§ 13. Extensions radicielles de hauteur
Dans tout ce paragraphe, on note un nombre premier. Tous les corps considérés sont de caractéristique .
1. Parties -libres et -bases
Définition 1
Soient K un corps et L une extension radicielle de hauteur de K. On dit qu’une famille d’éléments de L est -libre sur K (resp. est une -base de L sur K) si l’on a pour tout et si l’homomorphisme de dans L, déduit des injections canoniques , est injectif (resp. bijectif).
Si est un élément de , il est radiciel de hauteur 1, et son polynôme minimal sur est donc (V, p. 23, prop. 1); par suite est une base de sur . Soient une famille d’éléments de et la partie de formée des familles à support fini telles que pour tout ; la prop. 9 (III, p. 43) montre que les éléments pour parcourant forment une base de l’espace vectoriel sur . De plus, l’homomorphisme canonique de dans a pour image (V, p. 18, cor. 1). On a donc la proposition suivante :
Proposition 1
Soient un corps, une extension radicielle de hauteur de et une famille d’éléments de . Alors l’espace vectoriel sur est engendré par les produits pour dans . Pour que soit -libre (resp. une -base), il faut et il suffit que la famille soit libre sur (resp. soit une base de sur ).
Corollaire
Soit une extension d’un corps engendrée par deux sous-extensions linéairement disjointes et . Supposons radicielle de hauteur sur ; alors est radicielle de hauteur sur . De plus, pour qu’une famille d’éléments de soit -libre sur (resp. soit une -base de sur ), il faut et il suffit qu’elle soit -libre sur (resp. soit une -base de sur ).
On a et , d’où . Autrement dit, est une extension radicielle de hauteur de . Les autres assertions du corollaire résultent aussitôt de la prop. 1 et de V, p. 13, prop. 5.
Remarque
Soient un corps, une extension radicielle de hauteur de et une famille d’éléments de . Soient l’algèbre de polynômes , l’idéal de engendré par les polynômes et l’homomorphisme de -algèbres tel que pour tout . La famille est -libre si et seulement si le noyau de est égal à . En effet, s’identifie à l’algèbre .
Soit une extension radicielle de hauteur d’un corps . On dit qu’une partie de est -libre (resp. une -base) si la famille définie par l’application identique de sur elle-même est -libre (resp. une -base). Pour qu’une famille d’éléments de soit -libre (resp. une -base), il faut et il suffit que l’application soit une bijection de sur une partie -libre (resp. une -base) de . D’après la prop. 1, toute partie d’une partie -libre est -libre ; réciproquement si est une partie de telle que toute partie finie de soit -libre, alors est -libre. Enfin, une -base de sur est une partie -libre telle que .
Proposition 2
Soient K un corps, L une extension radicielle de hauteur de K et S une partie de L. Pour que S soit p-libre, il faut et il suffit que l’on ait K(T) K(S) pour toute partie T S de S.
Supposons d’abord que S soit p-libre et soit T S une partie de S. Notons l’ensemble des familles à support fini d’entiers compris entre 0 et ; soit la partie de formée des familles telles que pour tout s dans T – S. Posons aussi pour . Alors (V, p. 94, prop. 1), la famille est une base de K(S) sur K, et la sous-famille est une base de K(T) sur K. Comme on a , on a K(T) K(S).
Supposons maintenant que S né soit pas p-libre. Il existe alors un entier et une suite d’éléments de S telle que soit p-libre, mais non . On a et . Comme est un multiple de , on a donc
d’où . Ceci entraîne .
Proposition 3
Soient K un corps, L une extension radicielle de hauteur de K, et S, T deux parties de L. Les conditions suivantes sont équivalentes :
a) La partie S est p-libre sur K, et T est p-libre sur K(S). b) On a et est p-libre sur K.
Si T est p-libre sur K(S), on a et a fortiori . Nous pouvons donc supposer S et T disjointes. Soit la partie de formée des familles avec pour tout x dans S T. Définissons de manière analogue les parties de et de . On peut identifier de manière naturelle à , et s’identifie à . Pour , posons ; définissons de même et pour et . On a pour dans . De plus, engendre le K-espace vectoriel K(S) (V, p. 94, prop. 1). Pour que S T soit p-libre sur K, il faut et il suffit que la famille soit libre sur K (V, p. 94, prop. 1); il revient au même (II, p. 31) de supposer que la famille est libre sur K et la famille libre sur K(S). L’équivalence de a) et b) résulte alors de la prop. 1 (V, p. 94).
Corollaire
Soient L une extension radicielle de hauteur de K et M une sous-extension de L. Alors L est radicielle de hauteur sur M et M est radicielle de hauteur sur K. De plus, si B est une p-base de M sur K et C une p-base de L sur M, on a et est une p-base de L sur K.
Soit K un corps. On dit qu’une famille est une p-base (absolue) de K si c’est une p-base de K sur . Pour tout entier , notons la partie de formée des tels que pour tout .
Proposition 4
Soit une -base de . Pour tout entier , la famille est une base de sur .
Pour , l’assertion se réduit à la prop. 1 (V, p. 94). L’ensemble se compose des éléments de de la forme avec et . Une telle décomposition est unique, et l’on a . De plus, la famille est évidemment une -base de sur , donc la famille est une base de sur . On conclut alors par récurrence, grâce à II, p. 31, prop. 25.
2. Différentielles et -bases
Soient un corps (de caractéristique ) et un espace vectoriel sur . Rappe-lons (III, p. 119) qu’une dérivation de dans est une application de dans satisfaisant aux relations
(1)
(3)
(4)
D’après les formules précédentes, le noyau de est donc un sous-corps de contenant . Soit un sous-corps de ; on dit que est une -dérivation si elle est -linéaire ; d’après (2), il revient au même de supposer que la restriction de à est nulle.
On a défini (III, p. 134) le module des -différentielles de et la -dérivation canonique de dans . L’image de engendre le -espace vectoriel . Pour qu’une application de dans soit une -dérivation, il faut et il suffit qu’il existe une application -linéaire telle que ; cette application est déterminée de manière unique.
Proposition 5
Soient un corps et une extension de engendrée par un élément tel que . Soient un espace vectoriel sur et une dérivation de dans , telle que . Il existe alors une unique dérivation de dans prolongeant et telle que .
D’après V, p. 23, prop. 1, est une base de sur . Pour tout élément de (avec dans ), on posera . Il est clair que prolonge , et satisfait à (1); il suffit donc d’établir la relation
Lorsque , on a , d’où . Dans le cas contraire, on a et donc avec , mais comme , on a , d’où encore . On a donc dans tous les cas
Corollaire 1
Soient un corps, une extension radicielle de hauteur de et un espace vectoriel sur . Toute dérivation de dans nulle sur se prolonge en une dérivation de dans .
D’après le th. de Zorn (E, III, p. 20), il existe un prolongement maximal de en une dérivation , où est un sous-corps de contenant . Soit ; on a et , d’où . D’après la prop. 5, se prolonge en une dérivation définie dans ; d’après le caractère maximal de , on a donc , d’où . Vu l’arbitraire de , on a .
Corollaire 2
Soient une extension radicielle de hauteur d’un corps et une sous-extension de . Soit le sous-espace de engendré par les différentielles des éléments de . Alors se compose des éléments de dont la différentielle appartient à . En particulier, on a pour tout .
Soit un élément de n’appartenant pas à . Alors est une base de sur . Soit l’application -linéaire de dans telle que pour . On vérifie aussitôt que est une -dérivation de dans , et en particulier une -dérivation. D’après le corollaire 1 à la prop. 5, il existe une -dérivation de dans prolongeant . D’après la propriété universelle de , il existe une forme linéaire sur ce -espace vectoriel telle que . On a et ; par suite, on a et , d’où .
La dernière assertion est le cas particulier ; on a alors .
Théorème 1
Soient une extension radicielle de hauteur d’un corps et une famille d’éléments de .
a) *Pour que soit -libre sur , il faut et il suffit que la famille soit libre dans le -espace vectoriel .
b) *Pour que engendre sur , il faut et il suffit que la famille engendre le -espace vectoriel .
c) *Pour que soit une -base de sur , il faut et il suffit que la famille soit une base du -espace vectoriel .
Remarquons d’abord que la différentielle d’un élément du corps est une combinaison linéaire à coefficients dans des différentielles . Pour que la famille soit -libre, il faut et il suffit que l’on ait pour tout (V, p. 95, prop. 2). D’après le cor. 2 de la prop. 5, ceci signifie que n’est pas combinaison linéaire des pour dans . L’assertion a) résulte de là. L’assertion b) résulte aussitôt du cor. 2 de la prop. 5, et c) résulte de a) et b).
Le corollaire suivant précise le cor. 1 de la prop. 5 :
Corollaire
Soit* une p-base de sur . Soient un espace vectoriel sur , une dérivation de dans nulle sur et une famille d’éléments de . Il existe une dérivation de dans , et une seule, qui prolonge et applique sur pour tout .
D’après le cor. 1 de la prop. 5, il existe une dérivation de dans prolongeant . Les dérivations de dans prolongeant sont exactement les applications de la forme , où est une application -linéaire de dans . On a si et seulement si l’application linéaire satisfait aux conditions . Puisque la famille est une base de , cela détermine de manière unique, d’où le corollaire.
Soient une extension radicielle de hauteur de et une -base de sur . D’après le cor. du th. 1, il existe pour tout une -dérivation de dans caractérisée par (symbole de Kronecker); on dira parfois que est la dérivation partielle par rapport à . Lorsque est fini, la famille est une base de l’espace vectoriel sur formé des -dérivations de dans .
Le th. 1 permet de ramener l’étude des -bases à celle des bases d’un espace vectoriel. On a par exemple les résultats suivants :
Théorème 2
Soit* une extension radicielle de hauteur d’un corps .
a)* Il existe des p-bases de sur . Plus précisément, si est une partie p-libre de sur et une partie de telle que et , il existe une p-base de sur telle que .
b)* Deux p-bases de sur ont même cardinal.
c)* Pour que soit fini, il faut et il suffit que l’espace vectoriel sur soit de dimension finie sur *et l’on a alors
(5)
Les assertions a) et b) sont immédiates (II, p. 95 et 96). Si est fini, il existe d’après a) une -base finie de sur ; alors les monômes avec pour forment une base de sur et les différentielles forment une base de sur . On a donc et . Réciproquement, si est de dimension finie sur , il existe une -base finie de sur (V, p. 97, th. 1) et est fini.
Corollaire
Pour tout* , il existe une p-base de sur contenant . En effet, est une partie -libre de sur , et il suffit d’appliquer le th. 2, a).
Soient un corps et une extension de . Si est une -dérivation de à valeurs dans un -espace vectoriel, on a pour tout , et par suite est une -dérivation. On en déduit . Comme est une extension radicielle de hauteur de , on peut appliquer les résultats précédents. Par exemple, du th. 1, c) on déduit ceci : soit une famille d’éléments de ; pour que soit une base du -espace vectoriel , il faut et il suffit que soit une -base de sur . De manière analogue, le cor. 2 de la prop. 5 entraîne :
Proposition 6
Soient* un corps (de caractéristique p) et une extension de . a) Soit . La différentielle est nulle si et seulement si appartient à . b) On a si et seulement si . c) Supposons radicielle de hauteur finie sur . On a alors si et seulement si .
3. Correspondance entre sous-corps et algèbres de Lie de dérivations
On note un corps et l’ensemble des dérivations de dans . Rappelons que est un espace vectoriel sur , dont les opérations sont définies par
pour dans et dans . De plus, si et sont deux dérivations de dans , il en est de même de (III, p. 120). Enfin la formule de Leibniz (III, p. 122) donne
; comme les coefficients binomiaux pour sont divisibles par (V, p. 4, lemme 1), on voit que est une dérivation de dans . On établit immédiatement la relation (pour )
En particulier, l’application de dans est -linéaire.
On note l’ensemble des sous-corps de tels que et que soit fini ; pour tout , on note l’ensemble des -dérivations de . Par ailleurs, on note l’ensemble des sous-espaces vectoriels de , de dimension finie sur , et tels que l’on ait et quels que soient et dans ; pour tout , on note l’ensemble des tels que pour tout .
Théorème 3 (Jacobson)
Les applications et sont des bijections de sur et sur respectivement, réciproques l’une de l’autre. Si et se correspondent, on a .
La démonstration utilise plusieurs lemmes préliminaires.
Lemme 1
Soient un corps, un espace vectoriel sur et un endomorphisme de tel que . Pour tout , soit le noyau de . On a alors
Lemme 2
Soit une dérivation de telle que et soit le noyau de . On suppose qu’il existe non nul dans tel que . Alors est un sous-corps de contenant et l’on a .
Il est clair que est un sous-corps de contenant . Notons le noyau de pour . On a et le lemme 1 entraîne . Soit et soit dans ; on a
Lemme 3
Soit , de dimension sur . Alors appartient à et l’on a .
Il est clair que est un sous-corps de contenant . Pour tout , soit la forme -linéaire sur . Comme l’intersection des noyaux de ces formes linéaires est réduite à 0, elles engendrent l’espace vectoriel dual de (II, p. 104, th. 7); par suite, il existe dans tels que les formes linéaires forment une base de ce dual. Soit la base de caractérisée par
Δ_i(x_j) = f_{x_j}(Δ_i) = δ_{ij}. Posons D_i = x_iΔ_i. Alors (D_1, ..., D_s) est une base de h sur E, et l’on a D_i(x_j) = x_iδ_{ij}. Les dérivations D_i^p - D_i et [D_i, D_j] pour i, j = 1, ..., s appartiennent à h et annulent x_1, ..., x_s ; on a donc
(10)
Pour i compris entre 0 et s, notons K_i l’intersection des noyaux des dérivations D_j pour 1 ≤ j ≤ i. Alors K_i est un sous-corps de E et l’on a
Soit i compris entre 0 et s − 1 ; alors K_i est stable par D_{i+1} car D_{i+1} commute à D_1, ..., D_i. De plus, on a D_{i+1}^p = D_{i+1}, D_{i+1}(x_{i+1}) = x_{i+1} ≠ 0 et x_{i+1} ∈ K_i. Le lemme 2 entraîne alors [K_i : K_{i+1}] = p, d’où finalement [E : K] = [K_0 : K_s] = p^s.
Passons à la démonstration du théorème. Soit h ∈ , de dimension s sur E ; posons K = I(h) ; alors [E : K] = p^s d’après le lemme 3, d’où [Ω_K(E) : E] = s d’après le th. 2, c) (V, p. 98). D’après la propriété universelle du module des différentielles, l’application u ↦ u ∘ d_{E/K} est un isomorphisme du dual de Ω_K(E) sur g(K), donc [g(K) : E] = s. Or on a [h : E] = s et h ⊂ g(K), d’où h = g(K), c’est-à-dire h = g(I(h)).
Inversement, pour tout corps K ∈ , il est immédiat que g(K) appartient à (V, p. 98, th. 2, c)). Si x appartient à I(g(K)), on a u(d_{E/K}x) = 0 pour toute forme linéaire u sur Ω_K(E), d’où d_{E/K}x = 0 et finalement x ∈ K par le cor. 2 de la prop. 5 (V, p. 97). On a donc K = I(g(K)).
Remarque 1
Les bijections réciproques K ↦ g(K) et h ↦ I(h) sont décroissantes ; par suite, h ↦ I(h) est un isomorphisme de l’ensemble ordonné sur l’ensemble ordonné opposé à . On en déduit la relation I(h ∩ h') = E^p(I(h), I(h')) pour h, h' dans , car h ∩ h' est le plus grand élément de contenu à la fois dans h et h'.
Remarque 2
On peut montrer que tout sous-espace de dimension finie de g, qui est stable par D ↦ D^p, est aussi stable par le crochet.
Exercices
See the exercises for § 13.