§ 10. Applications propres
Dans ce paragraphe, nous noterons l’application identique d’un ensemble sur lui-même.
1. Applications propres
Si et sont deux applications continues fermées, le produit n’est pas nécessairement une application fermée, même si est de la forme .
Exemple
Toute application constante dans un espace séparé est fermée. Mais si est l’application constante , est l’application de dans , qui s’identifie à la deuxième projection et n’est pas fermée (I, p. 26, Remarque 1).
Définition 1
Soit une application d’un espace topologique dans un espace topologique . On dit que est propre si est continue et si, pour tout espace topologique , l’application est fermée.
On donnera aux nos 2 et 3 d’autres caractérisations des applications propres.
En prenant dans la déf. 1 l’espace réduit à un point, on voit que:
Proposition 1
Toute application propre est fermée.
Proposition 2
Soit une application continue injective. Les trois propriétés suivantes sont équivalentes: a) est propre. b) est fermée. c) est un homéomorphisme de sur une partie fermée de .
On vient de voir que a) entraîne b). Comme la relation d’équivalence est la relation d’égalité, l’espace quotient de par cette relation s’identifie à , donc b) entraîne c) en vertu de I, p. 32, prop. 3. Enfin, si c) est vérifiée, est un homéomorphisme de sur un sous-espace fermé de , donc est une application fermée, ce qui prouve que c) entraîne a).
Proposition 3
Soit une application continue; pour toute partie de , désignons par l’application de dans qui coïncide avec dans . a) Si est propre, est propre. b) Soit une famille de parties de dont les intérieurs forment un recouvrement de , ou qui est un recouvrement fermé localement fini de ; si toutes les sont propres, alors est propre.
Soit un espace topologique. Pour toute partie de , on a ; si est propre, est fermée, donc il en est de même de (I, p. 31, prop. 2 a)), ce qui démontre a). Si maintenant a l’une des propriétés énoncées dans b), le recouvrement de
Y × Z a la même propriété; si les sont propres, les sont fermées, donc est fermée (I, p. 31, prop. 2 b)), ce qui achève la démonstration.
Proposition 4
Soit un ensemble fini, et pour tout , soit une application continue. Posons , , et soit l’application produit des . Alors: a) Si chacune des est propre, est propre. b) Si est propre et si les sont non vides, chacune des est propre. (Nous verrons dans I, p. 76, cor. 3, que cette proposition s’étend aux produits infinis.)
En raisonnant par récurrence, on voit qu’il suffit de considérer le cas où . a) Supposons propres, et soit un espace topologique; l’application est la composée des applications et ; ces deux applications sont fermés par hypothèse, donc est fermée (I, p. 30, prop. 1 a)), et est propre. b) Supposons maintenant propre; soit une partie fermée de , et soit son image dans par ; l’image de dans par est égale à . Par hypothèse, est fermé dans ; si , est non vide, et cela entraîne que est fermé dans (I, p. 27, corollaire); donc l’application est propre. On montre de même que est propre si .
Proposition 5
Soient et deux applications continues. Alors: a) Si et sont propres, est propre. b) Si est propre et si est surjective, est propre. c) Si est propre et si est injective, est propre. d) *Si est propre et si est séparé, est propre.
Soit un espace topologique. On a ; si et sont propres, et sont fermées, donc (I, p. 30, prop. 1 a)), est fermée, ce qui démontre a). On démontre de même b) (resp. c)) en appliquant la partie b) (resp. c)) de la prop. 1 de I, p. 30, et en remarquant que si est surjective (resp. si est injective), est surjective (resp. est injective). Plaçons-nous maintenant dans les hypothèses de d). Considérons le diagramme commutatif
(1)
où et . L’application (resp. ) est un homéomorphisme de (resp. ) sur le graphe de (resp. le symétrique du graphe de ) (I, p. 25, cor. 2); de plus, puisque est séparé, le graphe de est fermé dans (I, p. 53, cor. 2). Donc (I, p. 72, prop. 2) est propre; d’autre part la prop. 4 de I, p. 73 montre que est propre. D’après a) et la commutativité du diagramme (1), est propre, et puisque est injective, il résulte de c) que est propre.
Remarque
Si n’est pas séparé, il peut se faire que soit propre sans que le soit: il suffit de prendre pour et (resp. ) des ensembles à un (resp. deux) éléments et de munir de la topologie la moins fine.
Corollaire 1
Si est une application propre, la restriction de à une partie fermée de est une application propre de dans .
En effet, cette restriction est la composée , où est l’injection canonique, qui est propre (I, p. 72, prop. 2).
Corollaire 2
Soit une application propre. Si est séparé, le sous-espace de est séparé.
En vertu de la prop. 5 c), on peut se borner au cas où . Alors la diagonale de est image par de la diagonale de , laquelle est fermée (I, p. 52, prop. 1); comme est propre (I, p. 73, prop. 4) la diagonale de est fermée (I, p. 72, prop. 1), donc est séparé (I, p. 52, prop. 1).
Corollaire 3
Soit un ensemble fini, et pour tout , soit une application propre. Si est séparé, l’application de dans est propre.
En effet, cette application est composée de l’application produit de dans , et de l’application diagonale de dans ; comme cette dernière est propre (I, p. 72, prop. 2 et I, p. 52, prop. 1), la conclusion résulte de la prop. 4 (I, p. 73) et de la prop. 5 a).
Corollaire 4
Soient deux espaces topologiques, une application continue, la relation d’équivalence dans , la décomposition canonique de . Pour que soit propre, il faut et il suffit que soit propre, que soit un homéomorphisme et une partie fermée de .
Les conditions sont suffisantes en vertu de la prop. 5 a) (I, p. 73) et de la prop. 2 (I, p. 72). Inversement, si est propre, est fermée, donc on sait déjà que est fermé dans et que est un homéomorphisme (I, p. 32, prop. 3); en outre, est propre en vertu de la prop. 5 c) (I, p. 73), donc est propre en vertu de la prop. 5 a) (I, p. 73).
2. Caractérisation des applications propres par des propriétés de compacité
Dans ce numéro, nous désignerons par un espace réduit à un point, et muni de son unique topologie.
Lemme 1
Soit un espace topologique tel que l’application constante soit propre. Alors est quasi-compact.
(Nous verrons un peu plus loin (I, p. 76, cor. 1) que cette propriété caractérise les espaces quasi-compacts.)
On peut se borner au cas où est non vide. Soient un filtre sur , l’espace topologique associé à (I, p. 40, Exemple). Soient la partie de formée des couples , où parcourt , et l’adhérence de dans . Vu l’hypothèse faite sur , l’image de par la projection est fermée dans ; comme cette image contient , elle contient nécessairement , qui est adhérent à ; autrement dit, il existe tel que . Par définition de la topologie de , cela signifie que pour tout voisinage de dans et tout ensemble , on a , c’est-à-dire ; en d’autres termes, est adhérent au filtre .
C.Q.F.D.
Théorème 1
Soit une application continue. Les quatre propriétés suivantes sont équivalentes:
a) est propre.
b) est fermée, et pour tout est quasi-compact.
c) Si est un filtre sur et si est adhérent à , il existe un point adhérent à et tel que .
d) Si est un ultrafiltre sur , et si est un point limite de la base d’ultrafiltre , il existe un point limite de tel que .
a) entraîne b): En effet, si est propre, est fermée (I, p. 72, prop. 1) et pour tout , l’application est propre (I, p. 72, prop. 3 a)). D’après le lemme 1, cela implique que est quasi-compact.
b) entraîne c): Supposons que et vérifient les hypothèses de c) et soit la base de filtre sur formée des adhérences des ensembles de . Puisque est fermée, pour (I, p. 35, prop. 9). Cela prouve que les ensembles sont non vides pour , et forment par suite une base de filtre sur composée d’ensembles fermés dans . Comme est quasi-compact, il existe appartenant à tous les pour ; on a et est adhérent à .
c) implique d) trivialement.
d) entraîne que est fermée. En effet, soit une partie fermée non vide de , et soit le filtre des parties de contenant ; est alors l’ensemble des points adhérents à . Soit l’ensemble des points adhérents au filtre de base sur ; est fermé et contient évidemment ; nous allons voir que , ce qui prouvera notre assertion. Soit et soit le filtre des voisinages de dans ; par hypothèse, tout ensemble de rencontre tout ensemble de , donc est une base de filtre sur et il y a un ultrafiltre sur , plus fin que le filtre de base et que (I, p. 37, cor. 2 et I, p. 39, th. 1). L’ultrafiltre de base est plus fin que , donc converge vers . En vertu de d), il existe tel que et que converge vers ; comme est plus fin que , est adhérent à , donc , ce qui prouve que .
d) entraîne a) : En effet, il faut montrer que si vérifie d) l’application est fermée pour tout espace topologique . D’après ce qui précède, il suffit de prouver que vérifie aussi la condition d). Cela résultera du lemme général suivant:
Lemme 2
Si est une famille d’applications continues dont chacune vérifie la condition d), alors l’application produit vérifie aussi la condition d).
En effet, soit un ultrafiltre sur , et soit un point de tel que converge vers . Cela signifie que chacune des bases d’ultrafiltre converge vers (I, p. 51, cor. 1). En vertu de la condition d), il existe pour chaque , un tel que et que converge vers ; mais alors converge vers (loc. cit.) et on a , ce qui démontre le lemme et achève la démonstration du th. 1.
Corollaire 1
Pour qu’un espace topologique soit quasi-compact, il faut et il suffit que l’application soit propre.
On applique l’équivalence de a) et b) à .
Corollaire 2
Toute application continue d’un espace quasi-compact dans un espace séparé est propre.
L’application composée est propre (cor. 1) donc est propre en vertu de la prop. 5 d) de I, p. 73. On peut aussi appliquer le critère b) du th. 1, en utilisant le cor. 2 de I, p. 63.
Corollaire 3
Si est une famille d’applications propres, l’application produit est propre.
Compte tenu du th. 1, ce n’est autre que le lemme 2 ci-dessus.
Si on applique ce corollaire à la famille d’applications , on retrouve, compte tenu du cor. 1, le th. de Tychonoff (I, p. 63, th. 3).
Corollaire 4
Soit un espace séparé. Pour toute famille d’applications propres , l’application de dans est propre.
La démonstration est la même que pour le cas d’une famille finie (I, p. 74, cor. 3), en utilisant le cor. 3 ci-dessus, et le fait que la diagonale de est fermée (I, p. 52, prop. 1).
Corollaire 5
Pour tout espace quasi-compact et tout espace topologique , la projection est propre.
En effet, on peut identifier à , en identifiant au produit des applications propres (cor. 1) et , d’où la conclusion (cor. 3).
Exemple
Soient un ensemble, une application surjective de dans un espace topologique ; on munit de la topologie image réciproque de celle de par . Alors est propre, car elle est fermée (I, p. 30, Exemple 3), et l’image réciproque d’un point de est un sous-espace de dont la topologie est la topologie la moins fine et qui est par suite quasi-compact.
Remarque
Lorsque est séparé, la condition d) du th. 1 est équivalente à:
d') Si est un ultrafiltre sur tel que soit une base de filtre convergente, alors est convergent.
En effet, si converge vers et vers , l’unicité de la limite dans et la continuité de montrent que l’on a nécessairement . De même, la condition c) du th. 1 est alors équivalente à:
c') Si est un filtre sur tel que ait un point adhérent, alors a un point adhérent.
En effet, c) c') d') d) c).
Par contre, si n’est pas séparé, d') n’entraîne plus d), comme le montre l’exemple où est réduit à un point, formé de deux éléments et muni de la topologie la moins fine.
Proposition 6
Soit une application propre, et soit une partie quasi-compacte de . Alors l’ensemble est quasi-compact.
D’après la prop. 3 de I, p. 72, l’application est propre; comme est une application propre (I, p. 76, cor. 1), il résulte de I, p. 73, prop. 5 a), que l’application composée est propre, donc est quasi-compact (I, p. 76, cor. 1).
3. Applications propres dans les espaces localement compacts
Proposition 7
Soit une application continue d’un espace séparé dans un espace localement compact . Pour que soit propre, il faut et il suffit que pour toute partie compacte de soit un ensemble compact. En outre, si est propre, est localement compact.
Si est propre, est compact pour toute partie compacte de , en vertu de la prop. 6. Inversement, supposons cette condition vérifiée, et soit un recouvrement de formé d’ensembles ouverts relativement compacts. L’hypothèse entraîne que les sont compacts et que leurs intérieurs forment un recouvrement de ; comme est séparé, cela prouve en premier lieu que est localement compact. En outre, chacune des applications est propre (I, p. 76, cor. 2); donc est propre (I, p. 72, prop. 3 b)).
Corollaire
Soient deux espaces localement compacts, les espaces compacts obtenus en adjoignant à respectivement des points à l’infini (I, p. 68). Pour qu’une application continue soit propre, il faut et il suffit que son prolongement tel que soit continu.
En effet, en vertu de la prop. 7, dire que est propre signifie que pour toute partie compacte de , est le complémentaire d’une partie compacte de ; par définition des voisinages de et dans et respectivement (I, p. 67, th. 4), cela équivaut aussi à dire que est continue au point , d’où le corollaire.
4. Espaces quotients des espaces compacts et des espaces localement compacts
Proposition 8
Soient un espace compact, une relation d’équivalence dans , son graphe dans , l’application canonique . Les conditions suivantes sont équivalentes: a) est fermé dans . b) est fermée. c) est propre. d) est séparé. En outre, lorsque ces conditions sont vérifiées, est compact.
Dire que est fermée équivaut à dire que est fermée, donc b) entraîne c) en vertu de I, p. 75, th. 1 b). Le fait que c) entraîne d) est un cas particulier de I, p. 74, cor. 2. On sait déjà que d) entraîne a) sans hypothèse sur (I, p. 55, prop. 8). Prouvons ensuite que a) entraîne b). Or, si est une partie fermée de , son saturé est ; par hypothèse, est fermé dans l’espace compact , donc est compact (I, p. 61, prop. 2), et notre assertion résulte de la continuité de (I, p. 63, cor. 2).
Enfin, il est clair que si est séparé, il est compact en vertu de I, p. 62, th. 2.
Proposition 9
Soient un espace localement compact, une relation d’équivalence dans , son graphe dans , l’application canonique ; soit l’espace compact obtenu en adjoignant à un point à l’infini (I, p. 68), et soit la relation d’équivalence dans , de graphe . Les conditions suivantes sont équivalentes: a) est propre. b) Le saturé pour de toute partie compacte de est un ensemble compact. c) est fermée. d) La restriction à de est propre. e) est fermée et les classes suivant sont compactes. En outre, lorsque ces conditions sont remplies, est localement compact. a) b): En effet, comme , est séparé (I, p. 74, cor. 2), donc l’image par de toute partie compacte de est compacte (I, p. 63, cor. 1); comme le saturé de pour est , il est compact en vertu de la prop. 6 de I, p. 77.
b) c): Si est fermé dans et ne contient pas , est une partie compacte de , donc son saturé pour , égal à son saturé pour , est compact et fermé dans . Si et si , le saturé de pour est la réunion de et du saturé de pour , et il suffit de prouver que est fermé dans (autrement dit, que est une relation fermée). Pour cela, il suffit de montrer que pour toute partie compacte de , est compact (I, p. 66, prop. 11). Or, le saturé de pour est compact par hypothèse, et la trace de sur est le saturé de , qui est aussi compact; est compact.
c) d): En effet, comme est régulier (I, p. 61 corollaire), est fermé dans (I, p. 58, prop. 14), donc compact. On en conclut que est le compactifié d’Alexandroff de (I, p. 67, th. 4); comme la restriction de à est continue au point , la conclusion résulte de I, p. 78, corollaire.
d) e): Pour toute partie fermée de , est fermé dans , donc le saturé de pour , égal à , est fermé dans (I, p. 72, prop. 1). En outre, la classe de suivant est homéomorphe à l’image réciproque de par la restriction de à , donc est compacte (I, p. 75, th. 1 b)).
e) a): En effet, si est fermée, est fermée par définition, et pour tout est une classe suivant , donc est compacte; notre assertion résulte de I, p. 75, th. 1 b).
Montrons enfin que est localement compact. En effet, est compact en vertu de c) et de la prop. 8; la relation est induite sur par , est ouvert dans et saturé pour ; donc est homéomorphe à l’image de par l’application canonique (I, p. 23, cor. 1). Or est ouvert dans , donc est un sous-espace localement compact.
C.Q.F.D.
Corollaire
Soient un espace séparé, un espace topologique, une application propre. Pour que soit compact (resp. localement compact), il faut et il suffit que soit compact (resp. localement compact), et il suffit que soit compact (resp. localement compact)*.
En effet, si est compact (resp. localement compact), le fait que est compact (resp. localement compact) résulte de I, p. 74, cor. 4 et des prop. 8 et 9 (I, p. 78) (le cas où est compact étant d’ailleurs aussi conséquence de I, p. 76, cor. 2 et de I, p. 62, th. 2). Inversement, si est compact (resp. localement compact), comme est propre (I, p. 72, prop. 3 a)), est compact (resp. localement compact), en vertu des prop. 6 et 7 (I, p. 77).
Enfin, si est compact (resp. localement compact), il en est de même de , qui est fermé dans (I, p. 72, prop. 1 et I, p. 66, prop. 13).
Remarque
Si est localement compact et non compact, une relation d’équivalence fermée dans peut être non séparée (IX, §4, exerc. 8); et même si elle est séparée, n’est pas nécessairement localement compact (I, p. 113, exerc. 17). On a toutefois le critère suivant:
Proposition 10
Soient un espace localement compact, une relation d’équivalence ouverte et séparée dans , l’application canonique . Alors est localement compact, et pour toute partie compacte de , il existe une partie compacte de telle que .
La première assertion résulte de ce que tout a un voisinage compact et de ce que est un voisinage compact de (I, p. 33, prop. 5 et I, p. 63, cor. 1). Pour tout , soit un voisinage compact d’un point de dans , de sorte que est un voisinage compact de . Il existe un nombre fini de points tels que les recouvrent . Soit l’ensemble compact dans ; on a , donc est compact (puisque fermé dans ) et .
Exercices
See the exercises for § 10.