Or, on sait que la suite (xn/n!) a pour limite 0 lorsque n croît indéfiniment, pour tout x⩾0 (TG, IV, p. 33); donc, en laissant fixe x et faisant croître indéfiniment n dans (1), il vient, d’après (2) et (3)
(4)
ex=n=0∑∞n!xn
et la série du second membre est absolument et uniformément convergente dans tout intervalle compact de R. En particulier, on a la formule
(5)
e=1+1!1+2!1+⋯+n!1+⋯
Cette formule permet de calculer des valeurs rationnelles aussi approchées que l’on veut du nombre e; on obtient ainsi
e=2,718281828…
à 1/10⁹ près par défaut. La formule (5) prouve en outre que e est un nombre irrationnel¹ (TG, VI, p. 41).
Remarque
Comme le reste de la formule (1) est > 0 pour x>0, on a, pour x>0
ex>1+1!x+2!x2+…+(n+1)!xn+1
et *a fortiori
ex>(n+1)!xn+1
pour tout entier n; on en déduit que ex/xntend vers+∞ avec x, pour tout entier n; nous retrouverons ce résultat au chap. V par une autre méthode (V, p. 21).
2. Développements de l’exponentielle complexe, de cos x et sin x
Soit z un nombre complexe quelconque, et considérons la fonction φ(t)=ezt de la variable réelle t; on a Dnφ(t)=znezt et ez=φ(1); l’expression de φ(1) par la formule de Taylor d’ordre n relative au point t=0 (II, p. 12), donne donc
ez=1+1!1+2!z2+⋯+n!zn+zn+1∫01n!(1−t)neztdt
formule qui, lorsque z est réel, est équivalente à (1). Le reste
rn(z)=zn+1∫01n!(1−t)neztdt
de cette formule se majore encore, en valeur absolue, à l’aide de l’inégalité de la moyenne; si z=x+iy, on a ∣ezt∣=ext, donc ∣ezt∣⩽1 si x⩽0, ∣ezt∣⩽ex si x>0; il vient donc
∣rn(z)∣⩽(n+1)!∣z∣n+1si x⩽0
∣rn(z)∣⩽(n+1)!∣z∣n+1exsi x>0.
Comme ci-dessus, on en conclut que
ez=n=0∑∞n!zn
la série étant absolument et uniformément convergente dans toute partie compacte de C.
¹ Ch. Hermite a démontré en 1873 que e est un nombre transcendant sur le corps Q des nombres rationnels (autrement dit, n’est racine d’aucun polynôme à coefficients rationnels) (Œuvres, t. III, p. 150, Paris (Gauthier-Villars), 1912).
d’où on déduit les développements de Taylor de cos x et de sin x: en prenant la partie réelle de (10) pour l’ordre 2n+1, on a
cosx=1−2!x2+4!x4+⋯+(−1)n(2n)!x2n
+(−1)n+1∫0x(2n+1)!(x−t)2n+1costdt
avec la limitation du reste
∫0x(2n+1)!(x−t)2n+1costdt≤(2n+2)!∣x∣2n+2.
De même, en prenant la partie imaginaire de (10) pour l’ordre 2n, il vient
sinx=x−3!x3+5!x5+⋯+(−1)n−1(2n−1)!x2n−1
+(−1)n∫0x(2n)!(x−t)2ncostdt
avec la limitation du reste
∫0x(2n)!(x−t)2ncostdt≤(2n+1)!∣x∣2n+1.
En outre, en comparant les restes de (11) pour l’ordre 2n+1 et l’ordre 2n+3, on a
et, en tenant compte de (12), on voit que le reste de (11) est du signe de (−1)n+1 quel que soit x; de même manière, on montre que le reste de (13) est du signe de (−1)nx. En particulier, pour n=0 et n=1 dans (11), pour n=1 et n=2 dans (13), on obtient les inégalités
1−2x2≤cosx≤1pour tout x
x−6x3≤sinx≤xpour tout x≥0.
Enfin, en faisant z=ix dans (9), on a
cosx=n=0∑∞(−1)n(2n)!x2n
sinx=n=0∑∞(−1)n(2n+1)!x2n+1
ces séries étant absolument et uniformément convergentes dans tout intervalle compact.
Il est clair d’ailleurs que les formules (17) et (18) sont encore valables pour tout x complexe, les séries des seconds membres étant absolument et uniformément convergentes dans toute partie compacte de C. En particulier, on a pour tout x (réel ou complexe)
chx=n=0∑∞(2n)!x2n
shx=n=0∑∞(2n+1)!x2n+1
3. Le développement du binôme
Soit m un nombre réel quelconque. Pour x>0, on a
Dn(xm)=m(m−1)…(m−n+1)xm−n;
en appliquant à la fonction (1+x)m la formule de Taylor d’ordre n relative au point x=0, on obtient, pour tout x>−1, la formule
(19)(1+x)m=1+(1m)x+(2m)x2+⋯+(nm)xn+rn(x)
avec
rn(x)=n!m(m−1)…(m−n)∫0x(1+tx−t)n(1+t)m−1dt
où on a posé (nm)=n!m(m−1)…(m−n+1). La formule (19) se réduit à la formule du binôme (A, I, p. 94) lorsque m est entier >0 et n≥m; par extension, on la nomme encore formule du binôme, et les coefficients (nm) sont dits coefficients binomiaux, lorsque m est un nombre réel quelconque et n un entier quelconque >0.
Le reste de (19) a le signe de (n+1m) si x>0, le signe de (−1)n+1(n+1m) si −1<x<0. Comme 1+tx−t≤∣x∣ pour tout t>−1 appartenant à l’intervalle d’extrémités 0 et x, on a la limitation suivante du reste, pour m et n quelconques et x>−1
(20)n!m(m−1)…(m−n)∫0x(1+tx−t)n(1+t)m−1dt
≤(nm−1)xn((1+x)m−1).
Si l’on suppose x≥0, et n≥m−1, on a (1+t)n−m+1≥1 dans l’intervalle d’intégration, donc
0≤∫0x(1+t)n−m+1(x−t)ndt≤∫0x(x−t)ndt=n+1xn+1
ce qui donne la majoration du reste
(21)
∣rn(x)∣≤(n+1m)xn+1(x≥0,n≥m−1).
D’autre part, supposons −1≤m<0; si dans l’intégrale de (19) on fait le changement de variables u=x(1+t)x−t, on obtient
Pour majorer l’intégrale pour x>−1, on remarque que, puisque m+1<1, l’intégrale ∫01(1−u)m+1undu est convergente et majore l’intégrale du second membre de (22) puisque 1+ux>1−u. Or, pour −1<x<0, l’hypothèse sur m entraîne que tous les termes (1m)x,(2m)x2,…,(nm)xn figurant au second membre de (19) sont ≥0, et par suite rn(x)≤(1+x)m, d’où en divisant par (1+x)m,
n!m(m−1)…(m−n)xn+1∫01(1+ux)m+1undu≤1.
D’ailleurs pour −1<x<0, le facteur devant l’intégrale est ≥0, d’où en faisant tendre x vers −1,
n!m(m−1)…(m−n)∫01(1−u)m+1undu≤1
et par suite, pour −1≤m<0 et x>−1
(23)
∣rn(x)∣≤(1+x)m∣x∣n+1.
De ces inégalités, nous allons déduire d’abord que, pour ∣x∣<1, on a
(24)
(1+x)m=n=0∑∞(nm)xn
la série du second membre (dite série du binôme) étant absolument et uniformément convergente dans tout intervalle compact contenu dans ]−1,+1[. En effet on peut écrire
(25)
(nm)=(−1)n(1−1m+1)(1−2m+1)…(1−nm+1)
d’où
(nm)≤(1+1∣m+1∣)(1+2∣m+1∣)⋯(1+n∣m+1∣).
Si ∣x∣≤r<1, il existe n0 tel que 1+n0∣m∣<1/r′, où r<r′<1, d’où, en posant
ce qui démontre la proposition. Au contraire, pour x>1, la valeur absolue du terme général de la série (24) croit indéfiniment avec n, si m n’est pas un entier ≥0; en effet, d’après (25), on a, pour n>n1≥∣m+1∣
(nm)≥(1−1m+1)(1−2m+1)⋯(1−n1m+1)
(1−n1+1∣m+1∣)⋯(1−n∣m+1∣).
Soit n0≥n1 tel que, pour n≥n0, on ait 1−n∣m+1∣>1/x′, où 1<x′<x. Si on pose
donne l’expression du reste de la formule générale (19) sans intégration; la formule (23) se réduit dans ce cas à l’expression de la somme de la série (ou progression) géométrique (TG, IV, p. 32).
En second lieu, étudions la convergence de la série du binôme pour x=1 ou x=−1 (le cas trivial m=0 étant exclu):
a) m≤−1. Le produit de terme général 1−nm+1 converge vers +∞ si m<−1, vers 1 si m=−1, donc il résulte de (25) que pour x=±1, le terme général de la série du binôme ne tend pas vers 0.
b) −1<m<0. Cette fois, le produit de terme général 1−nm+1 converge vers 0, donc l’inégalité (21) montre que rn(1) tend vers 0. La série du binôme est donc convergente pour x=1 et a pour somme 2m; en outre, la série du binôme est uniformément convergente dans tout intervalle ]x0,1] avec −1<x0≤1, en vertu de ce qui a été vu plus haut et de (21). Par contre, pour x=−1 tous les termes du second membre de (24) sont ≥0; si cette série était convergente, on en déduirait que la série du binôme serait normalement convergente dans (−1,1) et aurait par suite pour somme une fonction continue dans cet intervalle, ce qui est absurde puisque (1+x)m n’est pas bornée dans ]−1,1] pour m<0. On en conclut aussi que pour x=1, la série du binôme n’est pas absolument convergente.
c) m>0. La définition de rn(x) montre alors que lorsque x tend vers −1, rn(x) tend vers une limite rn(−1); en passant à la limite dans (20), on en conclut que ∣rn(−1)∣≤(nm−1), et comme m−1>−1, on voit que, pour x=−1, la série du binôme est convergente. D’ailleurs, pour n>m+1, tous les termes de cette série sont de même signe; donc la série du binôme est normalement convergente dans l’intervalle (−1,1) et a pour somme (1+x)m dans cet intervalle.
4. Développements de log(1+x), de Arc tg x et de Arc sin x
Intégrons les deux membres de (26) entre 0 et x; on obtient le développement de Taylor d’ordre n de log(1+x), valable pour x>−1
Le reste est du signe de (−1)n si x>0, et est <0 si −1<x<0; en outre, pour x>0, on a 1+t≥1 pour 0≤t≤x, et, pour −1<x<0, 1+t≥1−∣x∣ pour x≤0; d’où les limitations du reste
∫0∞1+ttndt≤n+1∣x∣n+1pour x≥0
∫0∞1+ttndt≤(n+1)(1−∣x∣)∣x∣n+1pour −1<x≤0.
De ces deux dernières formules, on déduit aussitôt que, pour −1<x≤1, on a
log(1+x)=n=1∑∞(−1)n−1nxn
la série étant uniformément convergente dans tout intervalle compact contenu dans ]−1,+1], absolument convergente pour ∣x∣<1.
Au contraire, pour ∣x∣>1, le terme général de la série du second membre de (30) croît indéfiniment en valeur absolue avec n (III, p. 16). Pour x=−1, la série se réduit à la série harmonique, qui a pour somme +∞ (TG, IV, p. 33).
De même, remplaçons dans (26) x par x2 et intégrons les deux membres entre 0 et x; on obtient le développement de Taylor d’ordre 2n−1 de Arc tg x, valable pour tout x réel
Le reste est du signe de (−1)nx, et comme 1+t2⩾1 pour tout t, on a la limitation
(32)
∫0x1+t2t2ndt⩽2n+1∣x∣2n+1
d’où on tire que, pour ∣x∣⩽1,
(33)
Arc tg x=n=1∑∞(−1)n−12n−1x2n−1
la série étant uniformément convergente dans [−1,+1], et absolument convergente pour ∣x∣<1.
En particulier, pour x=1, on obtient la formule
(34)
4π=1−31+51+⋯+(−1)n2n+11+…
Pour ∣x∣>1, le terme général de la série du second membre de (33) croît indéfiniment en valeur absolue avec n.
Enfin, pour le développement de Taylor de Arc sin x, partons du développement de sa dérivée (1−x2)−21; ce dernier s’obtient en remplaçant x par −x2 dans le développement de (1+x)−21 suivant la formule du binôme, ce qui donne pour ∣x∣<1,
En prenant la primitive du développement précédent, il vient
(35)
Arc sin x=x+213x3+2.41.35x5+⋯
+2.4.6…2n1.3.5…(2n−1)2n+1x2n+1+Rn(x)
où Rn(x) est du signe de x et satisfait à l’inégalité
∣Rn(x)∣≤∫0x1−t2t2n+2dt.
D’ailleurs, la relation (35) montre que Rn(x) tend vers une limite lorsque x tend vers 1 ou −1, et on a donc
∣Rn(1)∣≤∫011−t2t2n+2dt.
Mais l’intégrale du second membre de (37) tend vers 0 lorsque n tend vers +∞: en effet, l’intégrale ∫01dt/1−t2 étant convergente, pour tout ε>0, il existe a tel que 0<a<1 et ∫a1dt/1−t2≤ε; d’autre part, on a
et il existe donc n0 tel que pour n≥n0 on ait (2n+3)1−a2a2n+3≤ε, d’où finalement ∣Rn(x)∣≤2ε pour ∣x∣≤1 et n≥n0. On a donc
Arc sin x=n=0∑∞2.4.6…2n1.3.5…(2n−1)2n+1x2n+1
la série du second membre étant normalement convergente dans l’intervalle compact (−1,1).
Au contraire, on montre, comme pour la formule du binôme, que le terme général de la série du second membre de (38) croît indéfiniment en valeur absolue pour ∣x∣>1. En faisant par exemple x=21 dans (38), on obtient une nouvelle expression du nombre π:
6π=n=0∑∞1.4.6…2n1.3.5…(2n−1)(2n+1)22n+11
qui se prête beaucoup mieux que la formule (34) au calcul de valeurs approchées de π (voir Calcul numérique); on peut ainsi obtenir
π=3,141592653…
à 1/109 près par défaut.\footnote{Le nombre π est, non seulement irrationnel (cf. III, p. 35 exerc. 5), mais même transcendant sur le corps Q des nombres rationnels, comme il a été démontré pour la première fois en 1882 par Lindemann (v. par exemple D. Hilbert, Gesammelte Abhandlungen, t. I, p. I, Berlin (Springer), 1932).}