§ 8. Restriction du corps des scalaire s dans les espaces vectoriels
Dans tout ce paragraphe, désigne un corps, un sous-corps de . Sur un ensemble , une structure d’espace vectoriel à droite (resp. à gauche) sur définit, par restriction des scalaires, une structure d’espace vectoriel à droite (resp. à gauche) sur .
1. Définition des K'-structures
Proposition 1
Soient V un espace vectoriel à droite sur K, V' une partie de V qui soit un sous-espace vectoriel sur K'. Les conditions suivantes sont équivalentes ; a) L’application K-linéaire de dans V, telle que pour , est bijective. b) Toute application K'-linéaire de V' dans un K-espace vectoriel W se prolonge de manière unique en une application K-linéaire de V dans W. c) Toute base de V' sur K' est une base de V sur K. d) Il existe une base de V' sur K' qui soit aussi une base de V sur K. e) Le K-espace vectoriel V est engendré par V', et toute partie de V' libre sur K' est libre sur K.
On sait (II, p. 81-82) que est muni d’une structure de K-espace vectoriel à droite pour laquelle ( dans K, ), et que pour toute application K'-linéaire de V' dans un K-espace vectoriel W, il existe une application K-linéaire de dans W et une seule telle que pour . Si j est l’injection canonique de V' dans V, n’est autre que l’application K-linéaire correspondante . Si est bijective, alors, pour toute application K'-linéaire est l’unique application K-linéaire de V dans W prolongeant ; autrement dit, a) implique b). Inversement, si b) est vérifiée, il existe en particulier une application K-linéaire de V dans telle que pour tout ; il est immédiat que ; d’autre part pour tout , et comme par hypothèse se prolonge d’une seule manière en un endomorphisme de V, on a nécessairement , ce qui achève de prouver que a) et b) sont équivalentes.
Pour toute base B' de V' sur K', l’ensemble B des éléments de , où parcourt B', est une base de sur K (II, p. 84, prop. 4), et . Pour que soit bijective, il est nécessaire que l’image par de toute base de soit une base de V sur K, et il suffit qu’il en soit ainsi pour une seule base de (II, p. 24, cor. 2). Ceci prouve l’équivalence de a), c) et d).
Comme toute partie de V' libre sur K' est contenue dans une base de V' sur K' (II, p. 95, th. 2), c) implique e). Enfin, supposons e) vérifiée; si B' est une base de V' sur K', c’est une partie de V libre sur K; d’autre part, B' engendre V' sur K', donc engendre V sur K par hypothèse; par suite B' est une base de V sur K, ce qui prouve que e) entraîne c).
C. Q. F. D.
Définition 1
Soient V un espace vectoriel à droite sur un corps K et K' un sous-corps de K. On appelle K'-structure sur V tout sous-K'-espace vectoriel V' de V qui vérifie les conditions équivalentes de la proposition 1.
Exemple
Soit B une base de V sur K. Pour tout sous-corps K' de K, le sous-K'-espace vectoriel de V engendré par B admet B pour base sur K', donc est une
K'-structure sur V. Par exemple, si K est commutatif, et si on prend pour V la K-algèbre de polynômes K[X1, ..., X_n], alors, pour tout sous-corps K' de K, K'[X_1, ..., X_n] est une K'-structure sur V.
2. Rationalité pour un sous-espace
Définition 2
Soient V un espace vectoriel à droite sur K, muni d’une K'-structure V'. On dit qu’un vecteur de V est rationnel sur K' s’il appartient à V'. On dit qu’un sous-K-espace vectoriel W de V est rationnel sur K' s’il est engendré (sur K) par des vecteurs rationnels sur K'.
Soit (v'_i)_{i \in I} une base de V' sur K', qui est donc aussi une base de V sur K (II, p. 119, prop. 1). Pour qu’un vecteur x = de V soit rationnel sur K', il faut et il suffit que pour tout .
Si W est un sous-K-espace vectoriel de V, rationnel sur K', il résulte de la déf. 2 que W' = W \cap V' est un sous-K'-espace vectoriel de W, qui engendre W sur K; par ailleurs toute partie de W' libre sur K' est aussi libre sur K puisqu’elle est contenue dans V' (II, p. 119, prop. 1). Il en résulte (II, p. 119, prop. 1) que W' est une K'-structure sur W, dite induite par la K'-structure V' de V.
Pour tout sous-K'-espace vectoriel W' de V' nous noterons W'.K le sous-K-espace vectoriel de V formé des combinaisons linéaires d’éléments de W' à coefficients dans K.
Proposition 2
Soient V un espace vectoriel à droite sur K, V' une K'-structure sur V. L’application W' \mapsto W'.K est une bijection de l’ensemble des sous-K'-espaces vectoriels de V' sur l’ensemble des sous-K-espaces vectoriels de V rationnels sur K', et la bijection réciproque est W \mapsto W \cap V'.
Il est clair en effet que la bijection , réciproque de la bijection définie dans II, p. 119, prop. 1, applique tout sous-K'-espace vectoriel W' de V' sur son image par l’injection canonique , et W'.K sur W' ; les assertions de la prop. 2 sont donc conséquences de la déf. 2 et de II, p. 113, prop. 19.
Corollaire 1
Toute somme et toute intersection de sous-K-espaces vectoriels de V, rationnels sur K', est un sous-espace rationnel sur K'.
L’assertion relative à la somme est évidente. D’autre part, si est une famille de sous-K'-espaces vectoriels de V', on a (II, p. 109, cor. de la prop. 14), ce qui démontre le corollaire.
On dit qu’une base B de V sur K est rationnelle sur K' si elle est formée de vecteurs rationnels sur K'.
Corollaire 2
Toute base de V sur K, rationnelle sur K', est une base de V' sur K'.
En effet, si est le sous--espace vectoriel de engendré par , on a , d’où en vertu de la prop. 2.
3. Rationalité pour une application linéaire
Définition 3
Soient deux espaces vectoriels à droite sur , munis respectivement de -structures . On dit qu’une application -linéaire est rationnelle sur si l’on a .
Si est un troisième espace vectoriel à droite sur , muni d’une -structure , et si une application -linéaire est rationnelle sur , il est clair que est rationnelle sur .
Proposition 3
Soient deux espaces vectoriels à droite sur , des -structures sur respectivement. On identifie canoniquement (resp. ) à (resp. ) (II, p. 119, prop. 1).
(i) L’application est une bijection de sur l’ensemble des applications -linéaires de dans , rationnelles sur ; la bijection réciproque associe à toute application -linéaire , rationnelle sur , l’application -linéaire , ayant même graphe que la restriction de à .
(ii) Pour toute application -linéaire , rationnelle sur , on a et .
(i) Il est clair qu’avec les identifications faites, si est une application -linéaire, est rationnelle sur et est l’application ayant même graphe que la restriction de à . Inversement, si est une application -linéaire, rationnelle sur , et si a même graphe que la restriction de à , et coïncident dans , qui est un système générateur sur de , donc .
(ii) Si , on a , et comme , on a (II, p. 113, prop. 19); la formule en résulte aussitôt.
Corollaire 1
Avec les notations de la prop. 3, on a En particulier, pour que soit injective (resp. surjective, nulle) il faut et il suffit que le soit. Si est bijective, son application réciproque est rationnelle sur . C’est un cas particulier de II, p. 113, cor. de la prop. 18.
Corollaire 2
Soit une application -linéaire, rationnelle sur . Pour tout sous--espace vectoriel de (resp. de ) rationnel sur , (resp. ) est un sous--espace vectoriel de (resp. ) rationnel sur . Avec les notations de la prop. 3, pour tout sous--espace vectoriel de , on a ; d’où l’assertion relative à (II, p. 120, prop. 2). D’autre part, soit un sous--espace vectoriel de , et soit l’application -linéaire canonique ; on a ; en vertu du cor. 1, on a donc , d’où l’assertion relative à .
Soient deux -espaces vectoriels à droite, munis respectivement de -structures . Il est immédiat que est une -structure sur , dite produit des -structures et .
Proposition 4
Pour qu’une application K-linéaire soit rationnelle sur , il faut et il suffit que son graphe soit rationnel sur pour la -structure produit de *.
Soit l’application de dans ; c’est une application -linéaire telle que ; si est rationnelle sur , il en est de même de en vertu de II, p. 121, cor. 2. Inversement, supposons rationnel sur et munissons-le de la -structure induite par celle de ; il résulte aussitôt des définitions que les restrictions à des projections , sont des applications -linéaires, rationnelles sur , de dans et respectivement. Comme est bijective, son application réciproque est rationnelle sur (II, p. 121, cor. 1), donc il en est de même de .
4. Formes linéaires rationnelles
Soit un espace vectoriel à droite sur , muni d’une -structure . Comme est une -structure sur le -espace vectoriel à droite , on peut définir les formes linéaires , rationnelles sur , comme les applications linéaires de dans , rationnelles sur pour les -structures de et de . En vertu de II, p. 121, prop. 3, l’ensemble de ces formes linéaires est l’image du dual de par l’application composée
où , et est la forme linéaire sur telle que pour tout (II, p. 87). On sait que cette application est injective (II, p. 114, prop. 20 et p. 113, prop. 19) et il est clair que est un sous--espace vectoriel à gauche de ; en outre toute partie de libre sur est libre sur . Mais en général n’engendre pas nécessairement sur et ne définit donc pas une -structure sur (II, p. 199, exerc. 2). Toutefois, si est de dimension finie sur , est de dimension sur , et définit alors canoniquement une -structure sur .
Proposition 5
Soient un espace vectoriel à droite sur , une -structure sur , un sous-K-espace vectoriel de . Pour que soit rationnel sur , il faut et il suffit qu’il existe un ensemble de formes linéaires rationnelles sur , tel que soit l’orthogonal de dans (II, p. 42).
Soit une partie de dont les éléments sont des formes linéaires rationnelles sur . Pour tout , le noyau de est un sous--espace vectoriel de , rationnel sur (II, p. 121, cor. 2); l’intersection de ces noyaux est donc aussi un sous--espace vectoriel de , rationnel sur (II, p. 120, cor. 1).
Inversement, soit un sous--espace vectoriel de , rationnel sur , de sorte que s’identifie à , où (II, p. 120, prop. 2). Pour qu’une forme linéaire soit nulle dans , il faut et il suffit que la forme linéaire qui lui correspond par (1) (II, p. 122) soit nulle dans , car en vertu de II, p. 121, cor. 1, on a , et . Soit l’orthogonal de dans ; on sait (II, p. 104, th. 7) que est l’orthogonal de dans ; si est l’image de dans par l’application (1), il résulte de ce qui précède que est l’orthogonal de dans , compte tenu de II, p. 109, cor. de la prop. 14.
5. Applications aux systèmes linéaires
Proposition 6
(i) Étant donné un système d’équations linéaires homogènes
dont les coefficients appartiennent à , toute solution de ce système formée d’éléments de est combinaison linéaire à coefficients dans de solutions de (2) formées d’éléments de .
(ii) Étant donné un système d’équations linéaires
dont les coefficients et les seconds membres appartiennent à , s’il existe une solution du système formée d’éléments de , il existe aussi une solution formée d’éléments de .
(i) Pour tout ensemble , munissons le -espace vectoriel à droite de la -structure . Soit l’application -linéaire de dans faisant correspondre à tout vecteur le vecteur défini par pour tout . Il est clair que est rationnelle sur ; son noyau , qui est l’ensemble des solutions dans du système (2), est un sous-espace de rationnel sur (II, p. 121, cor. 2), donc engendré par les solutions de (2) dans .
(ii) Considérons comme -espace vectoriel à gauche; il existe un projecteur -linéaire de sur son sous-espace vectoriel (II, p. 98, prop. 4); si est une solution de (3) dans , on a , ce qui prouve que est une solution de (3) dans .
On dit qu’un anneau est fidèlement plat (à gauche) sur un sous-anneau si la prop. 6 est valable pour et ; nous étudierons plus tard cette notion en détail (AC, I, )
6. Plus petit corps de rationalité
Soit un -espace vectoriel à droite, muni d’une -structure . Pour tout corps tel que , on posera ; il est clair que toute base de sur est une base de sur et une base de sur . Donc est une -structure sur , et une -structure sur .
Proposition 7
(i) *Soit un -espace vectoriel à droite muni d’une -structure . Pour tout vecteur (resp. tout sous--espace vectoriel de ), l’ensemble des sous-corps de contenant et tels que (resp. ) soit rationnel sur , possède un plus petit élément (resp. ).
(ii) Soient deux -espaces vectoriels à droite munis respectivement de -structures . Pour toute application -linéaire de dans , l’ensemble des sous-corps de contenant et tels que soit rationnel sur , possède un plus petit élément .
Démontrons d’abord l’assertion de (i) relative à un vecteur . Soit une base de rationnelle sur ; est une base de sur et une base de sur pour tout corps tel que ; pour que soit rationnel sur , il faut et il suffit que les appartiennent à (II, p. 120), donc le plus petit corps ayant cette propriété est le sous-corps de engendré par et les pour .
Démontrons ensuite (ii). Soient des bases de respectivement, rationnelles sur , et posons, pour tout , (*la famille n’est autre que la matrice de par rapport aux bases et ; cf. II, p. 144 *). Comme (resp. ) est une base de (resp. ) sur pour tout corps tel que , pour que soit rationnel sur , il faut et il suffit que les appartiennent à ; le plus petit corps ayant cette propriété est donc le corps engendré par et les pour .
Enfin, pour établir l’assertion de (i) relative à un sous-espace de , nous démontrerons d’abord le lemme suivant:
Lemme 1
Soient un -espace vectoriel à droite muni d’une -structure , un sous--espace vectoriel de . Il existe deux sous--espaces vectoriels de , rationnels sur , tels que soit somme directe de et et que, si l’on identifie à , soit le graphe d’une application -linéaire de dans .
Soit une base de rationnelle sur . Appliquant le th. 2 de II, p. 95 à une base de sur , considérée comme partie libre de , et au système générateur réunion de cette partie libre et de , on voit qu’il existe une partie de telle que soit somme directe de et du sous-espace de engendré par . Soit par ailleurs le sous-espace de engendré par . Comme , il est clair que et sont rationnels sur . En outre, pour tout , il existe un vecteur et un seul de tel que , puisque est somme directe de et ; alors est le graphe de , et est -linéaire puisque est un sous--espace vectoriel de .
Ce lemme étant démontré, on sait que est rationnel sur un sous-corps de contenant si et seulement si est rationnelle sur (II, p. 122, prop. 4). Le plus petit corps tel que soit rationnelle sur est donc aussi le plus petit corps sur lequel soit rationnel.
7. Critères de rationalité
Pour tout sous-corps de , notons l’anneau des endomorphismes de considéré comme espace vectoriel à gauche sur ; si contient , est un sous-anneau de . Pour toute partie de , il existe un plus grand sous-corps de contenant et tel que soit contenue dans , à savoir l’ensemble des tels que pour tout et tout (on vérifie aussitôt que cet ensemble est un sous-anneau, et d’autre part, en remplaçant par dans la relation précédente, il vient lorsque ). Nous dirons que ce corps est le commutant de dans et nous le noterons .
Soit maintenant un -espace vectoriel à droite muni d’une -structure . Pour tout , il existe un endomorphisme du -module et un seul tel que l’on ait pour et : en effet, on a défini dans II, p. 119 un -isomorphisme de sur transformant en , et est nécessairement égal à .
Théorème 1
Soient une partie de , le sous-corps de commutant de .
(i) Soit un -espace vectoriel à droite muni d’une -structure. Pour qu’un vecteur soit rationnel sur , il faut et il suffit que l’on ait pour tout et tout . Pour qu’un sous--espace vectoriel de soit rationnel sur , il faut et il suffit que l’on ait pour tout .
(ii) Soient deux -espaces vectoriels à droite munis chacun d’une -structure. Pour qu’une application -linéaire de dans soit rationnelle sur , il faut et il suffit que l’on ait pour tout et tout .
Prouvons d’abord l’assertion de (i) relative à . Soit une base de rationnelle sur , et posons ; pour et , on a alors
et par suite, les relations
« pour tout et tout , »
et
« pour tout , tout et tout , »
sont équivalentes. La seconde de ces relations signifie que pour tout , on a , ce qui prouve la première assertion de (i).
Prouvons ensuite (ii). Pour que soit rationnelle sur , il faut et il suffit que pour tout , rationnel sur , soit un vecteur de rationnel sur ; cela entraînera en effet que est rationnel sur pour tout vecteur de rationnel sur , un tel vecteur étant combinaison linéaire à coefficients dans de vecteurs rationnels sur . La condition précédente équivaut, d’après la première partie du raisonnement, à la relation
(4)
ce qui s’écrit aussi
(5)
Comme tout élément de est combinaison linéaire à coefficients dans d’éléments de rationnels sur , la condition (5) équivaut à pour tout et tout .
Enfin, pour prouver la seconde assertion de (i), utilisons le lemme 1 de II, p. 124: W est le graphe d’une application K-linéaire et W est rationnel sur si et seulement si l’application est rationnelle sur (II, p. 122, prop. 4). D’après (ii), pour que soit rationnelle sur , il faut et il suffit que pour tout et tout ; comme , la condition précédente signifie que le graphe W de est stable par pour tout .
C. Q. F. D.
Exercices
See the exercises for § 8.