Bourbaki

§ 13. Extensions radicielles de hauteur ⩽1\leqslant 1

Dans tout ce paragraphe, on note pp un nombre premier. Tous les corps considérés sont de caractéristique pp.

1. Parties pp-libres et pp-bases

Définition 1

Soient K un corps et L une extension radicielle de hauteur ⩽1\leqslant 1 de K. On dit qu’une famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} d’éléments de L est pp-libre sur K (resp. est une pp-base de L sur K) si l’on a xi∉Kx_i \notin K pour tout i∈Ii \in I et si l’homomorphisme de ⨂i∈IK(xi)\bigotimes_{i \in I} K(x_i) dans L, déduit des injections canoniques ui:K(xi)→Lu_i : K(x_i) \to L, est injectif (resp. bijectif).

Si aa est un élément de L−KL - K, il est radiciel de hauteur 1, et son polynôme minimal sur KK est donc Xp−apX^p - a^p (V, p. 23, prop. 1); par suite {1,a,…,ap−1}\{ 1, a, \ldots, a^{p-1} \} est une base de K(a)K(a) sur KK. Soient (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille d’éléments de L−KL - K et Λ\Lambda la partie de N(I)\mathbf{N}^{(I)} formée des familles à support fini α=(αi)i∈I\alpha = (\alpha_i)_{i \in I} telles que αi<p\alpha_i < p pour tout i∈Ii \in I; la prop. 9 (III, p. 43) montre que les éléments ⨂i∈Ixiαi\bigotimes_{i \in I} x_i^{\alpha_i} pour α\alpha parcourant Λ\Lambda forment une base de l’espace vectoriel ⨂i∈IK(xi)\bigotimes_{i \in I} K(x_i) sur KK. De plus, l’homomorphisme canonique de ⨂i∈IK(xi)\bigotimes_{i \in I} K(x_i) dans LL a pour image K(xi)i∈IK(x_i)_{i \in I} (V, p. 18, cor. 1). On a donc la proposition suivante :

Proposition 1

Soient KK un corps, LL une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 de KK et x=(xi)i∈Ix = (x_i)_{i \in I} une famille d’éléments de LL. Alors l’espace vectoriel K(xi)i∈IK(x_i)_{i \in I} sur KK est engendré par les produits xα=∏i∈Ixiαix^\alpha = \prod_{i \in I} x_i^{\alpha_i} pour α\alpha dans Λ\Lambda. Pour que (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} soit pp-libre (resp. une pp-base), il faut et il suffit que la famille (xα)α∈Λ(x^\alpha)_{\alpha \in \Lambda} soit libre sur KK (resp. soit une base de LL sur KK).

Corollaire

Soit L′L' une extension d’un corps KK engendrée par deux sous-extensions linéairement disjointes K′K' et LL. Supposons LL radicielle de hauteur ≤1\leq 1 sur KK; alors L′L' est radicielle de hauteur ≤1\leq 1 sur K′K'. De plus, pour qu’une famille d’éléments de LL soit pp-libre sur KK (resp. soit une pp-base de LL sur KK), il faut et il suffit qu’elle soit pp-libre sur K′K' (resp. soit une pp-base de L′L' sur K′K').

On a Lp⊂K⊂K′L^p \subset K \subset K' et L′=K′(L)L' = K'(L), d’où L′p=K′p(Lp)⊂K′{L'}^p = {K'}^p(L^p) \subset K'. Autrement dit, L′L' est une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 de K′K'. Les autres assertions du corollaire résultent aussitôt de la prop. 1 et de V, p. 13, prop. 5.

Remarque

Soient KK un corps, LL une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 de KK et (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille d’éléments de LL. Soient AA l’algèbre de polynômes K[(Xi)i∈I]K[(X_i)_{i \in I}], aa l’idéal de AA engendré par les polynômes Xip−xipX_i^p - x_i^p et φ:A→L\varphi : A \to L l’homomorphisme de KK-algèbres tel que φ(Xi)=xi\varphi(X_i) = x_i pour tout i∈Ii \in I. La famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} est pp-libre si et seulement si le noyau de φ\varphi est égal à aa. En effet, K[(Xi)]/aK[(X_i)]/a s’identifie à l’algèbre ⨂i∈IK[Xi]/(Xip−xip)\bigotimes_{i \in I} K[X_i]/(X_i^p - x_i^p).

Soit LL une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 d’un corps KK. On dit qu’une partie SS de LL est pp-libre (resp. une pp-base) si la famille définie par l’application identique de SS sur elle-même est pp-libre (resp. une pp-base). Pour qu’une famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} d’éléments de LL soit pp-libre (resp. une pp-base), il faut et il suffit que l’application i↦xii \mapsto x_i soit une bijection de II sur une partie pp-libre (resp. une pp-base) de LL. D’après la prop. 1, toute partie d’une partie pp-libre est pp-libre ; réciproquement si SS est une partie de LL telle que toute partie finie de SS soit pp-libre, alors SS est pp-libre. Enfin, une pp-base de LL sur KK est une partie pp-libre BB telle que L=K(B)L = K(B).

Proposition 2

Soient K un corps, L une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 de K et S une partie de L. Pour que S soit p-libre, il faut et il suffit que l’on ait K(T) ≠\neq K(S) pour toute partie T ≠\neq S de S.

Supposons d’abord que S soit p-libre et soit T ≠\neq S une partie de S. Notons Λ\Lambda l’ensemble des familles à support fini α=(αs)s∈S\alpha = (\alpha_s)_{s \in S} d’entiers compris entre 0 et p−1p - 1; soit Λ′\Lambda' la partie de Λ\Lambda formée des familles α=(αs)s∈S\alpha = (\alpha_s)_{s \in S} telles que αs=0\alpha_s = 0 pour tout s dans T – S. Posons aussi uα=∏s∈Ssαsu_\alpha = \prod_{s \in S} s^{\alpha_s} pour α∈Λ\alpha \in \Lambda. Alors (V, p. 94, prop. 1), la famille (uα)α∈Λ(u_\alpha)_{\alpha \in \Lambda} est une base de K(S) sur K, et la sous-famille (uα)α∈Λ′(u_\alpha)_{\alpha \in \Lambda'} est une base de K(T) sur K. Comme on a Λ′≠Λ\Lambda' \neq \Lambda, on a K(T) ≠\neq K(S).

Supposons maintenant que S né soit pas p-libre. Il existe alors un entier n≥1n \geq 1 et une suite d’éléments x1,...,xnx_1, ..., x_n de S telle que (x1,...,xn−1)(x_1, ..., x_{n-1}) soit p-libre, mais non (x1,...,xn)(x_1, ..., x_n). On a [K(x1,...,xn−1):K]=pn−1[K(x_1, ..., x_{n-1}):K] = p^{n-1} et [K(x1,...,xn):K]<pn[K(x_1, ..., x_n):K] < p^n. Comme [K(x1,...,xn):K][K(x_1, ..., x_n):K] est un multiple de [K(x1,...,xn−1):K][K(x_1, ..., x_{n-1}):K], on a donc

[K(x1,...,xn):K]=[K(x1,...,xn−1):K], [K(x_1, ..., x_n):K] = [K(x_1, ..., x_{n-1}):K],

d’où xn∈K(x1,...,xn−1)x_n \in K(x_1, ..., x_{n-1}). Ceci entraîne K(S−{xn})=K(S)K(S - \{x_n\}) = K(S).

Proposition 3

Soient K un corps, L une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 de K, et S, T deux parties de L. Les conditions suivantes sont équivalentes :

a) La partie S est p-libre sur K, et T est p-libre sur K(S). b) On a S∩T=∅S \cap T = \varnothing et S∪TS \cup T est p-libre sur K.

Si T est p-libre sur K(S), on a T∩K(S)=∅T \cap K(S) = \varnothing et a fortiori S∩T=∅S \cap T = \varnothing. Nous pouvons donc supposer S et T disjointes. Soit Λ\Lambda la partie de N(S∪T)N^{(S \cup T)} formée des familles α=(αx)x∈S∪T\alpha = (\alpha_x)_{x \in S \cup T} avec αx<p\alpha_x < p pour tout x dans S ∪\cup T. Définissons de manière analogue les parties Λ′\Lambda' de N(S)N^{(S)} et Λ′′\Lambda'' de N(T)N^{(T)}. On peut identifier de manière naturelle N(S∪T)N^{(S \cup T)} à N(S)×N(T)N^{(S)} \times N^{(T)}, et Λ\Lambda s’identifie à Λ′×Λ′′\Lambda' \times \Lambda''. Pour α∈Λ\alpha \in \Lambda, posons uα=∏x∈S∪Txαxu_\alpha = \prod_{x \in S \cup T} x^{\alpha_x}; définissons de même uβ′u'_\beta et uγ′′u''_\gamma pour β∈Λ′\beta \in \Lambda' et γ∈Λ′′\gamma \in \Lambda''. On a uα=uβ′uγ′′u_\alpha = u'_\beta u''_\gamma pour α=(β,γ)\alpha = (\beta, \gamma) dans Λ=Λ′×Λ′′\Lambda = \Lambda' \times \Lambda''. De plus, (uβ′)β∈Λ′(u'_\beta)_{\beta \in \Lambda'} engendre le K-espace vectoriel K(S) (V, p. 94, prop. 1). Pour que S ∪\cup T soit p-libre sur K, il faut et il suffit que la famille (uβ′uγ′′)β∈Λ′,γ∈Λ′′(u'_\beta u''_\gamma)_{\beta \in \Lambda', \gamma \in \Lambda''} soit libre sur K (V, p. 94, prop. 1); il revient au même (II, p. 31) de supposer que la famille (uβ′)β∈Λ′(u'_\beta)_{\beta \in \Lambda'} est libre sur K et la famille (uγ′′)γ∈Λ′′(u''_\gamma)_{\gamma \in \Lambda''} libre sur K(S). L’équivalence de a) et b) résulte alors de la prop. 1 (V, p. 94).

Corollaire

Soient L une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 de K et M une sous-extension de L. Alors L est radicielle de hauteur ≤1\leq 1 sur M et M est radicielle de hauteur ≤1\leq 1 sur K. De plus, si B est une p-base de M sur K et C une p-base de L sur M, on a B∩C=∅B \cap C = \varnothing et B∪CB \cup C est une p-base de L sur K.

Soit K un corps. On dit qu’une famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} est une p-base (absolue) de K si c’est une p-base de K sur KpK^p. Pour tout entier n≥1n \geq 1, notons Λ(n)\Lambda(n) la partie de N(I)N^{(I)} formée des α=(αi)i∈I\alpha = (\alpha_i)_{i \in I} tels que αi<pn\alpha_i < p^n pour tout i∈Ii \in I.

Proposition 4

Soit x=(xi)i∈Ix = (x_i)_{i \in I} une pp-base de KK. Pour tout entier n≥1n \geq 1, la famille (xα)α∈Λ(n)(x^\alpha)_{\alpha \in \Lambda(n)} est une base de KK sur KpnK^{p^n}.

Pour n=1n = 1, l’assertion se réduit à la prop. 1 (V, p. 94). L’ensemble Λ(n)\Lambda(n) se compose des éléments de N(I)\mathbf{N}^{(I)} de la forme α=β+pn−1γ\alpha = \beta + p^{n-1}\gamma avec β∈Λ(n−1)\beta \in \Lambda(n-1) et γ∈Λ(1)\gamma \in \Lambda(1). Une telle décomposition est unique, et l’on a xα=xβ(xγ)pn−1x^\alpha = x^\beta (x^\gamma)^{p^{n-1}}. De plus, la famille (xipn−1)i∈I(x_i^{p^{n-1}})_{i \in I} est évidemment une pp-base de Kpn−1K^{p^{n-1}} sur KpnK^{p^n}, donc la famille (xγ)pn−1(x^\gamma)^{p^{n-1}} est une base de Kpn−1K^{p^{n-1}} sur KpnK^{p^n}. On conclut alors par récurrence, grâce à II, p. 31, prop. 25.

2. Différentielles et pp-bases

Soient KK un corps (de caractéristique pp) et VV un espace vectoriel sur KK. Rappe-lons (III, p. 119) qu’une dérivation de KK dans VV est une application DD de KK dans VV satisfaisant aux relations

(1)

D(x+y)=D(x)+D(y) D(x + y) = D(x) + D(y)
(2)
D(xy)=xD(y)+yD(x) D(xy) = xD(y) + yD(x)
pour x,y∈Kx, y \in K. On en déduit D(1)=0D(1) = 0 et D(xn)=nxn−1D(x)D(x^n) = nx^{n-1}D(x) pour tout x≠0x \neq 0 et tout entier n∈Zn \in \mathbf{Z} (III, p. 123 et 124). Comme KK est de caractéristique pp, on a donc pour tout xx dans KK

(3)

D(xp)=0. D(x^p) = 0 .
Par ailleurs (III, p. 123), on a pour x,y∈K,y≠0x, y \in K, y \neq 0,

(4)

D(x/y)=(yD(x)−xD(y))/y2. D(x/y) = (yD(x) - xD(y))/y^2 .

D’après les formules précédentes, le noyau de DD est donc un sous-corps EE de KK contenant KpK^p. Soit MM un sous-corps de KK; on dit que DD est une MM-dérivation si elle est MM-linéaire ; d’après (2), il revient au même de supposer que la restriction de DD à MM est nulle.

On a défini (III, p. 134) le module ΩM(K)\Omega_M(K) des MM-différentielles de KK et la MM-dérivation canonique d=dK/Md = d_{K/M} de KK dans ΩM(K)\Omega_M(K). L’image de dK/Md_{K/M} engendre le KK-espace vectoriel ΩM(K)\Omega_M(K). Pour qu’une application DD de KK dans VV soit une MM-dérivation, il faut et il suffit qu’il existe une application KK-linéaire u:ΩM(K)→Vu : \Omega_M(K) \to V telle que D=u∘dK/MD = u \circ d_{K/M}; cette application uu est déterminée de manière unique.

Proposition 5

Soient KK un corps et LL une extension de KK engendrée par un élément xx tel que x∉K,xp∈Kx \notin K, x^p \in K. Soient VV un espace vectoriel sur LL et Δ\Delta une dérivation de KK dans VV, telle que Δ(xp)=0\Delta(x^p) = 0. Il existe alors une unique dérivation DD de LL dans VV prolongeant Δ\Delta et telle que D(x)=0D(x) = 0.

D’après V, p. 23, prop. 1, {1,x,…,xp−1}\{1, x, \ldots, x^{p-1}\} est une base de LL sur KK. Pour tout élément u=a0+a1x+⋯+ap−1xp−1u = a_0 + a_1 x + \cdots + a_{p-1} x^{p-1} de LL (avec a0,…,ap−1a_0, \ldots, a_{p-1} dans KK), on posera D(u)=Δ(a0)+xΔ(a1)+⋯+xp−1Δ(ap−1)D(u) = \Delta(a_0) + x \Delta(a_1) + \cdots + x^{p-1} \Delta(a_{p-1}). Il est clair que DD prolonge Δ\Delta, et satisfait à (1); il suffit donc d’établir la relation

D(uv)=u.D(v)+v.D(u) D(uv) = u.D(v) + v.D(u)
lorsque uu est de la forme axiax^i et vv de la forme bxjbx^j avec a,ba, b dans KK, 0≤i<p0 \leq i < p et 0≤j<p0 \leq j < p.

Lorsque i+j<pi + j < p, on a uv=xi+j.abuv = x^{i+j}.ab, d’où D(uv)=xi+jΔ(ab)D(uv) = x^{i+j}\Delta(ab). Dans le cas contraire, on a 0≤i+j−p<p0 \leq i + j - p < p et donc uv=xi+j−p(abxp)uv = x^{i+j-p}(abx^p) avec abxp∈Kabx^p \in K, mais comme Δ(xp)=0\Delta(x^p) = 0, on a Δ(abxp)=xpΔ(ab)\Delta(abx^p) = x^p \Delta(ab), d’où encore D(uv)=xi+jΔ(ab)D(uv) = x^{i+j}\Delta(ab). On a donc dans tous les cas

D(uv)=xi+jΔ(ab)=xixj(a.Δ(b)+b.Δ(a))=(axi)xj.Δ(b)+(bxj)xi.Δ(a)=u.D(v)+v.D(u). \begin{align*} D(uv) &= x^{i+j}\Delta(ab) = x^i x^j (a.\Delta(b) + b.\Delta(a)) \\ &= (ax^i) x^j.\Delta(b) + (bx^j) x^i.\Delta(a) = u.D(v) + v.D(u) . \end{align*}

Corollaire 1

Soient KK un corps, LL une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 de KK et VV un espace vectoriel sur LL. Toute dérivation Δ\Delta de KK dans VV nulle sur LpL^p se prolonge en une dérivation de LL dans VV.

D’après le th. de Zorn (E, III, p. 20), il existe un prolongement maximal de Δ\Delta en une dérivation D0:L0→VD_0 : L_0 \to V, où L0L_0 est un sous-corps de LL contenant KK. Soit x∈Lx \in L; on a xp∈L0x^p \in L_0 et Δ(xp)=0\Delta(x^p) = 0, d’où D0(xp)=0D_0(x^p) = 0. D’après la prop. 5, D0D_0 se prolonge en une dérivation définie dans L0(x)L_0(x); d’après le caractère maximal de D0D_0, on a donc L0(x)=L0L_0(x) = L_0, d’où x∈L0x \in L_0. Vu l’arbitraire de xx, on a L0=LL_0 = L.

Corollaire 2

Soient LL une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 d’un corps KK et EE une sous-extension de LL. Soit UU le sous-espace de ΩK(L)\Omega_K(L) engendré par les différentielles des éléments de EE. Alors EE se compose des éléments de LL dont la différentielle appartient à UU. En particulier, on a dL/Kx≠0d_{L/K} x \neq 0 pour tout x∈L−Kx \in L - K.

Soit xx un élément de LL n’appartenant pas à EE. Alors {1,x,...,xp−1}\{ 1, x, ..., x^{p-1} \} est une base de E(x)E(x) sur EE. Soit Δ\Delta l’application EE-linéaire de E(x)E(x) dans LL telle que Δ(xi)=ixi\Delta(x^i) = ix^i pour 0≤i<p0 \leq i < p. On vérifie aussitôt que Δ\Delta est une EE-dérivation de E(x)E(x) dans LL, et en particulier une KK-dérivation. D’après le corollaire 1 à la prop. 5, il existe une KK-dérivation DD de LL dans LL prolongeant Δ\Delta. D’après la propriété universelle de ΩK(L)\Omega_K(L), il existe une forme linéaire uu sur ce LL-espace vectoriel telle que D=u∘dL/KD = u \circ d_{L/K}. On a D(x)=xD(x) = x et D∣E=0D|E = 0; par suite, on a u(dL/Kx)≠0u(d_{L/K} x) \neq 0 et u∣U=0u|U = 0, d’où dL/Kx∉Ud_{L/K} x \notin U.

La dernière assertion est le cas particulier E=KE = K; on a alors U=0U = 0.

Théorème 1

Soient LL une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 d’un corps KK et (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille d’éléments de LL.

a) *Pour que (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} soit pp-libre sur KK, il faut et il suffit que la famille (dxi)i∈I(dx_i)_{i \in I} soit libre dans le LL-espace vectoriel ΩK(L)\Omega_K(L).

b) *Pour que (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} engendre LL sur KK, il faut et il suffit que la famille (dxi)i∈I(dx_i)_{i \in I} engendre le LL-espace vectoriel ΩK(L)\Omega_K(L).

c) *Pour que (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} soit une pp-base de LL sur KK, il faut et il suffit que la famille (dxi)i∈I(dx_i)_{i \in I} soit une base du LL-espace vectoriel ΩK(L)\Omega_K(L).

Remarquons d’abord que la différentielle dxdx d’un élément du corps K((xi)i∈I)K((x_i)_{i \in I}) est une combinaison linéaire à coefficients dans LL des différentielles dxi,i∈Idx_i, i \in I. Pour que la famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} soit pp-libre, il faut et il suffit que l’on ait xi∉K(xj)j∈I−{i}x_i \notin K(x_j)_{j \in I - \{i\}} pour tout i∈Ii \in I (V, p. 95, prop. 2). D’après le cor. 2 de la prop. 5, ceci signifie que dxidx_i n’est pas combinaison linéaire des dxjdx_j pour j≠ij \neq i dans II. L’assertion a) résulte de là. L’assertion b) résulte aussitôt du cor. 2 de la prop. 5, et c) résulte de a) et b).

Le corollaire suivant précise le cor. 1 de la prop. 5 :

Corollaire

Soit* (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une p-base de LL sur KK. Soient VV un espace vectoriel sur LL, Δ\Delta une dérivation de KK dans VV nulle sur LpL^p et (ui)i∈I(u_i)_{i \in I} une famille d’éléments de VV. Il existe une dérivation DD de LL dans VV, et une seule, qui prolonge Δ\Delta et applique xix_i sur uiu_i pour tout i∈Ii \in I.

D’après le cor. 1 de la prop. 5, il existe une dérivation D0D_0 de LL dans VV prolongeant Δ\Delta. Les dérivations de LL dans VV prolongeant Δ\Delta sont exactement les applications de la forme D=D0+u∘dL/KD = D_0 + u \circ d_{L/K}, où uu est une application LL-linéaire de ΩK(L)\Omega_K(L) dans VV. On a D(xi)=uiD(x_i) = u_i si et seulement si l’application linéaire uu satisfait aux conditions u(dxi)=ui−D0(xi)u(dx_i) = u_i - D_0(x_i). Puisque la famille (dxi)(dx_i) est une base de ΩK(L)\Omega_K(L), cela détermine uu de manière unique, d’où le corollaire.

Soient LL une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 de KK et (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une pp-base de LL sur KK. D’après le cor. du th. 1, il existe pour tout i∈Ii \in I une KK-dérivation DiD_i de LL dans LL caractérisée par Di(xj)=δijD_i(x_j) = \delta_{ij} (symbole de Kronecker); on dira parfois que DiD_i est la dérivation partielle par rapport à xix_i. Lorsque II est fini, la famille (Di)i∈I(D_i)_{i \in I} est une base de l’espace vectoriel sur LL formé des KK-dérivations de LL dans LL.

Le th. 1 permet de ramener l’étude des pp-bases à celle des bases d’un espace vectoriel. On a par exemple les résultats suivants :

Théorème 2

Soit* LL une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 d’un corps KK.

a)* Il existe des p-bases de LL sur KK. Plus précisément, si SS est une partie p-libre de LL sur KK et TT une partie de LL telle que S⊂TS \subset T et L=K(T)L = K(T), il existe une p-base BB de LL sur KK telle que S⊂B⊂TS \subset B \subset T.

b)* Deux p-bases de LL sur KK ont même cardinal.

c)* Pour que [L:K][L : K] soit fini, il faut et il suffit que l’espace vectoriel ΩK(L)\Omega_K(L) sur LL soit de dimension finie sur LL *et l’on a alors

(5)

[L:K]=p[ΩK(L):L]. [L : K] = p^{[\Omega_K(L) : L]}.

Les assertions a) et b) sont immédiates (II, p. 95 et 96). Si [L:K][L : K] est fini, il existe d’après a) une pp-base finie (x1,...,xn)(x_1, ..., x_n) de LL sur KK; alors les monômes x1α1...xnαnx_1^{\alpha_1} ... x_n^{\alpha_n} avec 0≤αi<p0 \leq \alpha_i < p pour 1≤i≤n1 \leq i \leq n forment une base de LL sur KK et les différentielles dx1,...,dxndx_1, ..., dx_n forment une base de ΩK(L)\Omega_K(L) sur LL. On a donc [L:K]=pn[L : K] = p^n et [ΩK(L):L]=n[\Omega_K(L) : L] = n. Réciproquement, si ΩK(L)\Omega_K(L) est de dimension finie sur LL, il existe une pp-base finie de LL sur KK (V, p. 97, th. 1) et [L:K][L : K] est fini.

Corollaire

Pour tout* x∈L−Kx \in L - K, il existe une p-base de LL sur KK contenant xx. En effet, {x}\{x\} est une partie pp-libre de LL sur KK, et il suffit d’appliquer le th. 2, a).

Soient KK un corps et LL une extension de KK. Si DD est une KK-dérivation de LL à valeurs dans un LL-espace vectoriel, on a D(xp)=0D(x^p) = 0 pour tout x∈Lx \in L, et par suite DD est une K(Lp)K(L^p)-dérivation. On en déduit ΩK(L)=ΩK(Lp)(L)\Omega_K(L) = \Omega_{K(L^p)}(L). Comme LL est une extension radicielle de hauteur ≤1\leq 1 de K(Lp)K(L^p), on peut appliquer les résultats précédents. Par exemple, du th. 1, c) on déduit ceci : soit (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille d’éléments de LL; pour que (dxi)i∈I(dx_i)_{i \in I} soit une base du LL-espace vectoriel ΩK(L)\Omega_K(L), il faut et il suffit que (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} soit une pp-base de LL sur K(Lp)K(L^p). De manière analogue, le cor. 2 de la prop. 5 entraîne :

Proposition 6

Soient* KK un corps (de caractéristique p) et LL une extension de KK. a) Soit x∈Lx \in L. La différentielle dL/Kxd_{L/K} x est nulle si et seulement si xx appartient à K(Lp)K(L^p). b) On a ΩK(L)=0\Omega_K(L) = 0 si et seulement si L=K(Lp)L = K(L^p). c) Supposons LL radicielle de hauteur finie sur KK. On a alors ΩK(L)=0\Omega_K(L) = 0 si et seulement si L=KL = K.

3. Correspondance entre sous-corps et algèbres de Lie de dérivations

On note EE un corps et gg l’ensemble des dérivations de EE dans EE. Rappelons que gg est un espace vectoriel sur EE, dont les opérations sont définies par

(D+D′)(x)=D(x)+D′(x),(aD)(x)=a.D(x) (D + D')(x) = D(x) + D'(x), \quad (aD)(x) = a.D(x)

pour D,D′D, D' dans gg et a,xa, x dans EE. De plus, si DD et D′D' sont deux dérivations de EE dans EE, il en est de même de [D,D′]=DD′−D′D[D, D'] = DD' - D'D (III, p. 120). Enfin la formule de Leibniz (III, p. 122) donne

Dp(xy)=x.Dp(y)+∑j=1p−1(pj)Dj(x)Dp−j(y)+Dp(x).y D^p(xy) = x.D^p(y) + \sum_{j=1}^{p-1} \binom{p}{j} D^j(x) D^{p-j}(y) + D^p(x).y

(x,y dans E)(x, y \text{ dans } E); comme les coefficients binomiaux (pj)\binom{p}{j} pour 1≤j≤p−11 \leq j \leq p-1 sont divisibles par pp (V, p. 4, lemme 1), on voit que DpD^p est une dérivation de EE dans EE. On établit immédiatement la relation (pour a,a′∈Ea, a' \in E)

[aD,a′D′]=aa′.[D,D′]+(aD(a′)).D′−(a′D′(a)).D. [aD, a'D'] = aa'.[D, D'] + (aD(a')).D' - (a'D'(a)).D .

En particulier, l’application (D,D′)↦[D,D′](D, D') \mapsto [D, D'] de g×gg \times g dans gg est EpE^p-linéaire.

On note C\mathscr{C} l’ensemble des sous-corps KK de EE tels que Ep⊂KE^p \subset K et que [E:K][E : K] soit fini ; pour tout K∈CK \in \mathscr{C}, on note g(K)g(K) l’ensemble des KK-dérivations de EE. Par ailleurs, on note L\mathscr{L} l’ensemble des sous-espaces vectoriels hh de gg, de dimension finie sur EE, et tels que l’on ait [D,D′]∈h[D, D'] \in h et Dp∈hD^p \in h quels que soient DD et D′D' dans hh; pour tout h∈Lh \in \mathscr{L}, on note I(h)I(h) l’ensemble des x∈Ex \in E tels que D(x)=0D(x) = 0 pour tout D∈hD \in h.

Théorème 3 (Jacobson)

Les applications K↦g(K)K \mapsto g(K) et h↦I(h)h \mapsto I(h) sont des bijections de C\mathscr{C} sur L\mathscr{L} et L\mathscr{L} sur C\mathscr{C} respectivement, réciproques l’une de l’autre. Si K∈CK \in \mathscr{C} et h∈Lh \in \mathscr{L} se correspondent, on a [E:K]=p[h:E][E : K] = p^{[h : E]}.

La démonstration utilise plusieurs lemmes préliminaires.

Lemme 1

Soient LL un corps, VV un espace vectoriel sur LL et uu un endomorphisme de VV tel que up=uu^p = u. Pour tout i∈Fpi \in \mathbf{F}_p, soit ViV_i le noyau de u−iu - i. On a alors

V=⨁i∈FpVi. V = \bigoplus_{i \in \mathbf{F}_p} V_i.
Pour tout i∈Fpi \in \mathbf{F}_p, notons Pi(X)P_i(X) le polynôme −∏j≠i(X−j)- \prod_{j \neq i} (X - j). On a
(X−i)Pi(X)=X−Xp (X - i) P_i(X) = X - X^p
d’après la formule (2) (V, p. 90). Dérivant la formule (2) citée, on trouve
∑i∈FpPi(X)=1. \sum_{i \in \mathbf{F}_p} P_i(X) = 1.
Les formules (8) et (9) montrent que l’endomorphisme Pi(u)P_i(u) de VV applique VV dans ViV_i et qu’on a ∑i∈FpPi(u)=1\sum_{i \in \mathbf{F}_p} P_i(u) = 1, d’où V=∑i∈FpViV = \sum_{i \in \mathbf{F}_p} V_i. Il reste à démontrer que la somme est directe. Pour tout i∈Fpi \in \mathbf{F}_p, soit vi∈Viv_i \in V_i; il est immédiat que Pi(u)P_i(u) annule vjv_j pour tout j≠ij \neq i et l’on a Pi(u)vi=aviP_i(u) v_i = a v_i avec a=−∏n∈Fp∗n≠0a = - \prod_{n \in \mathbf{F}_p^*} n \neq 0. La relation ∑i∈Fpvi=0\sum_{i \in \mathbf{F}_p} v_i = 0 entraîne donc vi=0v_i = 0 pour tout i∈Fpi \in \mathbf{F}_p et la somme est directe.

Lemme 2

Soit DD une dérivation de EE telle que Dp=DD^p = D et soit KK le noyau de DD. On suppose qu’il existe xx non nul dans EE tel que D(x)=xD(x) = x. Alors KK est un sous-corps de EE contenant EpE^p et l’on a [E:K]=p[E : K] = p.

Il est clair que KK est un sous-corps de EE contenant EpE^p. Notons KiK_i le noyau de D−iD - i pour i∈Fpi \in \mathbf{F}_p. On a K0=KK_0 = K et le lemme 1 entraîne E=⨁i∈FpKiE = \bigoplus_{i \in \mathbf{F}_p} K_i. Soit i∈Fpi \in \mathbf{F}_p et soit uu dans KiK_i; on a

D(xu)=D(x).u+x.D(u)=xu+x(iu)=(i+1)xu D(xu) = D(x).u + x.D(u) = xu + x(iu) = (i + 1)xu
d’où xu∈Ki+1xu \in K_{i+1}. Comme xx est non nul, la multiplication par xx est un automorphisme du KK-espace vectoriel EE, qui envoie KiK_i sur Ki+1K_{i+1} pour tout i∈Fpi \in \mathbf{F}_p. Comme on a [K0:K]=1[K_0 : K] = 1, on a [Ki:K]=1[K_i : K] = 1 pour tout i∈Fpi \in \mathbf{F}_p, d’où [E:K]=p[E : K] = p.

Lemme 3

Soit h∈Lh \in \mathscr{L}, de dimension ss sur EE. Alors I(h)I(h) appartient à C\mathscr{C} et l’on a [E:I(h)]=ps[E : I(h)] = p^s.

Il est clair que I(h)I(h) est un sous-corps de EE contenant EpE^p. Pour tout x∈Ex \in E, soit fxf_x la forme EE-linéaire D↦D(x)D \mapsto D(x) sur hh. Comme l’intersection des noyaux de ces formes linéaires est réduite à 0, elles engendrent l’espace vectoriel dual de hh (II, p. 104, th. 7); par suite, il existe x1,…,xsx_1, \ldots, x_s dans EE tels que les formes linéaires fx1,…,fxsf_{x_1}, \ldots, f_{x_s} forment une base de ce dual. Soit (Δ1,…,Δs)(\Delta_1, \ldots, \Delta_s) la base de hh caractérisée par

Δ_i(x_j) = f_{x_j}(Δ_i) = δ_{ij}. Posons D_i = x_iΔ_i. Alors (D_1, ..., D_s) est une base de h sur E, et l’on a D_i(x_j) = x_iδ_{ij}. Les dérivations D_i^p - D_i et [D_i, D_j] pour i, j = 1, ..., s appartiennent à h et annulent x_1, ..., x_s ; on a donc

(10) Dip=Di,[Di,Dj]=0.D_i^p = D_i , \quad [D_i, D_j] = 0 .

Pour i compris entre 0 et s, notons K_i l’intersection des noyaux des dérivations D_j pour 1 ≤ j ≤ i. Alors K_i est un sous-corps de E et l’on a

E=K0⊃K1⊃...⊃Ks−1⊃Ks=I(h). E = K_0 \supset K_1 \supset ... \supset K_{s-1} \supset K_s = I(h) .

Soit i compris entre 0 et s − 1 ; alors K_i est stable par D_{i+1} car D_{i+1} commute à D_1, ..., D_i. De plus, on a D_{i+1}^p = D_{i+1}, D_{i+1}(x_{i+1}) = x_{i+1} ≠ 0 et x_{i+1} ∈ K_i. Le lemme 2 entraîne alors [K_i : K_{i+1}] = p, d’où finalement [E : K] = [K_0 : K_s] = p^s.

Passons à la démonstration du théorème. Soit h ∈ S\mathfrak{S}, de dimension s sur E ; posons K = I(h) ; alors [E : K] = p^s d’après le lemme 3, d’où [Ω_K(E) : E] = s d’après le th. 2, c) (V, p. 98). D’après la propriété universelle du module des différentielles, l’application u ↦ u ∘ d_{E/K} est un isomorphisme du dual de Ω_K(E) sur g(K), donc [g(K) : E] = s. Or on a [h : E] = s et h ⊂ g(K), d’où h = g(K), c’est-à-dire h = g(I(h)).

Inversement, pour tout corps K ∈ S\mathfrak{S}, il est immédiat que g(K) appartient à S\mathfrak{S} (V, p. 98, th. 2, c)). Si x appartient à I(g(K)), on a u(d_{E/K}x) = 0 pour toute forme linéaire u sur Ω_K(E), d’où d_{E/K}x = 0 et finalement x ∈ K par le cor. 2 de la prop. 5 (V, p. 97). On a donc K = I(g(K)).

Remarque 1

Les bijections réciproques K ↦ g(K) et h ↦ I(h) sont décroissantes ; par suite, h ↦ I(h) est un isomorphisme de l’ensemble ordonné S\mathfrak{S} sur l’ensemble ordonné opposé à S\mathfrak{S}. On en déduit la relation I(h ∩ h') = E^p(I(h), I(h')) pour h, h' dans S\mathfrak{S}, car h ∩ h' est le plus grand élément de S\mathfrak{S} contenu à la fois dans h et h'.

Remarque 2

On peut montrer que tout sous-espace de dimension finie de g, qui est stable par D ↦ D^p, est aussi stable par le crochet.

Exercices

See the exercises for § 13.

Transcribed from the printed volume. Not translated.