§ 4. Approximation des fonctions continues numériques
1. Approximation des fonctions continues par les fonctions d’un ensemble réticulé
Nous allons étudier, dans ce paragraphe, l’ensemble des fonctions continues numériques¹ définies dans un espace compact X ; nous considérons toujours sur cet ensemble la topologie de la convergence uniforme ; on sait (X, p. 21) que cette topologie est définie par la norme , et que cette norme est compatible avec la structure d’algèbre de sur le corps ; muni de cette structure d’algèbre et de cette norme, est une algèbre normée complète sur le corps (X, p. 9, cor. 1).
Étant donné un ensemble , nous dirons qu’une fonction numérique f continue dans X peut être approchée uniformément par des fonctions de H si f est adhérente à H dans l’espace , c’est-à-dire si, pour tout , il existe une fonction telle que pour tout . Dire que toute fonction numérique continue dans X peut être approchée uniformément par des fonctions de H signifie donc que H est partout dense dans .
Sur l’ensemble , on sait que la relation (équivalente à « quel que soit ») est une relation d’ordre, pour laquelle est un ensemble réticulé. On a évidemment , donc est une application uniformément continue de dans lui-même ; on en déduit que
et
sont uniformément continues dans .
Proposition 1
Soient X un espace compact, H un ensemble de fonctions continues numériques définies dans X. Soit f une fonction numérique continue dans X, et telle que,
¹ Les fonctions numériques dont il sera question dans ce paragraphe seront toujours supposées finies.
pour tout , il existe une fonction telle que (resp. ). Alors il existe un nombre fini de fonctions () telles que, si on pose (resp. ) on ait (resp. ) pour tout .
En effet, pour tout , soit l’ensemble ouvert des tels que (resp. ); comme par hypothèse, est réunion des lorsque parcourt . Comme est compact, il existe un nombre fini de points () tels que les forment un recouvrement de ; il est clair que les fonctions répondent à la question.
Théorème 1 (Dini)
Soient un espace compact, un ensemble filtrant pour la relation (resp. ) de fonctions numériques continues dans . Si l’enveloppe supérieure (resp. inférieure) de est finie et continue dans , peut être approchée uniformément par des fonctions de (ou, ce qui revient au même, le filtre des sections de converge uniformément vers dans ).
En effet, étant donné arbitraire, pour tout il existe une fonction telle que . D’après la prop. 1 et comme est filtrant pour la relation , il existe telle que pour tout ; comme, d’autre part, on a par définition, le théorème est démontré.
Corollaire
Soit une suite croissante (resp. décroissante) de fonctions numériques continues dans . Si l’enveloppe supérieure (resp. inférieure) de la suite est finie et continue dans , la suite converge uniformément vers dans .
Il est immédiat que la conclusion du th. 1 n’est plus nécessairement exacte si on ne suppose plus compact, comme le montre l’exemple de la suite décroissante des fonctions dans .
Proposition 2
Soient un espace compact, un ensemble de fonctions continues numériques définies dans , tel que, pour deux fonctions quelconques , les fonctions et appartiennent à . Pour qu’une fonction numérique continue dans puisse être approchée uniformément par des fonctions de , il faut et il suffit que, pour tout , et tout couple de points de , il existe une fonction telle que et .
La condition est évidemment nécessaire; montrons qu’elle est suffisante. Pour tout , nous allons montrer qu’il existe une fonction telle que pour tout . Soit un point quelconque de , et l’ensemble des fonctions telles que . Par hypothèse, pour tout , la fonction appartient à et on a ; d’après la prop. 1 (X, p. 33), il existe donc un nombre fini de fonctions de dont l’enveloppe supérieure est telle que pour tout ; d’autre part, on a, par définition de , ; enfin, appartient à d’après l’hypothèse. La prop. 1 montre donc qu’il existe un nombre fini de fonctions dont l’enveloppe inférieure est telle que pour tout ; d’autre part, comme on a pour tout et pour chaque indice , on a aussi pour tout ; comme d’après l’hypothèse, la proposition est démontrée.
Remarque
Lorsque l’ensemble satisfait aux conditions de l’énoncé, il est réticulé pour la relation d’ordre . Mais on notera qu’un sous-ensemble de peut être réticulé pour cette relation d’ordre sans que la borne supérieure (resp. inférieure) dans de deux fonctions de coïncide avec leur borne supérieure (resp. inférieure) dans , c’est-à-dire avec la fonction
Corollaire
On suppose que soit tel que, pour deux fonctions quelconques , , les fonctions et appartiennent à , et en outre que, pour tout couple de points distincts de et tout couple de nombres réels , il existe une fonction telle que et . Alors toute fonction numérique continue dans peut être approchée uniformément par des fonctions de .
Théorème 2 (Stone)
Soient un espace compact, un sous-espace vectoriel de tel que: 1° les fonctions constantes appartiennent à ; 2° la relation entraîne ; 3° sépare les points de (IX, p. 9, déf. 5). Dans ces conditions, toute fonction numérique continue dans peut être approchée uniformément par des fonctions de .
Il suffit de montrer que satisfait aux conditions du cor. de la prop. 2. D’après l’hypothèse, si et ,
2. Approximation des fonctions continues par les polynômes
Étant donné un ensemble de fonctions numériques définies dans un ensemble , nous dirons qu’une fonction numérique définie dans est un polynôme (resp. un polynôme sans terme constant) à coefficients réels par rapport aux fonctions de si elle est de la forme
où est un polynôme (resp. un polynôme sans terme constant) à coefficients réels par rapport à indéterminées ( quelconque) et où les () appartiennent à .
Théorème 3 (Weierstrass-Stone)
Soient un espace compact, un ensemble de fonctions numériques continues dans , séparant les points de . Alors toute fonction numérique continue dans peut être approchée uniformément par des polynômes (à coefficients réels) par rapport aux fonctions de .
Il revient au même de dire qu’une sous-algèbre de qui contient les fonctions constantes et sépare les points de est dense dans .
Soit l’ensemble des polynômes par rapport aux fonctions de et son adhérence dans ; pour tout polynôme à variables, à coefficients réels, est une application continue de dans , qui applique dans ; elle applique donc dans (I, p. 9, th. 1). En particulier, est un sous-espace vectoriel de , et satisfait évidemment à la première et à la troisième condition du th. 2 (X, p. 35); nous allons voir qu’il satisfait aussi à la seconde, d’où résultera que . Comme toute fonction est bornée dans , il suffira de démontrer le lemme suivant:
Lemme 1
Pour tout nombre et tout intervalle compact , il existe un polynôme sans terme constant tel que dans .
Il suffit d’établir le lemme dans un intervalle de la forme , et par suite, en remplaçant par , dans l’intervalle . Comme on peut écrire , le lemme 1 sera donc la conséquence du résultat suivant:
Lemme 2
Soit la suite des polynômes sans terme constant définie par récurrence sur par les conditions , et
Il suffit de prouver que, pour tout , on a
L’inégalité (2) est vraie pour ; démontrons-la par récurrence; il résulte de l’hypothèse de récurrence (2) que l’on a , donc . On déduit alors de (1) que
d’où , et, en vertu de (2)
C.Q.F.D.
Lorsqu’on ne suppose plus X compact, la conclusion du th. 3 n’est plus nécessairement exacte. Par exemple, une fonction numérique continue, bornée et non constante dans , ne peut être approchée uniformément dans par des polynômes (cf. X, p. 55, exerc. 6).
Proposition 3
Soient* une famille d’intervalles compacts de , l’espace produit de ces intervalles, X un sous-espace compact de K. Toute fonction numérique continue dans X peut être uniformément par des polynômes par rapport aux coordonnées .
En effet, si et sont deux points distincts de X, il existe un indice tel que , ce qui montre que la famille des fonctions continues pr_i satisfait aux conditions du th. 3.
Proposition 4
Soient* X un espace compact, A une partie fermée de X, H un ensemble de fonctions numériques continues dans X, séparant les points de , et tel que A soit l’intersection des ensembles , où u parcourt H. Dans ces conditions, toute fonction numérique continue dans X et nulle dans A peut être approchée uniformément par des polynômes sans terme constant par rapport aux fonctions de H.
Considérons d’abord le cas particulier où A est réduit à un point . L’hypothèse entraîne alors que H sépare les points de X, car si , il existe par hypothèse une fonction telle que ; pour tout et toute fonction numérique continue dans X et telle que , il existe donc (X, p. 36, th. 3) un polynôme par rapport aux fonctions de H, tel que pour tout ; on en déduit en particulier , d’où pour tout , et comme est un polynôme sans terme constant par rapport aux fonctions de H, la proposition est démontrée dans ce cas.
Dans le cas général, considérons dans X la relation d’équivalence R dont les classes sont formées de l’ensemble A et des ensembles , où parcourt ; l’espace quotient est séparé (I, p. 58, prop. 15), et par suite compact. Soit l’application canonique de X sur X/R; toute fonction numérique continue sur X et s’annulant dans A peut s’écrire , où est une fonction numérique définie et continue dans , et s’annulant au point ; en appliquant la proposition à l’espace et au point , on obtient le résultat final.
3. Application: approximation des fonctions numériques continues définies dans un produit d’espaces compacts
Théorème 4
Soient une famille d’espaces compacts, leur produit. Toute fonction numérique continue dans peut être approchée uniformément par des sommes d’un nombre fini de fonctions de la forme , où est une partie finie (quelconque) de et où, pour chaque , est une fonction numérique continue dans .
En effet, considérons l’ensemble des « fonctions d’une variable » ( quelconque dans ) continues dans ; cet ensemble sépare les points de , car si et sont deux points distincts de , il existe tel que , et une fonction numérique continue dans telle que ; la fonction appartient à et prend des valeurs distinctes aux points et . Comme tout polynôme par rapport aux fonctions de est de la forme décrite dans l’énoncé, le théorème résulte du th. 3 (X, p. 36).
Lorsqu’on ne suppose plus tous les espaces compacts, la conclusion du th. 4 n’est plus nécessairement exacte (cf. X, p. 56, exerc. 9).
4. Approximation des applications continues d’un espace compact dans un espace normé
Soient un espace compact, un espace vectoriel normé sur le corps (IX, p. 32); l’espace sera toujours supposé muni de la topologie de la convergence uniforme, définie par la norme (X, p. 21).
Étant donné un ensemble de fonctions numériques continues, définies dans , une famille finie de fonctions appartenant à , et une famille finie de points de , l’application de dans est continue; nous la désignerons par , et nous dirons que c’est une combinaison linéaire de fonctions de , à coefficients dans . Nous dirons encore qu’une application continue de dans peut être approchée uniformément par des combinaisons linéaires (à coefficients dans ) de fonctions de , si est adhérente au sous-espace vectoriel de formé par l’ensemble de ces combinaisons.
Proposition 5
Soient un espace compact, un espace normé sur , une partie de . Si toute fonction numérique continue dans peut être approchée uniformément par des fonctions de , toute application continue de dans peut être approchée uniformément par des combinaisons linéaires (à coefficients dans ) de fonctions de .
Étant donné arbitrairement , pour tout , il existe un voisinage ouvert de dans lequel l’oscillation de est . Il existe donc un recouvrement ouvert fini de tel que l’oscillation de dans chacun des soit . Soit une valeur de dans (), et soit une partition continue de l’unité subordonnée au recouvrement (IX, p. 47, th. 3). Soit un point quelconque de ; pour tout indice tel que , on a , et pour tout indice tel que , on a ; on en déduit que
D’autre part, il existe par hypothèse une fonction telle que
pour tout (); on a donc pour tout , ce qui démontre la proposition.
A chacune des propositions démontrées ci-dessus, où on établit qu’une certaine partie de est partout dense, correspond donc, par la prop. 5, une proposition analogue pour les applications continues de dans un espace normé quelconque . Nous nous bornerons à expliciter la proposition qui correspond ainsi au th. 3 (X, p. 36). Étant donné un ensemble de fonctions numériques définies dans , appelons polynôme par rapport aux fonctions de , à coefficients dans , toute combinaison linéaire, à coefficients dans , de produits d’une famille finie (éventuellement vide) de fonctions de . Alors:
Proposition 6
Soient un espace compact, un ensemble de fonctions numériques continues dans , séparant les points de . Dans ces conditions, toute application continue de dans un espace normé sur peut être approchée uniformément par des polynômes par rapport aux fonctions de , à coefficients dans .
la prop. 6 à l’ensemble formé des parties réelles et des parties imaginaires de fonctions , en remarquant que
Corollaire 1
Si est une partie compacte de l’espace , toute application continue de dans un espace normé sur le corps peut être approchée uniformément par des polynômes à coefficients dans par rapport aux et aux .
Nous verrons plus tard qu’en général il n’est pas possible d’approcher uniformément par des polynômes (à coefficients dans ) par rapport aux seules variables même si .
Corollaire 2
Soient un espace localement compact, l’algèbre normée sur des applications continues de dans , tendant vers à l’infini. Soit une sous-algèbre de , séparant les points de , telle que pour tout , il existe pour laquelle , et telle que la relation entraîne . Alors est dense dans .
Si est l’espace compact obtenu par adjonction à d’un point à l’infini , s’identifie au sous-espace de formé des applications continues nulles au point , la norme sur étant définie par
Comme autre exemple d’application de la prop. 7, citons le résultat suivant:
Proposition 8
Soit l’ensemble des applications continues périodiques de dans dont le groupe des périodes contient . Toute fonction appartenant à peut être approchée uniformément, dans , par des combinaisons linéaires à coefficients complexes des fonctions de la forme*
Il suffit de remarquer que (muni de la topologie de la convergence uniforme) est canoniquement isomorphe à l’espace des applications continues de l’espace compact dans (VII, p. 11), et d’appliquer la prop. 7 à l’ensemble des applications de dans qui correspondent aux applications
Exercises
Exercices
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