \to \mathbf{R}^{m+1} une application linéaire injective (m≥n≥−1m \geq n \geq -1). On en déduit une application projective gg de PnP_n dans PmP_m (VI, p. 14); si VV est une variété linéaire projective de dimension pp de PnP_n, g(V)g(V) est une variété linéaire projective de dimension pp de PmP_m, et l’application V↦g(V)V \mapsto g(V) de Pn,pP_{n, p} dans Pm,pP_{m, p} ainsi définie est continue. En effet, elle se déduit par passage aux quotients d’une application continue Ln+1,p+1→Lm+1,p+1L_{n+1, p+1} \to L_{m+1, p+1}.

En particulier, tout automorphisme f∈GL(n+1,R)f \in \mathbf{GL}(n+1, \mathbf{R}) induit un homéomorphisme de Pn,pP_{n, p} sur lui-même; comme on l’a déjà remarqué (VI, p. 15), l’opération de GL(n+1,R)\mathbf{GL}(n+1, \mathbf{R}) sur Pn,pP_{n, p} ainsi définie est transitive.

Proposition 6

Soit VV une variété linéaire projective de dimension n−p−1n - p - 1 de PnP_n; la partie UVU_V de Pn,pP_{n, p} formée des éléments dont l’intersection avec VV est vide, est un ouvert dense de Pn,pP_{n, p}, homéomorphe à R(p+1)(n−p)\mathbf{R}^{(p+1)(n-p)}.

D’après ce qui précède, on peut supposer que VV est la variété linéaire projective définie par les équations xn−p=0,…,xn=0x_{n-p} = 0, \ldots, x_n = 0. L’image réciproque de UVU_V dans Ln+1,p+1L_{n+1, p+1} est l’ensemble des suites (x0,…,xp)(x_0, \ldots, x_p) d’éléments de Rn+1\mathbf{R}^{n+1} qui, avec ep+1,…,ene_{p+1}, \ldots, e_n, forment une base de Rn+1\mathbf{R}^{n+1}, c’est-à-dire, vu les identifications faites, l’ensemble U′U' des matrices XX à p+1p + 1 lignes et n+1n + 1 colonnes telles que la matrice carrée formée des p+1p + 1 premières colonnes de XX soit inversible. D’après la prop. 2 de VI, p. 4, U′U' est un ouvert dense de Ln+1,p+1L_{n+1, p+1}, donc UVU_V un ouvert dense de Pn,pP_{n, p} (lemme 1, p. 12). A toute matrice X∈U′X \in U', faisons correspondre la matrice carrée inversible f(X)f(X) formée de ses p+1p + 1 premières colonnes et la matrice g(X)=f(X)−1Xg(X) = f(X)^{-1}X. Soit AA la partie de U′U' formée des X∈U′X \in U' telles que f(X)=If(X) = I; alors AA est homéomorphe à R(p+1)(n−p)\mathbf{R}^{(p+1)(n-p)}, l’application g:U′→Ag : U' \to A est continue, et, pour X∈U′X \in U', g(X)g(X) est l’unique élément de AA équalent à XX modulo Δn,p\Delta_{n,p}. Appliquant le lemme 2, on en déduit que UVU_V est homéomorphe à AA, ce qui achève la démonstration.

Corollaire

L’espace Pn,pP_{n,p} est un espace connexe et localement connexe, dont tout point possède un voisinage homéomorphe à R(p+1)(n−p)\mathbf{R}^{(p+1)(n-p)}*.

Cela résulte de la proposition et du fait que les UVU_V recouvrent Pn,pP_{n,p}.

Proposition 7

L’espace Pn,pP_{n,p} est compact*.

Montrons d’abord que Pn,pP_{n,p} est séparé. Soient V1V_1 et V2V_2 deux éléments de Pn,pP_{n,p}; l’intersection de deux ouverts denses étant un ouvert dense, donc non vide, il résulte de la prop. 6 qu’il existe une sous-variété linéaire projective VV de PnP_n, de dimension n−p−1n - p - 1, telle que V∩V1=∅V \cap V_1 = \varnothing, V∩V2=∅V \cap V_2 = \varnothing; il s’ensuit que V1V_1 et V2V_2 appartiennent toutes deux à l’ouvert UVU_V de Pn,pP_{n,p}. Comme UVU_V est homéomorphe à un espace numérique, il est séparé, et il existe deux ouverts disjoints U1U_1 et U2U_2 de UVU_V, contenant V1V_1 et V2V_2 respectivement, et Pn,pP_{n,p} est séparé.

Pour démontrer que Pn,pP_{n,p} est compact, il suffit maintenant de construire un sous-espace compact de Ln+1,p+1L_{n+1,p+1} tel que toute classe d’équivalence suivant Δn,p\Delta_{n,p} rencontre ce sous-espace en un point au moins; Pn,pP_{n,p}, image séparée de ce sous-espace par l’application canonique de Ln+1,p+1L_{n+1,p+1} sur Pn,pP_{n,p}, sera compact (I, p. 62, th. 2).

Soit Vn+1,p+1V_{n+1,p+1} le sous-espace de Ln+1,p+1L_{n+1,p+1} dont les éléments sont les systèmes (xk)(\mathbf{x}_k) de p+1p + 1 vecteurs formant une base euclidienne orthonormale du sous-espace vectoriel qu’ils engendrent (A, IX, § 6, no 1), c’est-à-dire tels que (xh∣xk)=0(\mathbf{x}_h \mid \mathbf{x}_k) = 0 pour h≠kh \neq k, (xh∣xh)=1(\mathbf{x}_h \mid \mathbf{x}_h) = 1 pour 1≤h≤p+11 \leq h \leq p + 1. On sait (A, IX, § 7, no 1) que tout sous-espace vectoriel à p+1p + 1 dimensions de Rn+1\mathbf{R}^{n+1} admet une telle base; donc toute classe mod. An,pA_{n,p} rencontre Vn+1,p+1V_{n+1,p+1}. D’autre part, les matrices X=(xij)X = (x_{ij}) de Vn+1,p+1V_{n+1,p+1} sont définies par les relations

∑j=0nxij2=1pour 1≤i≤p+1 \sum_{j=0}^n x_{ij}^2 = 1 \quad \text{pour } 1 \leq i \leq p + 1
∑j=0nxijxkj=0pour i≠k. \sum_{j=0}^n x_{ij} x_{kj} = 0 \quad \text{pour } i \neq k.

Elles forment donc un ensemble fermé dans Mp+1,n+1M_{p+1,n+1}, et comme on tire de ces relations que ∣xij∣≤1|x_{ij}| \leq 1 pour tout couple d’indices (i,j)(i,j), cet ensemble est borné, donc compact.

6. Grassmanniennes

Rappelons (A, III, p. 172) qu’on définit une application injective de Pn,pP_{n,p} dans P(Λp+1(Rn+1))\mathbf{P}(\Lambda^{p+1}(\mathbf{R}^{n+1})) de la manière suivante: si V∈Pn,pV \in P_{n,p} est l’image du système libre (x0,…,xp)(\mathbf{x}_0, \ldots, \mathbf{x}_p) de Rn+1\mathbf{R}^{n+1}, on lui associe l’image canonique dans P(Λp+1(Rn+1))\mathbf{P}(\Lambda^{p+1}(\mathbf{R}^{n+1})) du (p+1)(p+1)-vecteur x0∧⋯∧xp\mathbf{x}_0 \wedge \cdots \wedge \mathbf{x}_p. L’image de cette application est notée Gn+1,p+1G_{n+1,p+1} et appelée grassmannienne d’indices n+1,p+1n+1, p+1; on la munit de la topologie induite par celle de P(Λp+1(Rn+1))\mathbf{P}(\Lambda^{p+1}(\mathbf{R}^{n+1})) (VI, p. 13). L’application définie ci-dessus de Pn,p\mathbf{P}_{n,p} dans Gn+1,p+1\mathbf{G}_{n+1,p+1} est continue et bijective; comme Pn,p\mathbf{P}_{n,p} est compact et Gn−1,p+1\mathbf{G}_{n-1,p+1} séparé, on déduit alors de I, p. 63, cor. 2 au th. 2:

Proposition 8

La grassmannienne* Gn+1,p+1\mathbf{G}_{n+1,p+1} est homéomorphe à l’espace Pn,p\mathbf{P}_{n,p}.

Notons enfin (loc. cit.) que les grassmanniennes Gn+1,p+1\mathbf{G}_{n+1,p+1} et Gn+1,n−p\mathbf{G}_{n+1,n-p} se déduisent l’une de l’autre par une application projective bijective de P(Λp+1(Rn+1))\mathbf{P}(\Lambda^{p+1}(\mathbf{R}^{n+1})) sur P(Λn−p(Rn+1))\mathbf{P}(\Lambda^{n-p}(\mathbf{R}^{n+1})), donc sont homéomorphes, ainsi par conséquent que les espaces Pn,p\mathbf{P}_{n,p} et Pn,n−p−1\mathbf{P}_{n,n-p-1}.

Exercises

Exercices

See the exercises for § 3.

Transcribed from the printed volume. Not translated.