Bourbaki

§ 9. Espaces affines et espaces projectifs

1. Définition des espaces affines

Définition 1

Étant donné un espace vectoriel à gauche (resp. à droite) T sur un corps K, on appelle espace affine attaché à T tout ensemble homogène E du groupe additif T (I, p. 56) tel que O soit le seul opérateur de T laissant invariants tous les éléments de E (c’est-à-dire que T opère fidèlement et transitivement dans E). Dans ces conditions, T s’appelle l’espace des translations de E, et ses éléments s’appellent les translations de E (ou les vecteurs libres de E).

Dans ce qui suit, nous nous bornerons au cas où T est un espace vectoriel à gauche sur K. La dimension (sur K) de l’espace vectoriel des translations T d’un espace affine E s’appelle la dimension de E (sur K), et se note dim E ou dim_K E. Un espace affine de dimension un (resp. deux) s’appelle une droite affine (resp. un plan affine). Les éléments d’un espace affine sont encore qualifiés de points.

Dans les conditions de la déf. 1, pour t ∈ T et a ∈ E, nous noterons t + a ou a + t le transformé du point a par t. On a donc les relations

(1)

s+(t+a)=(s+t)+a,0+a=a s + (t + a) = (s + t) + a, \quad 0 + a = a
pour s ∈ T, t ∈ T, a ∈ E. L’application x ↦ x + t est une bijection de E sur lui-même, qu’on identifie à t. La déf. 1 entraîne en outre que, pour tout a ∈ E, l’application t ↦ t + a est une bijection de T sur E. Autrement dit, étant donnés deux points a, b de E, il existe une translation t et une seule telle que b = t + a; nous noterons cette translation b − a; on a donc les formules

(2)

a−a=0,a−b=−(b−a),b=(b−a)+a, a - a = 0, \quad a - b = -(b - a), \quad b = (b - a) + a,
(c−b)+(b−a)=c−a (c - b) + (b - a) = c - a
pour a ∈ E, b ∈ E, c ∈ E. Si quatre points a, b, a', b' de E sont tels que b − a = b' − a', la formule
b′=(b′−b)+(b−a)+a=(b′−a′)+(a′−a)+a b' = (b' - b) + (b - a) + a = (b' - a') + (a' - a) + a
et la commutativité de l’addition dans T montrent que l’on a b' − b = a' − a.

Étant donné un point a ∈ E, l’application x ↦ x − a est une bijection de E sur T; quand on identifie E à T par cette application, on dit qu’on considère E comme espace vectoriel obtenu en prenant a pour origine dans E. Inversement, tout espace vectoriel T est canoniquement muni d’une structure d’espace affine attaché à T, à savoir la structure d’espace homogène correspondant au sous-groupe {0} de T (I, p. 59).

Remarque

Les définitions de ce n°, et une partie des résultats qui suivent, s’étendent immédiatement au cas où, au lieu d’un espace vectoriel T, on considère un groupe commutatif à opérateurs quelconque T.

2. Calcul barycentrique

Proposition 1

Soient (x_i)_{i \in I} une famille de points d’un espace affine E, et (\lambda_i)_{i \in I} une famille d’éléments de K, de support fini, telle que ∑i∈Iλi=1\sum_{i \in I} \lambda_i = 1 (resp. ∑i∈Iλi=0\sum_{i \in I} \lambda_i = 0). Si a est un point quelconque de E, le point x ∈ E défini par

x−a=∑i∈Iλi(xi−a) x - a = \sum_{i \in I} \lambda_i (x_i - a)
(resp. le vecteur libre ∑i∈Iλi(xi−a)\sum_{i \in I} \lambda_i (x_i - a)) est indépendant du point a considéré.

En effet, si a' est un second point de E, on a

∑iλi(xi−a′)=∑iλi((xi−a)+(a−a′))=∑iλi(xi−a)+(∑iλi)(a−a′). \sum_{i} \lambda_i (x_i - a') = \sum_{i} \lambda_i ((x_i - a) + (a - a')) = \sum_{i} \lambda_i (x_i - a) + (\sum_{i} \lambda_i)(a - a').

Si ∑iλi=1\sum_i \lambda_i = 1, on en déduit ∑iλi(xi−a′)=(x−a)+(a−a′)=x−a′\sum_i \lambda_i(x_i - a') = (x - a) + (a - a') = x - a'; si ∑iλi=0\sum_i \lambda_i = 0, on a ∑iλi(xi−a′)=∑iλi(xi−a)\sum_i \lambda_i(x_i - a') = \sum_i \lambda_i(x_i - a); d’où la proposition.

Dans les conditions de la prop. 1, on note ∑i∈Iλixi\sum_{i \in I} \lambda_i x_i le point xx défini par x−a=∑i∈Iλi(xi−a)x - a = \sum_{i \in I} \lambda_i(x_i - a) (resp. le vecteur libre ∑i∈Iλi(xi−a)\sum_{i \in I} \lambda_i(x_i - a)).

On retrouve ainsi en particulier la notation b−ab - a introduite dans II, p. 127. Lorsque ∑iλi=1\sum_i \lambda_i = 1, le point x=∑iλixix = \sum_i \lambda_i x_i s’appelle le barycentre des points xix_i affectés des masses λi\lambda_i.

Étant donnés mm points a1,…,ama_1, \ldots, a_m de E, dont le nombre mm ne soit pas multiple de la caractéristique de KK (V, §1), le point g=∑i=1m1maig = \sum_{i=1}^m \frac{1}{m} a_i s’appelle (par abus de langage) le barycentre des points aia_i (1≤i≤m1 \leq i \leq m) (pour m=2m = 2, on dit « milieu » au lieu de « barycentre »); il est caractérisé par la relation ∑i=1m(ai−g)=0\sum_{i=1}^m (a_i - g) = 0.

3. Variétés linéaires affines

Définition 2

Étant donné un espace affine E, on dit qu’une partie V de E est une variété linéaire affine (ou simplement une variété linéaire ou un sous-espace affine de E) si, pour toute famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} de points de V, et toute famille (λi)i∈I(\lambda_i)_{i \in I} d’éléments de K, de support fini et telle que ∑i∈Iλi=1\sum_{i \in I} \lambda_i = 1, le barycentre ∑i∈Iλixi\sum_{i \in I} \lambda_i x_i appartient à V.

Il revient au même de dire que la condition de la déf. 2 est vérifiée pour toute famille finie de points de V.

L’ensemble vide est une variété linéaire; toute intersection de variétés linéaires est une variété linéaire.

Soient V une partie non vide de E, a un point de V; la relation

x−a=∑i=1nλi(xi−a) x - a = \sum_{i=1}^n \lambda_i (x_i - a)

signifie que xx est un barycentre ∑i=1nλixi+(1−∑i=1nλi)a\sum_{i=1}^n \lambda_i x_i + (1 - \sum_{i=1}^n \lambda_i)a de la famille formée des xix_i et de aa. Par suite:

Proposition 2

Pour qu’une partie non vide V d’un espace affine E soit une variété linéaire, il faut et il suffit que V soit un sous-espace vectoriel pour la structure d’espace vectoriel de E obtenue en prenant un point de V comme origine.

En particulier, les variétés linéaires affines non vides d’un espace vectoriel T (considéré comme espace affine) ne sont autres que les translatés des sous-espaces vectoriels de T; les sous-espaces vectoriels de T sont donc les variétés linéaires contenant 0.

Soit V une variété linéaire non vide de l’espace affine E; l’ensemble des vecteurs libres x−yx - y, où xx et yy parcourent V, est un sous-espace vectoriel D de l’espace des translations T de E, qu’on appelle la direction de V : en effet, si a∈Va \in V, on peut écrire

x−y=(x−a)−(y−a), x - y = (x - a) - (y - a),
et notre assertion résulte de la prop. 2 de II, p. 128. Il est immédiat que D opère fidèlement et transitivement dans V, qui est donc canoniquement muni d’une structure d’espace affine attaché à D. Par dimension de la variété linéaire V, on entendra la dimension de V pour cette structure d’espace affine, c’est-à-dire la dimension de l’espace vectoriel D. Les variétés linéaires de dimension 0 sont les points de E; celles de dimension 1 (resp. 2) sont appelées les droites (resp. les plans) de E.

Tout vecteur ≠0\neq 0 appartenant à la direction d’une droite est appelé vecteur directeur de cette droite; ses composantes par rapport à une base de T forment ce qu’on appelle un système de paramètres directeurs de la droite considérée.

On appelle codimension d’une variété linéaire V dans E la codimension de sa direction D dans T; une variété linéaire de codimension 1 dans E s’appelle un hyperplan (affine) de E.

Deux variétés linéaires de même direction sont dites parallèles; il revient au même de dire qu’elles se déduisent l’une de l’autre par translation. Si V est une variété linéaire dans T (considéré comme espace affine), sa direction est la variété linéaire parallèle à V et contenant 0.

Proposition 3

Étant donnée une famille (ai)i∈I(a_i)_{i \in I} de points d’un espace affine E, l’ensemble V des barycentres ∑i∈Iλiai ((λi) de support fini,∑i∈Iλi=1)\sum_{i \in I} \lambda_i a_i \ ((\lambda_i) \text{ de support fini}, \sum_{i \in I} \lambda_i = 1) est une variété linéaire de E.

Si la famille (ai)(a_i) est vide, on a V=∅V = \varnothing, à cause de la condition ∑iλi=1\sum_i \lambda_i = 1. On peut donc supposer la famille (ai)(a_i) non vide, et dans ce cas la proposition est évidente, en prenant un des aia_i pour origine de E.

La variété V est évidemment la plus petite variété linéaire contenant les aia_i; on dit qu’elle est engendrée par la famille (ai)(a_i) et que cette famille est un système générateur de V.

Avec les notations de la prop. 3, et en supposant la famille (ai)(a_i) non vide, pour que l’expression de tout point x∈Vx \in V sous la forme x=∑iλiaix = \sum_i \lambda_i a_i soit unique, il faut et il suffit que, en désignant par κ\kappa un indice quelconque de I, la famille des vecteurs ai−aκa_i - a_\kappa, où ii parcourt l’ensemble des indices ≠κ\neq \kappa, soit libre dans T. On dit alors que la famille (ai)i∈I(a_i)_{i \in I} de points de E est affinement libre (ou que ses éléments forment un système affinement libre, ou sont affinement indépendants), et que λi\lambda_i est la coordonnée barycentrique d’indice ii de xx par rapport à la famille affinement libre (ai)(a_i).

On dit qu’une famille (ai)i∈I(a_i)_{i \in I} de points de EE qui n’est pas affinement libre est affinement liée.

Proposition 4

Pour qu’une famille non vide (ai)i∈I(a_i)_{i \in I} de points d’un espace affine EE soit affinement liée, il faut et il suffit qu’il existe une famille (λi)i∈I(\lambda_i)_{i \in I} d’éléments non tous nuls de K\mathbf{K}, de support fini, telle que ∑i∈Iλi=0\sum_{i \in I} \lambda_i = 0 et ∑i∈Iλiai=0\sum_{i \in I} \lambda_i a_i = 0.

En effet, étant donné un indice κ∈I\kappa \in I, dire que la famille de vecteurs (ai−aκ)(a_i - a_\kappa), où ii parcourt l’ensemble des indices ≠κ\neq \kappa, est liée dans TT, signifie qu’il existe une famille de scalaires (λi)i≠κ(\lambda_i)_{i \neq \kappa} non tous nuls, tels que ∑i≠κλi(ai−aκ)=0\sum_{i \neq \kappa} \lambda_i (a_i - a_\kappa) = 0, ce qui s’écrit aussi ∑i∈Iλiai=0\sum_{i \in I} \lambda_i a_i = 0, avec λκ=−∑i≠κλi\lambda_\kappa = - \sum_{i \neq \kappa} \lambda_i, autrement dit ∑i∈Iλi=0\sum_{i \in I} \lambda_i = 0.

Proposition 5

Pour qu’une famille non vide (ai)i∈I(a_i)_{i \in I} de points d’un espace affine EE soit affinement libre, il faut et il suffit que, quel que soit l’indice κ∈I\kappa \in I, aκa_\kappa n’appartienne pas à la variété linéaire engendrée par les aia_i d’indice ≠κ\neq \kappa.

La proposition est évidente si II n’a qu’un seul élément. Sinon, en prenant pour origine dans EE un des aia_i d’indice ≠κ\neq \kappa, la proposition résulte de II, p. 96, Remarque.

4. Applications linéaires affines

Définition 3

Étant donnés deux espaces affines E,E′E, E', attachés à deux espaces vectoriels, T,T′T, T' sur un même corps K\mathbf{K}, on dit qu’une application uu de EE dans E′E' est une application linéaire affine (ou simplement une application affine) si, quelles que soient la famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} de points de EE et la famille (λi)i∈I(\lambda_i)_{i \in I} de scalaires telle que ∑i∈Iλi=1\sum_{i \in I} \lambda_i = 1, on a

u(∑i∈Iλixi)=∑i∈Iλiu(xi). u\left( \sum_{i \in I} \lambda_i x_i \right) = \sum_{i \in I} \lambda_i u(x_i).

Proposition 6

Soit uu une application affine de EE dans E′E'. Il existe une application linéaire vv et une seule de TT dans T′T' telle que

u(x+t)=u(x)+v(t) u(x + t) = u(x) + v(t)

quels que soient x∈E,t∈Tx \in E, t \in T.

En effet, soit aa un point quelconque de EE. L’application

t↦u(a+t)−u(a) t \mapsto u(a + t) - u(a)

est une application linéaire vav_a de TT dans T′T', car on peut écrire

a+λt=λ(a+t)+(1−λ)a a + \lambda t = \lambda (a + t) + (1 - \lambda)a
a+s+t=(a+s)+(a+t)−a a + s + t = (a + s) + (a + t) - a

et on tire de (3) que va(λt)=λva(t)v_a(\lambda t) = \lambda v_a(t) et va(s+t)=va(s)+va(t)v_a(s + t) = v_a(s) + v_a(t). En outre, si b est un second point de E, on a va=vbv_a = v_b; en effet, la relation (a+t)−a+b=b+t(a + t) - a + b = b + t entraîne

u(a+t)−u(a)+u(b)=u(b+t) u(a + t) - u(a) + u(b) = u(b + t)

c’est-à-dire u(a+t)−u(a)=u(b+t)−u(b)u(a + t) - u(a) = u(b + t) - u(b). D’où l’existence de vv; l’unicité est immédiate.

On dit que vv est l’application linéaire de T dans T′T' associée à uu. Inversement, pour toute application linéaire vv de T dans T′T' et tout couple de points a∈Ea \in E, a′∈E′a' \in E', on vérifie aussitôt que

x↦a′+v(x−a) x \mapsto a' + v(x - a)

est une application affine de E dans E′E', dont vv est l’application linéaire associée. Dire que uu est une application affine de E dans E′E' signifie donc encore que, si on prend comme origines dans E un point quelconque aa et dans E′E' le point u(a)u(a), uu est une application linéaire pour les deux espaces vectoriels ainsi obtenus.

Soient E′′E'' un troisième espace affine, T′′T'' son espace des translations, u′u' une application affine de E′E' dans E′′E'', v′v' l’application linéaire de T′T' dans T′′T'' associée à u′u'. Il est clair que u′∘uu' \circ u est une application affine de E dans E′′E''; en outre, pour a∈Ea \in E et t∈Tt \in T, on a

u′(u(a+t))=u′(u(a)+v(t))=u′(u(a))+v′(v(t)) u'(u(a + t)) = u'(u(a) + v(t)) = u'(u(a)) + v'(v(t))

donc v′∘vv' \circ v est l’application linéaire de T dans T′′T'' associée à u′∘uu' \circ u. Pour qu’une application affine uu soit bijective, il faut et il suffit que l’application linéaire associée vv le soit, et u−1u^{-1} est alors une application affine, dont v−1v^{-1} est l’application linéaire associée.

En particulier, les bijections affines de E sur lui-même forment un groupe G, appelé groupe affine de E. L’application qui, à tout u∈Gu \in G, fait correspondre l’application linéaire vv associée à uu, est, d’après ce qui précède, un homomorphisme de G sur le groupe linéaire GL(T)\mathbf{GL}(T). Si uu est une translation x↦x+tx \mapsto x + t, vv est l’identité, et réciproquement. Donc, le noyau de l’homomorphisme précédent s’identifie au groupe T des translations de E, qui est par suite un sous-groupe distingué de G.

Si u∈Gu \in G, l’automorphisme t↦utu−1t \mapsto utu^{-1} de T (où tt est identifié à la translation x↦x+tx \mapsto x + t) est l’application linéaire vv associée à uu. En effet, pour x∈Ex \in E et t∈Tt \in T, on a par définition

x+utu−1=u(u−1(x)+t)=u(u−1(x))+v(t)=x+v(t), x + utu^{-1} = u(u^{-1}(x) + t) = u(u^{-1}(x)) + v(t) = x + v(t),

donc utu−1=v(t)utu^{-1} = v(t).

Soient a∈Ea \in E, et GaG_a le sous-groupe de G formé des u∈Gu \in G tels que u(a)=au(a) = a. Si on identifie E à T en prenant aa pour origine, GaG_a s’identifie à GL(T)\mathbf{GL}(T). Tout u∈Gu \in G se met, d’une manière unique, sous la forme u=t1u1u = t_1 u_1 (resp. sous la forme u=u2t2u = u_2 t_2), où u1,u2u_1, u_2 sont dans GaG_a et t1,t2t_1, t_2 dans T: en effet, posant t1=u(a)−at_1 = u(a) - a, on a u−1t1∈Gau^{-1} t_1 \in G_a, d’où l’existence de u1u_1 et t1t_1; on obtient l’existence de u2u_2 et t2t_2 de manière analogue. L’unicité résulte du fait que Ga∩TG_a \cap T se réduit à l’élément neutre de GG. D’ailleurs

t1u1=u1(u1−1t1u1) t_1 u_1 = u_1 (u_1^{-1} t_1 u_1)
d’où u2=u1,t2=u1−1t1u1u_2 = u_1, t_2 = u_1^{-1} t_1 u_1. Enfin, les application linéaires associées à uu et u1u_1 sont les mêmes, donc, si on identifie comme plus haut GaG_a à GL(T)\mathbf{GL}(T), u1u_1 est l’application linéaire de TT dans lui-même associée à uu. On voit donc que GG est produit semi-direct de GaG_a par TT (I, p 65.).

Soient E,E′E, E' deux espaces affines sur KK. L’image directe (resp. réciproque) d’une variété linéaire de EE (resp. E′E') par une application affine uu de EE dans E′E' est une variété linéaire de E′E' (resp. EE) ; le rang de uu est par définition la dimension de u(E)u(E) ; il est égal au rang de l’application linéaire associée à uu. Si V,V′V, V' sont des variétés linéaires de même dimension finie mm dans E,E′E, E' respectivement, il existe une application affine uu de EE dans E′E' telle que u(V)=V′u(V) = V' : en prenant pour origines dans EE et E′E' des points de VV et V′V' respectivement, puis en prenant dans EE (resp. E′E') une base dont les mm premiers vecteurs forment une base de VV (resp. V′V'), la proposition résulte aussitôt de II, p. 25, cor. 3.

Comme le corps KK est canoniquement muni d’une structure d’espace vectoriel à gauche (de dimension 1) sur KK, il peut être considéré comme espace affine de dimension 1. Une application affine d’un espace affine DD (sur KK) dans l’espace affine KK s’appelle encore une fonction linéaire affine (ou fonction affine). Si on prend pour origine dans EE un point aa, toute fonction affine sur EE peut donc s’écrire d’une seule manière x↦α+v(x)x \mapsto \alpha + v(x), où α∈K\alpha \in K et où vv est une forme linéaire sur l’espace vectoriel EE ainsi obtenu ; les fonctions affines sur EE forment donc un espace vectoriel à droite sur KK, de dimension 1+dim⁡E1 + \dim E. Si uu est une fonction affine non constante sur EE, et λ∈K\lambda \in K, l’ensemble des x∈Ex \in E satisfaisant à l’équation u(x)=λu(x) = \lambda est un hyperplan ; réciproquement, pour tout hyperplan HH dans EE, il existe une fonction affine u0u_0 sur EE telle que H=u0‾(0)H = \overline{u_0}(0), et toute fonction affine uu telle que H=u‾(0)H = \overline{u}(0) est de la forme u0μu_0 \mu, où μ∈K\mu \in K (II, p. 106, prop. 11). Si uu est une fonction affine non constante sur EE, les hyperplans d’équations u(x)=αu(x) = \alpha et u(x)=βu(x) = \beta sont parallèles.

5. Définition des espaces projectifs

Définition 4

Étant donné un espace vectoriel à gauche* (resp. à droite) VV sur un corps KK, on appelle espace projectif à gauche (resp. à droite) déduit de VV, et on note P(V)\mathbf{P}(V), le quotient du complémentaire V−{0}V - \{0\} de {0}\{0\} dans VV, par la relation d’équivalence Δ(V)\Delta(V) : « il existe λ≠0\lambda \neq 0 dans KK tel que y=λxy = \lambda x (resp. y=xλy = x \lambda) » entre xx et yy dans V−{0}V - \{0\}.

Lorsque V=Ksn+1V = K_s^{n+1}, on écrit encore Pn(K)\mathbf{P}_n(K) au lieu de P(Ksn+1)\mathbf{P}(K_s^{n+1}) et Δn(K)\Delta_n(K) au lieu de Δ(V)\Delta(V).

La déf. 4 s’exprime aussi en disant que P(V)\mathbf{P}(V) est l’ensemble des droites (passant par 0) de V, privées de l’origine; P(V)\mathbf{P}(V) s’identifie donc canoniquement à l’ensemble des droites (passant par 0) de V. Les éléments d’un espace projectif sont appelés points de cet espace.

Lorsque V est de dimension nn, on appelle dimension de l’espace projectif P(V)\mathbf{P}(V) l’entier n−1n - 1 si nn est fini, et le cardinal nn dans le cas contraire; on note ce cardinal dim⁡KP(V)\dim_K \mathbf{P}(V), ou dim⁡P(V)\dim \mathbf{P}(V). Ainsi, un espace projectif de dimension — 1 est vide, et un espace projectif de dimension 0 est réduit à un point. Un espace projectif de dimension 1 (resp. 2) s’appelle une droite projective (resp. un plan projectif).

Nous ne considérerons désormais que des espaces projectifs à gauche.

6. Coordonnées homogènes

Soient V un espace vectoriel de dimension finie n+1n + 1 sur K, P(V)\mathbf{P}(V) l’espace projectif de dimension nn déduit de V, (ei)0≤i≤n(e_i)_{0 \leq i \leq n} une base de V. Désignons par π\pi l’application canonique de V−{0}V - \{0\} sur l’ensemble quotient P(V)\mathbf{P}(V). Pour tout point x=∑i=0nξieix = \sum_{i=0}^n \xi_i e_i de V−{0}V - \{0\}, on dit que (ξ0,ξ1,…,ξn)(\xi_0, \xi_1, \ldots, \xi_n) est un système de coordonnées homogènes du point π(x)\pi(x) par rapport à la base (ei)(e_i) de V. Tout système (ξi)(\xi_i) de n+1n + 1 éléments non tous nuls de K est donc un système de coordonnées homogènes d’un point de P(V)\mathbf{P}(V) par rapport à (ei)(e_i); pour que deux tels systèmes (ξi),(ξi′)(\xi_i), (\xi'_i) soient des systèmes de coordonnées homogènes d’un même point de P(V)\mathbf{P}(V) par rapport à la même base (ei)(e_i), il faut et il suffit qu’il existe un élément λ≠0\lambda \neq 0 de K tel que ξi′=λξi\xi'_i = \lambda \xi_i pour 0≤i≤n0 \leq i \leq n.

On généralise aussitôt cette définition au cas où V est de dimension infinie.

Étant donnée une seconde base (eˉi)(\bar{e}_i) de V, telle que ei=∑j=0nαijeˉje_i = \sum_{j=0}^n \alpha_{ij} \bar{e}_j (0≤i≤n0 \leq i \leq n), et un système (ξi)(\xi_i) de coordonnées homogènes de π(x)\pi(x) par rapport à la base (ei)(e_i), pour qu’un système (ξˉi)(\bar{\xi}_i) de n+1n + 1 éléments de K soit un système de coordonnées homogènes de π(x)\pi(x) par rapport à la base (eˉi)(\bar{e}_i), il faut et il suffit qu’il existe λ≠0\lambda \neq 0 dans K, tel que l’on ait

λξˉi=∑j=0nξjαjipour 0≤i≤n. \lambda \bar{\xi}_i = \sum_{j=0}^n \xi_j \alpha_{ji} \quad \text{pour } 0 \leq i \leq n.

En particulier, si ei=γieˉie_i = \gamma_i \bar{e}_i, avec γi≠0\gamma_i \neq 0 (0≤i≤n0 \leq i \leq n), on a ξˉi=μξiγi\bar{\xi}_i = \mu \xi_i \gamma_i, où μ≠0\mu \neq 0.

7. Variétés linéaires projectives

Soit W un sous-espace vectoriel d’un espace vectoriel V; l’image canonique de W−{0}W - \{0\} dans l’espace projectif P(V)\mathbf{P}(V) déduit de V, est appelée une variété linéaire projective (ou simplement une variété linéaire lorsque aucune confusion n’est à craindre); comme la relation d’équivalence Δ(W)\Delta(W) dans W−{0}W - \{0\} est induite par la relation Δ(V)\Delta(V), on peut identifier la variété linéaire projective image de W−{0}W - \{0\} dans P(V)\mathbf{P}(V) avec l’espace projectif P(W)\mathbf{P}(W) déduit de W, et parler par suite de la dimension d’une telle variété. Dans un espace projectif P(V)\mathbf{P}(V), l’image canonique d’un hyperplan (privé de l’origine) de VV est une variété linéaire appelée hyperplan projectif (ou simplement hyperplan) ; si P(V)\mathbf{P}(V) est de dimension finie nn, les hyperplans dans P(V)\mathbf{P}(V) sont les variétés linéaires de dimension n−1n - 1.

Toute proposition relative aux sous-espaces vectoriels d’un espace vectoriel se traduit en une proposition relative aux variétés linéaires projectives. Par exemple, si un espace projectif P(V)\mathbf{P}(V) est de dimension finie nn, et si (ei)0≤i≤n(e_i)_{0 \leq i \leq n} est une base de VV, toute variété linéaire L⊂P(V)L \subset \mathbf{P}(V), de dimension rr, peut être définie par un système de n−rn - r équations linéaires homogènes

∑i=0nξiαij=0(1≤j≤n−r) \sum_{i=0}^{n} \xi_i \alpha_{ij} = 0 \quad (1 \leq j \leq n - r)

entre les coordonnées homogènes ξi\xi_i (0≤i≤n0 \leq i \leq n) d’un point de P(V)\mathbf{P}(V) par rapport à la base (ei)(e_i), les premiers membres de (4) étant des formes linéaires indépendantes sur VV. En particulier, un hyperplan projectif est défini par une seule équation linéaire homogène à coefficients non tous nuls. Inversement, les points de P(V)\mathbf{P}(V) satisfaisant à un système arbitraire d’équations linéaires et homogènes par rapport aux ξi\xi_i forment une variété linéaire LL; si le système considéré se compose de k≤n+1k \leq n + 1 équations, LL est de dimension ≥n−k\geq n - k.

Toute intersection de variétés linéaires de P(V)\mathbf{P}(V) est une variété linéaire; pour toute partie AA de P(V)\mathbf{P}(V), il existe une plus petite variété linéaire LL contenant AA; on dit que c’est la variété linéaire engendrée par AA ou que AA est un système générateur de LL; si WW est le sous-espace vectoriel de VV engendré par π−1(A)\pi^{-1}(A), on a L=P(W)L = \mathbf{P}(W).

Si LL et MM sont deux variétés linéaires quelconques dans P(V)\mathbf{P}(V), NN la variété linéaire engendrée par L∪ML \cup M, on a (II, p. 99, cor. 3)

dim⁡L+dim⁡M=dim⁡(L∩M)+dim⁡N. \dim L + \dim M = \dim(L \cap M) + \dim N.

En particulier, si P(V)\mathbf{P}(V) est de dimension finie et si dim⁡L+dim⁡M≥dim⁡P(V)\dim L + \dim M \geq \dim \mathbf{P}(V), on déduit de (5) que L∩ML \cap M n’est pas vide.

Soient (xi),(yi)(x_i), (y_i) deux familles de points de l’espace vectoriel VV ayant même ensemble d’indices, telles que yi=λixiy_i = \lambda_i x_i, où λi≠0\lambda_i \neq 0, pour tout ii. Si la famille (xi)(x_i) est libre, il en est de même de (yi)(y_i), et réciproquement; on dit alors que la famille des points π(xi)\pi(x_i) de P(V)\mathbf{P}(V) est projectivement libre (ou simplement libre). Il revient au même de dire que, pour tout indice κ\kappa, le point π(xκ)\pi(x_\kappa) n’appartient pas à la variété linéaire engendrée par les π(xi)\pi(x_i) pour i≠κi \neq \kappa. Une famille de points de P(V)\mathbf{P}(V) qui n’est pas projectivement libre est dite projectivement liée (ou simplement liée).

Pour qu’une famille (xi)(x_i) de points de V−{0}V - \{0\} soit telle que la famille (π(xi))(\pi(x_i)) soit projectivement libre et engendre P(V)\mathbf{P}(V), il faut et il suffit que (xi)(x_i) soit une base de VV. Si P(V)\mathbf{P}(V) est de dimension nn, le nombre d’éléments d’une telle famille est donc n+1n + 1. On notera que la donnée d’une telle famille (π(xi))(\pi(x_i)) dans P(V)\mathbf{P}(V) ne détermine pas (même à un facteur à gauche près) les coordonnées homogènes d’un point donné de P(V)\mathbf{P}(V) par rapport à une base (yi)(y_i) de V telle que π(yi)=π(xi)\pi(y_i) = \pi(x_i) pour tout ii (cf. II, p. 133).

8. Complétion projective d’un espace affine

Soit V un espace vectoriel (à gauche) sur un corps K, et considérons l’espace vectoriel Ks×VK_s \times V sur K ; on dit que l’espace projectif P(Ks×V)\mathbf{P}(K_s \times V) est l’espace projectif canoniquement associé à l’espace vectoriel V. Si V est de dimension nn, P(Ks×V)\mathbf{P}(K_s \times V) est de même dimension nn. Considérons, dans Ks×VK_s \times V, l’hyperplan affine V1={1}×VV_1 = \{1\} \times V, dont la direction (II, p. 129) est le sous-espace V0={0}×VV_0 = \{0\} \times V; si une droite (passant par 0) de Ks×VK_s \times V n’est pas contenue dans V0V_0, elle contient un point (α,x)(\alpha, x) avec α≠0\alpha \neq 0 et x∈Vx \in V, donc elle contient aussi le point α−1(α,x)=(1,α−1x)\alpha^{-1}(\alpha, x) = (1, \alpha^{-1}x) de V1V_1; la réciproque est immédiate, et on voit qu’il y a correspondance biunivoque entre les points de V1V_1 et les droites (passant par 0) de Ks×VK_s \times V non contenues dans V0V_0, chacune de ces dernières rencontrant V1V_1 en un point et un seul. On en déduit que l’application x↦φ(x)=π(1,x)x \mapsto \varphi(x) = \pi(1, x) est une injection (dite canonique) de V dans l’espace projectif P(Ks×V)\mathbf{P}(K_s \times V); on identifie souvent V à son image par cette injection. Le complémentaire de φ(V)\varphi(V) dans P(Ks×V)\mathbf{P}(K_s \times V) est l’hyperplan projectif P(V0)\mathbf{P}(V_0), dit hyperplan à l’infini de P(Ks×V)\mathbf{P}(K_s \times V) (ou de V, par abus de langage); ses points sont encore dits « points à l’infini » de P(Ks×V)\mathbf{P}(K_s \times V) (ou de V). Si (ai)(a_i) est une base de V, et si on prend pour Ks×VK_s \times V la base formée des éléments ei=(0,ai)e_i = (0, a_i) et de l’élément eω=(1,0)e_\omega = (1, 0), les points à l’infini de P(Ks×V)\mathbf{P}(K_s \times V) sont ceux dont la coordonnée homogène d’indice ω\omega est 0.

Soient M une variété linéaire affine dans V (II, p. 128), D sa direction; l’image canonique φ(M)\varphi(M) de M dans P(Ks×V)\mathbf{P}(K_s \times V) est contenue dans l’image canonique M‾=π(M2)\overline{M} = \pi(M_2) du sous-espace vectoriel M2M_2 de Ks×VK_s \times V engendré par la variété linéaire affine M1={1}×MM_1 = \{1\} \times M de Ks×VK_s \times V. Plus précisément, si (ai)(a_i) est un système affinement libre de M engendrant M, les éléments (1,ai)(1, a_i) forment une base de M2M_2, et par suite M‾\overline{M} n’est autre que la variété linéaire projective engendrée par φ(M)\varphi(M); si M est de dimension finie, M‾\overline{M} a même dimension que M. Le complémentaire de φ(M)\varphi(M) dans M‾\overline{M} est l’intersection de M‾\overline{M} et de l’hyperplan à l’infini, et est égal à l’image canonique π(M0)\pi(M_0), où M0={0}×DM_0 = \{0\} \times D.

Réciproquement, soit N une variété linéaire projective non contenue dans l’hyperplan à l’infini et soit R=π−1(N)R = \pi^{-1}(N); R∩V1R \cap V_1 est une variété linéaire affine de Ks×VK_s \times V, de la forme {1}×M\{1\} \times M, où M est une variété linéaire affine de V, et on voit aussitôt que N est la variété linéaire projective M‾\overline{M} engendrée par φ(M)\varphi(M).

Il y a donc correspondance biunivoque entre variétés linéaires affines de V et variétés linéaires projectives de P(Ks×V)\mathbf{P}(K_s \times V) non contenues dans l’hyperplan à l’infini; pour que deux variétés linéaires affines de V soient parallèles, il faut et il suffit que les variétés linéaires projectives qu’elles engendrent aient même intersection avec l’hyperplan à l’infini (ce qu’on exprime parfois en disant que les deux variétés linéaires affines considérées ont mêmes points à l’infini).

9. Prolongement des fonctions rationnelles

Si on applique les résultats du n° 8 à l’espace vectoriel V=KsV = K_s, de dimension 1, on voit qu’il existe une injection canonique φ\varphi de KsK_s dans la droite projective P1(K)=P(Ks×Ks)P_1(K) = P(K_s \times K_s); pour tout ξ∈K\xi \in K, φ(ξ)\varphi(\xi) est le point de coordonnées homogènes (1,ξ)(1, \xi) par rapport à la base canonique (II, p. 25) de Ks×KsK_s \times K_s. Le complémentaire de φ(K)\varphi(K) dans P1(K)P_1(K) est réduit au point de coordonnées homogènes (0,1)(0, 1) par rapport à la base précédente; on l’appelle le « point à l’infini ». On dit parfois que P1(K)P_1(K) est le corps projectif associé à KK et on le note K~\tilde{K}, le point à l’infini de K~\tilde{K} étant noté ∞\infty.

\* Considérons en particulier le cas où KK est un corps commutatif, et soit f∈K(X)f \in K(X) une fraction rationnelle à une indéterminée sur KK (IV, § 4); si f≠0f \neq 0, on peut écrire d’une seule manière f=αp/qf = \alpha p/q, où α∈K∗\alpha \in K^* et pp et qq sont deux polynômes unitaires étrangers (VII, § 1); soient mm et nn leurs degrés respectifs, et posons r=sup⁡(m,n)r = \sup(m, n). Posons p1(T,X)=Tr⁡p(X/T)p_1(T, X) = \operatorname{Tr} p(X/T), q1(T,X)=Tr⁡q(X/T)q_1(T, X) = \operatorname{Tr} q(X/T); p1p_1 et q1q_1 sont deux polynômes homogènes de degré rr sur KK, tels que p(X)=p1(1,X)p(X) = p_1(1, X), q(X)=q1(1,X)q(X) = q_1(1, X). Cela étant, pour tout élément ξ∈K\xi \in K qui n’est pas un zéro de q(X)q(X), f(ξ)=αp(ξ)/q(ξ)f(\xi) = \alpha p(\xi)/q(\xi) est défini, et peut s’écrire

f(ξ)=αp1(1,ξ)/q1(1,ξ)=αp1(λ,λξ)/q1(λ,λξ) f(\xi) = \alpha p_1(1, \xi)/q_1(1, \xi) = \alpha p_1(\lambda, \lambda \xi)/q_1(\lambda, \lambda \xi)

pour tout λ≠0\lambda \neq 0 dans KK. Considérons alors l’application

(η,ξ)↦(q1(η,ξ),αp1(η,ξ)) (\eta, \xi) \mapsto (q_1(\eta, \xi), \alpha p_1(\eta, \xi))

de K2K^2 dans lui-même; elle est compatible avec la relation d’équivalence Δ(K2)\Delta(K^2) et définit par suite, par passage aux quotients, une application f~\tilde{f} de K~\tilde{K} dans lui-même, qui coïncide avec ξ↦f(ξ)\xi \mapsto f(\xi) aux points où cette fonction rationnelle est définie; on dit, par abus de langage, que f~\tilde{f} est le prolongement canonique de ff à K~\tilde{K}.

Par exemple, si f=1/Xf = 1/X, on a f~(0)=∞\tilde{f}(0) = \infty et f~(∞)=0\tilde{f}(\infty) = 0; si f=(aX+b)/(cX+d)f = (aX + b)/(cX + d) avec ad−bc≠0ad - bc \neq 0, on a f~(−d/c)=∞\tilde{f}(-d/c) = \infty, f~(∞)=a/c\tilde{f}(\infty) = a/c si c≠0c \neq 0, f~(∞)=∞\tilde{f}(\infty) = \infty si c=0c = 0. Si f=a0Xn+⋯+anf = a_0 X^n + \cdots + a_n est un polynôme de degré n>0n > 0, on a f~(∞)=∞\tilde{f}(\infty) = \infty.*

10. Applications linéaires projectives

Soient V,V′V, V' deux espaces vectoriels à gauche sur un corps KK, ff une application linéaire de VV dans V′V', N=f‾(0)N = \overline{f}(0) son noyau. Il est immédiat que l’image par ff d’une droite (passant par 0) de VV non contenue dans NN est une droite (passant par 0) de V′V'; donc, par passage aux quotients, ff définit une application gg de P(V)−P(N)P(V) - P(N) dans P(V′)P(V'). Une telle application est dite application linéaire projective (ou simplement application projective); bien qu’elle soit définie dans P(V)−P(N)P(V) - P(N) et non dans P(V)P(V) tout entier (lorsque N≠{0}N \neq \{0\}), on dira par abus de langage que gg est une application projective de P(V)P(V) dans P(V′)P(V'). La variété linéaire projective P(N)P(N), où gg n’est pas définie, est appelée le centre de gg.

On notera que, lorsque gg est définie dans P(V)\mathbf{P}(V) tout entier (c’est-à-dire lorsque N={0}N = \{0\}), gg est une injection de P(V)\mathbf{P}(V) dans P(V′)\mathbf{P}(V').

Lorsqu’on s’est donné des bases (aλ)λ∈L,(bμ)μ∈M(a_\lambda)_{\lambda \in L}, (b_\mu)_{\mu \in M} dans VV et V′V' respectivement, une application projective de P(V)\mathbf{P}(V) dans P(V′)\mathbf{P}(V') fait correspondre à un point de P(V)\mathbf{P}(V) de coordonnées homogènes ξλ (λ∈L)\xi_\lambda \ (\lambda \in L) un point de P(V′)\mathbf{P}(V') admettant un système de coordonnées homogènes ημ (μ∈M)\eta_\mu \ (\mu \in M) de la forme

ημ=∑λ∈Lξλαλμ(αλμ∈K). \eta_\mu = \sum_{\lambda \in L} \xi_\lambda \alpha_{\lambda \mu} \quad (\alpha_{\lambda \mu} \in K).

Le centre de gg est la variété linéaire définie par les équations

∑λ∈Lξλαλμ=0(μ∈M). \sum_{\lambda \in L} \xi_\lambda \alpha_{\lambda \mu} = 0 \quad (\mu \in M).

Si CC est le centre de gg, et MM une variété linéaire de P(V)\mathbf{P}(V), l’image par gg de M−(M∩C)M - (M \cap C) est une variété linéaire de P(V′)\mathbf{P}(V'), que l’on désigne (par abus de langage) par g(M)g(M). On a

dim⁡g(M)+dim⁡(M∩C)+1=dim⁡M \dim g(M) + \dim(M \cap C) + 1 = \dim M

(II, p. 101, formule (12)). Si M′M' est une variété linéaire de P(V′)\mathbf{P}(V'), g‾1(M′)∪C\overline{g}^1(M') \cup C est une variété linéaire de P(V)\mathbf{P}(V), et on a

dim⁡(g‾1(M′)∪C)=dim⁡C+dim⁡(M′∩g(P(V)))+1. \dim(\overline{g}^1(M') \cup C) = \dim C + \dim(M' \cap g(\mathbf{P}(V))) + 1.

On dit, par abus de langage, que g‾1(M′)∪C\overline{g}^1(M') \cup C est l’image réciproque de M′M' par gg.

Comme les valeurs prises par une application linéaire sur une base (ei)(e_i) de VV peuvent être choisies arbitrairement dans V′V', on voit qu’il existe une application projective de P(V)\mathbf{P}(V) dans P(V′)\mathbf{P}(V') prenant des valeurs arbitraires aux points π(ei)\pi(e_i). Mais (même lorsque gg est partout définie) la donnée des éléments g(π(ei))g(\pi(e_i)) ne détermine pas gg de façon unique (II, p. 202, exerc. 10).

La composée de deux applications projectives qui sont des bijections est une application projective; il en est de même de l’application réciproque d’une telle bijection. Les applications projectives bijectives d’un espace projectif P(V)\mathbf{P}(V) sur lui-même forment donc un groupe, appelé groupe projectif de P(V)\mathbf{P}(V), et noté PGL(V)\mathbf{PGL}(V); on écrit PGLn(K)\mathbf{PGL}_n(K) ou PGL(n,K)\mathbf{PGL}(n, K) au lieu de PGL(Ksn)\mathbf{PGL}(K_s^n).

Remarque

Dans un espace projectif P(V)\mathbf{P}(V) sur un corps KK, soit H=P(W)H = \mathbf{P}(W) un hyperplan. Il existe une application linéaire bijective ff de VV sur Ks×WK_s \times W telle que f(W)=Wf(W) = W; soit gg l’application projective obtenue à partir de ff par passage aux quotients. On a vu (II, p. 135) qu’on peut identifier le complémentaire de P(W)\mathbf{P}(W) dans P(Ks×W)\mathbf{P}(K_s \times W) à un espace affine, dont WW est l’espace des translations. Lorsqu’on identifie P(V)\mathbf{P}(V) à P(Ks×W)\mathbf{P}(K_s \times W) au moyen de gg, on dit qu’on a pris HH pour hyperplan à l’infini dans P(V)\mathbf{P}(V); le complémentaire de HH dans P(V)\mathbf{P}(V) est alors identifié à un espace affine dont WW est l’espace des translations.

11. Structure d’espace projectif

Étant donnés un ensemble E et un corps K, une structure d’espace projectif (à gauche) sur E, par rapport au corps K, est définie par la donnée d’un ensemble non vide Φ de bijections de parties de l’espace projectif P(Ks(E))\mathbf{P}(K_s^{(E)}) sur E, satisfaisant aux axiomes suivants:

(EP_I) L’ensemble de définition de toute application f∈Φf \in \Phi est une variété linéaire de P(Ks(E))\mathbf{P}(K_s^{(E)}).

(EP_{II}) Pour tout couple d’éléments f,gf, g de Φ\Phi, définis respectivement dans les variétés linéaires P(V)\mathbf{P}(V) et P(W)\mathbf{P}(W), la bijection h=g−1∘fh = g^{-1} \circ f de P(V)\mathbf{P}(V) sur P(W)\mathbf{P}(W) est une application projective.

(EP_{III}) Inversement, si f∈Φf \in \Phi est définie dans la variété linéaire P(V)\mathbf{P}(V), et si hh est une application projective bijective de P(V)\mathbf{P}(V) sur une variété linéaire P(W)⊂P(Ks(E))\mathbf{P}(W) \subset \mathbf{P}(K_s^{(E)}), on a f∘h−1∈Φf \circ h^{-1} \in \Phi.

Soient E un ensemble, (Vλ)λ∈L(V_\lambda)_{\lambda \in L} une famille d’espaces vectoriels sur K, et supposons donnée pour chaque λ∈L\lambda \in L une bijection fλf_\lambda de P(Vλ)\mathbf{P}(V_\lambda) sur E, telle que, pour tout couple d’indices λ,μ,fλ−1∘fμ\lambda, \mu, f_\lambda^{-1} \circ f_\mu soit une application projective de P(Vμ)\mathbf{P}(V_\mu) sur P(Vλ)\mathbf{P}(V_\lambda). On peut alors définir sur E une structure d’espace projectif par rapport à K, de la façon suivante: soit (ei)i∈I(e_i)_{i \in I} une base d’un espace VλV_\lambda et posons ai=fλ(π(ei))a_i = f_\lambda(\pi(e_i)); soit bib_i l’élément d’indice aia_i dans la base canonique de Ks(E)K_s^{(E)} (II, p. 25). La relation i≠κi \neq \kappa entraîne bi≠bκb_i \neq b_\kappa en vertu de l’hypothèse que fλf_\lambda est bijective; donc les bib_i forment une base d’un sous-espace vectoriel W0W_0 de Ks(E)K_s^{(E)}, et il existe par suite une application projective bijective hh de P(W0)\mathbf{P}(W_0) sur P(Vλ)\mathbf{P}(V_\lambda) telle que h(π(bi))=π(ei)h(\pi(b_i)) = \pi(e_i) pour tout i∈Ii \in I. Si on prend pour Φ\Phi l’ensemble de toutes les applications fλ∘h∘g−1f_\lambda \circ h \circ g^{-1}, où gg parcourt l’ensemble de toutes les applications projectives bijectives de P(W0)\mathbf{P}(W_0) sur des variétés linéaires P(W)⊂P(Ks(E))\mathbf{P}(W) \subset \mathbf{P}(K_s^{(E)}), on vérifie aussitôt que Φ\Phi satisfait aux axiomes (EP_I), (EP_{II}) et (EP_{III}). Il est immédiat en outre que Φ\Phi ne dépend, ni du choix de l’indice λ∈L\lambda \in L, ni du choix d’une base (ei)(e_i) dans VλV_\lambda, ni du choix de hh.

En particulier (en prenant L réduit à un seul élément), tout espace projectif P(V)\mathbf{P}(V) déduit d’un espace vectoriel V (II, p. 132, déf. 4) est ainsi muni d’une « structure d’espace projectif » bien déterminée, au sens de la définition donnée dans ce n°. On peut donc appeler espace projectif tout ensemble muni d’une structure d’espace projectif.

Les notations restant les mêmes, une variété linéaire dans l’espace projectif E est une partie M de E telle que, pour une bijection f∈Φf \in \Phi au moins, définie dans P(V)⊂P(Ks(E))\mathbf{P}(V) \subset \mathbf{P}(K_s^{(E)}), f−1‾(M)\overline{f^{-1}}(M) soit une variété linéaire dans P(V)\mathbf{P}(V) au sens de II, p. 133 (cette propriété est alors vérifiée pour toute f∈Φf \in \Phi). Il résulte de ce qui précède que toute variété linéaire dans un espace projectif est canoniquement munie d’un structure d’espace projectif.

On dit que l’espace projectif E est de dimension n si, pour toute f∈Φf \in \Phi, f−1‾(E)\overline{f^{-1}}(E) est une variété linéaire de dimension n (il suffit que cela soit vérifié pour une application f∈Φf \in \Phi).

Exercices

See the exercises for § 9.

Transcribed from the printed volume. Not translated.