Bourbaki

§ 3. Corps de représentants

1. Anneaux locaux d’égales caractéristiques

Soit A un anneau. Rappelons (A, V, p. 2) que la caractéristique de A est définie lorsque A contient un sous-corps. Elle est égale à 0 si et seulement si A contient un sous-corps isomorphe à Q\mathbf{Q}; et égale à un nombre premier pp si et seulement si on a p1A=0p1_A = 0. Si la caractéristique de A est définie, et si f:A→Bf : A \to B est un homomorphisme non nul d’anneaux, la caractéristique de B est définie et elle est égale à celle de A.

Soit A un anneau local, d’idéal maximal mm, et de corps résiduel kk.

a) Supposons kk de caractéristique 0. Alors A contient un corps et la caractéristique de A est égale à 0. En effet, l’homomorphisme canonique de Z\mathbf{Z} dans A est injectif, et pour tout entier nn non nul, n1An1_A est inversible dans A, car il n’appartient pas à mm.

b) Supposons kk de caractéristique p≠0p \neq 0. Alors A contient un corps si et seulement si p1A=0p1_A = 0. Dans ce cas la caractéristique de A est égale à pp.

Supposons que A soit un anneau local intègre, de corps des fractions K et de corps résiduel kk.

a’) L’anneau A contient un sous-corps si et seulement si les caractéristiques de kk et K sont égales. Dans ce cas, la caractéristique de A est égale à celle de kk et de K, et on dit que A est un anneau local d’égales caractéristiques.

b’) Supposons que les corps kk et K n’aient pas même caractéristique. Alors il existe un nombre premier pp tel que kk soit de caractéristique pp. Comme on a q1A≠0q1_A \neq 0 pour tout nombre premier q≠pq \neq p, le corps K est de caractéristique 0. On dit alors que A est un anneau local d’inégales caractéristiques.

2. Un théorème de relèvement

Proposition 1

Soient k0k_0 un corps, A une k0k_0-algèbre qui est un anneau local séparé et complet, K une sous-k0k_0-extension de κA\kappa_A qui possède une base de transcendance séparante (ξλ)λ∈Λ(\xi_{\lambda})_{\lambda \in \Lambda} sur k0k_0 (A, V, p. 130, déf. 1). Pour tout λ∈Λ\lambda \in \Lambda, soit xλx_{\lambda} un représentant de ξλ\xi_{\lambda} dans A. Il existe un unique sous-corps L de A, contenant k0k_0 et les éléments xλx_{\lambda}, et tel que l’homomorphisme canonique π\pi de A sur κA\kappa_A induise un isomorphisme de L sur K.

Soit φ\varphi le k0k_0-homomorphisme de l’anneau de polynômes k0[(Xλ)λ∈Λ]k_0[(X_{\lambda})_{\lambda \in \Lambda}] dans A qui applique XλX_{\lambda} sur xλx_{\lambda} pour tout λ∈Λ\lambda \in \Lambda. Soit uu un élément non nul de k0[(Xλ)λ∈Λ]k_0[(X_{\lambda})_{\lambda \in \Lambda}]; on a π(φ(u))≠0\pi(\varphi(u)) \neq 0, car la famille (ξλ)λ∈Λ(\xi_{\lambda})_{\lambda \in \Lambda} est algébriquement libre sur k0k_0 dans κA\kappa_A; par suite, φ(u)\varphi(u) est inversible dans l’anneau local A. Il en résulte que φ\varphi se prolonge en un homomorphisme ψ\psi du corps k1=k0((Xλ)λ∈Λ)k_1 = k_0((X_{\lambda})_{\lambda \in \Lambda}) dans A. Alors A est une k1k_1-algèbre, κA\kappa_A est une extension de k1k_1 et K une sous-extension de κA\kappa_A qui est algébrique et séparable sur k1k_1. Il s’agit de prouver qu’il existe un unique sous-corps L de A contenant ψ(k1)\psi(k_1) et tel que π(L)=K\pi(L) = K.

a) Existence de L : Soit S l’ensemble des sous-corps L de A, contenant ψ(k1)\psi(k_1) et tels que π(L)⊂K\pi(L) \subset K; il est inductif pour la relation d’inclusion. Soit L un élément maximal de S ; on considère K comme une extension (algébrique et séparable, d’après A, V, p. 40, prop. 9) de L. Soit ξ∈K\xi \in K et soit P∈L[X]P \in L[X] son polynôme minimal sur L. Comme ξ\xi est racine simple de P, le lemme de Hensel (III, § 4, no 5, cor. 1 du th. 2) assure l’existence d’un élément x de A tel que π(x)=ξ\pi(x) = \xi et P(x)=0P(x) = 0. Le sous-anneau L[X]L[X] de A appartient à S ; d’après le caractère maximal de L, on a donc x∈Lx \in L, d’où ξ∈π(L)\xi \in \pi(L). Finalement on a π(L)=K\pi(L) = K.

b) Unicité de L : Soient L et L’ deux sous-corps de A contenant ψ(k1)\psi(k_1) et tels que π(L)=π(L′)=K\pi(L) = \pi(L') = K. Soit ξ∈K\xi \in K, et soient x∈Lx \in L et x′∈L′x' \in L' les éléments tels que π(x)=π(x′)=ξ\pi(x) = \pi(x') = \xi. Si P∈k1[X]P \in k_1[X] est le polynôme minimal de ξ\xi sur k1k_1, alors ξ\xi est racine simple de P, et l’on a P(x)=P(x′)=0P(x) = P(x') = 0. D’après le lemme de Hensel (loc. cit.) on a x=x′x = x'. On a donc L=L′L = L'.

Remarque

\* La démonstration précédente s’applique plus généralement au cas où on suppose seulement que A est un anneau local hensélien*. La démonstration d’unicité utilise l’hypothèse que l’anneau local A est séparé, mais non qu’il est complet.

3. Corps de représentants

Définition 1

Soit A un anneau local. On appelle corps de représentants de A tout sous-corps K de A tel que l’homomorphisme canonique de A sur κA\kappa_A induise un isomorphisme de K sur κA\kappa_A (autrement dit, tel que A=K+mAA = K + m_A).

Il ne peut exister de corps de représentants de A que si A admet une caractéristique. Cette condition est suffisante lorsque A est séparé et complet. Plus précisément, on a le théorème suivant :

Théorème 1

Soit A un anneau local séparé et complet de caractéristique p.

a) Supposons p=0p = 0 et soit (xλ)λ∈Λ(x_\lambda)_{\lambda \in \Lambda} une famille d’éléments de A dont les classes modulo mAm_A forment une base de transcendance de κA\kappa_A sur Q\mathbf{Q}. Il existe un unique corps de représentants de A contenant les éléments xλx_\lambda.

b) Supposons p≠0p \neq 0. Soit (xλ)λ∈Λ(x_\lambda)_{\lambda \in \Lambda} une famille d’éléments de A dont les classes modulo mAm_A forment une p-base de κA\kappa_A (A, V, p. 95). Il existe un unique corps de représentants de A contenant les éléments xλx_\lambda. C’est un sous-anneau de Cohen de A.

Supposons qu’on ait p=0p = 0 de sorte que A est une Q\mathbf{Q}-algèbre. Toute base de transcendance de κA\kappa_A sur Q\mathbf{Q} étant séparante, l’assertion a) résulte de la prop. 1 du no 1 appliquée au cas k0=Qk_0 = \mathbf{Q}, K=κAK = \kappa_A.

Supposons maintenant qu’on ait p≠0p \neq 0. Alors on a p1A=0p1_A = 0, et tout sous-anneau de Cohen C de A satisfait à pC=0pC = 0. Autrement dit, il y a identité entre les notions de corps de représentants et de sous-anneau de Cohen de A. L’assertion b) résulte alors du § 2, no 2, th. 1.

Corollaire 1

Soit AA un anneau local séparé et complet, dont le corps résiduel est une extension algébrique de Q\mathbf{Q}. Il existe alors un unique corps de représentants de AA. En effet l’anneau AA est de caractéristique 0 (no 1).

Corollaire 2

Soit AA un anneau local séparé et complet de caractéristique p≠0p \neq 0. Supposons que le corps résiduel κA\kappa_A soit parfait. Alors il existe un unique corps de représentants de AA, à savoir l’ensemble des représentants multiplicatifs. Le cor. 2 résulte aussitôt du th. 1 et de la prop. 7 du § 2, no 4.

Théorème 2

Soit AA un anneau local noethérien complet de dimension dd contenant un corps. Soit KK un corps de représentants de AA, et soit mm la dimension de l’espace vectoriel mA/mA2m_A/m_A^2 sur le corps KK. a) Il existe un idéal aa de K[[T1,...,Tm]]K[[T_1, ..., T_m]] tel que la KK-algèbre AA soit isomorphe à K[[T1,...,Tm]]/aK[[T_1, ..., T_m]]/a. b) Il existe une sous-KK-algèbre A′A' de AA, isomorphe à K[[T1,...,Td]]K[[T_1, ..., T_d]] et telle que AA soit une algèbre finie sur A′A'. c) Supposons que l’anneau local noethérien AA soit régulier, i.e. d=md = m. Alors il existe un KK-isomorphisme de AA sur K[[T1,...,Td]]K[[T_1, ..., T_d]]. Soient t1,...,tmt_1, ..., t_m des éléments de mAm_A dont les classes modulo mA2m_A^2 engendrent le KK-espace vectoriel mA/mA2m_A/m_A^2. D’après le lemme 3 du § 2, no 5, il existe un KK-homomorphisme surjectif de K[[T1,...,Tm]]K[[T_1, ..., T_m]] dans AA, transformant TiT_i en tit_i pour 1≤i≤m1 \leq i \leq m. Ceci prouve aa. De même, l’assertion bb résulte du lemme 4 de loc. cit. et de l’existence d’une suite sécante maximale pour AA (VIII, § 3, no 2, th. 1). Enfin, l’assertion cc n’est autre que le cor. 3 du th. 1 de VIII, § 5, no 2.

Exercices

See the exercises for § 3.

Transcrit du volume imprimé. Non traduit.