§ 1. Idéaux premiers associés à un module.
1. Définition des idéaux premiers associés.
Définition 1
Soit M un module sur un anneau A. On dit qu’un idéal premier de A est associé à M s’il existe tel que soit égal à l’annulateur de x. On note , ou simplement , l’ensemble des idéaux premiers associés à M.
Exemple. — Soient un idéal de l’anneau de polynômes , V la variété algébrique affine correspondante, les composantes irréductibles de V. Si on prend pour M l’anneau des fonctions régulières sur V, les idéaux de sont des idéaux premiers associés à M mais ce ne sont pas les seuls en général.
(*) Les résultats de ce chapitre ne dépendent d’aucun autre Livre de la deuxième partie, ni du chap. I, § 4 ou du chap. III, § 5.
Comme l’annulateur de 0 est A, un élément dont l’annulateur est un idéal premier est nécessairement . Dire qu’un idéal premier est associé à revient à dire que contient un sous-module isomorphe à (savoir , pour tout dont est l’annulateur).
Si un A-module est réunion d’une famille de sous-modules il est clair que l’on a
Proposition 1
Pour tout idéal premier d’un anneau et tout sous-module de , on a* .
En effet, comme l’anneau est intègre, l’annulateur d’un élément de est .
Proposition 2
Soit un module sur un anneau . Tout élément maximal de l’ensemble des idéaux de , où parcourt l’ensemble des éléments de , appartient à *.
En effet, soit () un tel élément maximal ; il suffit de montrer que est premier. Comme , on a . Soient des éléments de tels que et . On a alors et . Comme est maximal, on a , d’où , de sorte que est premier.
Corollaire 1
Soit un module sur un anneau noethérien . Alors la condition équivaut à *.
Si , il est clair que est vide (sans hypothèse sur ). Si , l’ensemble des idéaux de la forme , où et , est non vide et formé d’idéaux ; comme est noethérien, cet ensemble admet un élément maximal ; il suffit donc d’appliquer la prop. 2.
Corollaire 2
Soient un anneau noethérien, un -module, un élément de . Pour que l’homothétie de , de rapport , soit injective , il faut et il suffit que n’appartienne à aucun idéal premier associé à .
Si appartient à un idéal premier , on a avec ; d’où et l’homothétie de rapport n’est pas injective. Réciproquement, si pour un tel que , on a , d’où (cor. 1). Soit ; on a évidemment et avec ; d’où , puisque .
Corollaire 3
L’ensemble des diviseurs de zéro dans un anneau noethérien est la réunion des idéaux .
Proposition 3
Soient un anneau, un -module, un sous-module de . On a
(2)
L’inclusion est évidente. Soient , un sous-module de isomorphe à , et . Si , est isomorphe à un sous-module de , d’où . Si , l’annulateur de tout élément de est (prop. 1), donc .
Corollaire 1
Si un -module est somme directe d’une famille de sous-modules, on a .
On se ramène au cas où est fini au moyen de (1), puis au cas où en procédant par récurrence sur . Soit alors ; comme est isomorphe à , on a (prop. 3) ; par ailleurs, et sont contenus dans (prop. 3), d’où le résultat.
Corollaire 2
Soient un -module, une famille finie de sous-modules de . Si , on a
Proposition 4
Soient M un A-module, Φ une partie de Ass(M). Il existe alors un sous-module N de M tel que Ass(N) = Ass(M) − Φ et Ass(M/N) = Φ.
Soit E l’ensemble des sous-modules P de M tels que Ass(P) ⊂ Ass(M) − Φ. La formule (1) montre que l’ensemble E, ordonné par inclusion, est inductif ; en outre, on a {0} ∈ E, donc E ≠ ∅. Soit N un élément maximal de E. On a donc Ass(N) ⊂ Ass(M) − Φ. Nous allons voir que Ass(M/N) ⊂ Φ, ce qui, en vertu de la prop. 3, achèvera la démonstration. Soit p ∈ Ass(M/N) ; alors M/N contient un sous-module F/N isomorphe à A/p. En vertu des prop. 1 et 3, on a Ass(F) ⊂ Ass(N) ∪ {p}. Puisque N est maximal dans E, on a F ∈ E, donc p ∈ Φ.
2. Localisation des idéaux premiers associés.
Proposition 5
Soient A un anneau, S une partie multiplicative de A, Φ l’ensemble des idéaux premiers de A qui ne rencontrent pas S, M un A-module. Alors :
(i) L’application p → S^{-1}p est une bijection de Ass_A(M) ∩ Φ sur une partie de Ass_{S^{-1}A}(S^{-1}M).
(ii) Si p ∈ Φ est un idéal de type fini et si S^{-1}p ∈ Ass_{S^{-1}A}(S^{-1}M), alors on a p ∈ Ass_A(M).
Rappelons (chap. II, § 2, n° 5, prop. 11) que l’application p → S^{-1}p est une bijection de Φ sur l’ensemble des idéaux premiers de S^{-1}A. Si p ∈ Ass_A(M) ∩ Φ, p est l’annulateur d’un sous-module monogène N de M ; alors S^{-1}p est l’annulateur du sous-module monogène S^{-1}N de S^{-1}M (chap. II, § 2, n° 4, formule (9)), donc S^{-1}p ∈ Ass_{S^{-1}A}(S^{-1}M). Réciproquement, supposons p ∈ Φ de type fini et tel que S^{-1}p soit associé à S^{-1}M ; il existe alors x ∈ M et t ∈ S tels que S^{-1}p soit l’annulateur de x/t. Soit (a_i)_{1 \leq i \leq n} un système de générateurs de p ; on a (a_i/1)(x/t) = 0, donc il existe s_i ∈ S tel que s_i a_i x = 0 (1 \leq i \leq n). Posons s = s_1 s_2 ... s_n ; pour tout a ∈ p, on a sax = 0, d’où p ⊂ Ann(sx) ; d’autre part, si b ∈ A est tel que bsx = 0, on a b/1 ∈ S^{-1}p par définition, d’où b ∈ p. Donc p = Ann(sx) et p ∈ Ass_A(M).
Corollaire
Si l’anneau est noethérien, l’application est une bijection de sur .
Lorsque n’est pas noethérien, l’application de dans n’est pas nécessairement surjective (exerc. 1).
Proposition 6
Soient un anneau noethérien, un -module, une partie multiplicative de , et l’ensemble des éléments de qui ne rencontrent pas . Alors le noyau de l’application canonique est l’unique sous-module de qui vérifie les relations
En vertu de la prop. 4 du n° 1, il existe un sous-module de qui vérifie les relations et . Il s’agit de prouver que . Considérons le diagramme commutatif
où sont les homomorphismes canoniques. Nous allons montrer que et sont injectifs, ce qui prouvera que et ont même noyau, donc que .
Comme , tout élément de rencontre . On a donc (cor. de la prop. 5), d’où (n° 1, cor. 1 de la prop. 2), ce qui prouve que est injectif (chap. II, § 2, n° 4, th. 1). D’autre part, si appartient au noyau de , on a (chap. II, § 2, n° 2, prop. 4); donc puisque ; on en déduit (n° 1, cor. 1 de la prop. 2) et est injectif.
3. Relations avec le support.
Soit un module sur un anneau . Rappelons qu’on appelle support de et qu’on note l’ensemble des idéaux premiers de tels que (chap. II, § 4, n° 4, déf. 5).
Proposition 7
Soient un anneau, un -module.
(i) Tout idéal premier de contenant un élément de appartient à .
(ii) Inversement, si est nœthérien, tout idéal contient un élément de .
Si contient un élément de , on a , donc si on pose , est un idéal premier associé à (no 2, prop. 5), et , donc . Inversement, si est nœthérien, il en est de même de (chap. II, § 2, no 6, cor. 2 de la prop. 10). Si , on a donc (no 1, cor. 1 de la prop. 2) donc il existe tel que (no 2, cor. de la prop. 5).
Corollaire 1
Si est un module sur un anneau nœthérien, on a , et ces deux ensembles ont mêmes éléments minimaux.
Corollaire 2
Le nilradical d’un anneau nœthérien est l’intersection des idéaux .
On sait en effet que le nilradical de est l’intersection des éléments minimaux de (chap. II, § 2, no 6, prop. 13).
4. Cas des modules de type fini sur un anneau nœthérien.
Théorème 1
Soient un anneau nœthérien, un -module de type fini. Il existe une suite de composition de telle que, pour , soit isomorphe à , où est un idéal premier de .
Soit en effet l’ensemble des sous-modules de qui possèdent une suite de composition ayant la propriété de l’énoncé. Comme est non vide (car appartient à ) et comme est nœthérien, possède un élément maximal . Si , on a , donc (no 1, cor. 1 de la prop. 2); contient donc un sous-module isomorphe à un -module de la forme , où est premier; on a alors par définition , ce qui contredit le caractère maximal de . Par suite, on a nécessairement .
C. Q. F. D.
Théorème 2
Soient un module de type fini sur un anneau noethérien , et une suite de composition de telle que, pour , soit isomorphe à , où est un idéal premier de . On a alors
les éléments minimaux de ces trois ensembles sont les mêmes, et coïncident avec les éléments minimaux de l’ensemble des idéaux premiers contenant .
L’inclusion résulte aussitôt des prop. 1 et 3 du no 1. Pour , on a
(chap. II, § 4, no 4, Exemple), d’où (chap. II, § 4, no 4, prop. 16), ce qui démontre l’inclusion . Le cor. 1 de la prop. 7 du no 3 montre que et ont les mêmes éléments minimaux, et (4) montre que ceux-ci ne sont autres que les éléments minimaux de . La dernière assertion résulte alors du chap. II, § 4, no 4, prop. 17.
Corollaire
Si est un module de type fini sur un anneau noethérien , est fini.
Sous les conditions du th. 2, l’ensemble n’est pas nécessairement déterminé de façon unique par ; en particulier il peut être distinct de (exerc. 6).
Proposition 8
Soient un anneau noethérien, un idéal de , un -module de type fini. Les conditions suivantes sont équivalentes :
a) il existe un élément de tel que ;
b) pour tout , il existe un élément de tel que ;
c) il existe tel que .
Il est clair que a) implique b). En vertu du no 1, cor. 2 de la prop. 2, la condition b) signifie que l’idéal est contenu dans la réunion des idéaux premiers associés à , donc dans l’un d’eux puisque Ass(M) est fini (chap. II, § 1, n° 1, prop. 2) ; ainsi b) entraîne c). Enfin, s’il existe tel que , est l’annulateur d’un élément de (n° 1, déf. 1), et on a ; donc c) implique a).
Proposition 9
Soient A un anneau noethérien, a un idéal de A, M un A-module de type fini. Pour qu’il existe un entier tel que , il faut et il suffit que a soit contenu dans l’intersection des idéaux premiers associés à M.
En effet, cette intersection est aussi celle des éléments minimaux de Supp(M) (n° 3, cor. 1 de la prop. 7), et dire que a est contenu dans cette intersection équivaut à dire que avec les notations du chap. II, § 4 ; la conclusion résulte alors du chap. II, § 4, n° 4, cor. 2 de la prop. 17.
Définition 2
Étant donné un A-module M, on dit qu’un endomorphisme u de M est presque nilpotent si, pour tout , il existe un entier tel que .
Si M est de type fini, tout endomorphisme presque nilpotent est nilpotent.
Corollaire
Soient A un anneau noethérien, M un A-module, a un élément de A. Pour que l’homomorphisme de M soit presque nilpotent, il faut et il suffit que a appartienne à tout idéal de Ass(M).
En effet, la condition de l’énoncé équivaut à dire que pour tout , il existe tel que ; en vertu de la prop. 9, cela signifie encore que a appartient à tous les idéaux premiers associés au sous-module de ; le corollaire résulte donc de ce que Ass(M) est la réunion des Ass(Ax) lorsque parcourt M (n° 1, formule (1)).
Proposition 10
Soient A un anneau noethérien, E un A-module de type fini, F un A-module. On a alors
Par hypothèse, E est isomorphe à un A-module de la forme , donc est isomorphe à un sous-module de , et ce dernier est isomorphe à ; or, on a (n° 1, cor. 1 de la prop. 3); donc . D'autre part, on a : en effet, pour tout idéal premier de , est isomorphe à (chap. II, § 2, n° 7, prop. 19), d'où aussitôt notre assertion; on conclut alors du th. 2 que .
Inversement, soit un idéal premier de appartenant à . Par définition, contient un sous-module isomorphe à . D'autre part, puisque est de type fini et , on sait qu'il existe un homomorphisme de dans (chap. II, § 4, n° 4, prop. 20). Comme il existe un homomorphisme injectif de dans , on a , et . D'autre part, la relation pour un équivaut à , l'annulateur de tout élément de étant ; on a donc bien .
C. Q. F. D.
Exercices
See the exercises for § 1.