§ 4. Produit d’espaces topologiques
1. Espaces produits
Définition 1
Étant donnée une famille d’espaces topologiques, on appelle espace produit de cette famille l’ensemble produit muni de la topologie produit des topologies des (I, p. 14, Exemple III). On dit que les () sont les espaces facteurs de .
En vertu de I, p. 12, prop. 4, la topologie produit sur a pour base l’ensemble des intersections finies d’ensembles de la forme , où est ouvert dans ; ces ensembles ne sont autres que les produits , où est ouvert dans pour tout et où sauf pour un nombre fini d’indices; nous donnerons à ces ensembles le nom d’ensembles élémentaires.
Si est une base de la topologie de (pour tout ), il est clair que les ensembles élémentaires tels que pour tout tel que forment encore une base de la topologie produit. Ceux de ces ensembles qui contiennent un point forment par suite un système fondamental de voisinages de (I, p. 5, prop. 3).
Lorsque est un ensemble fini, la construction de la topologie produit à partir des topologies des se simplifie: les ensembles élémentaires sont simplement les produits , où est une partie ouverte quelconque de pour tout (cf. I. p. 95, exerc. 9).
Exemple
Le produit de espaces identiques à la droite numérique est appelé espace numérique à dimensions; est aussi appelé plan numérique* (cf. VI, § 1, n° 1). On définit de même, à partir de la droite rationnelle , l’espace rationnel à dimensions (plan rationnel* pour ).
La topologie de l’espace a pour base l’ensemble des produits de intervalles ouverts dans , ensembles qu’on appelle pavés ouverts à dimensions. Les pavés ouverts contenant un point forment un système fondamental de voisinages de ce point. On appelle de même pavés fermés à dimensions les produits de intervalles fermés dans . Les pavés fermés auxquels est intérieur forment encore un système fondamental de voisinages de . On a des résultats analogues pour l’espace rationnel à dimensions.
Proposition 1
Soit une application d’un espace topologique dans un espace produit . Pour que soit continue en un point , il faut et il suffit que, pour tout , soit continue au point .
Comme , cela n’est autre qu’un cas particulier de la prop. 4 de I, p. 12.
Corollaire 1
Soient , deux familles d’espaces topologiques ayant même ensemble d’indices. Pour tout , soit une application de dans . Pour que l’application produit de dans soit continue en un point , il faut et il suffit que, pour tout , soit continue au point .
En effet, s’écrit ; la condition est donc suffisante en vertu de la prop. 1. Inversement, pour tout , soit l’application de dans telle que et pour ; est continue au point en vertu de la prop. 1; comme , on voit que si est continue au point , est continue au point .
Corollaire 2
Soient deux espaces topologiques. Pour qu’une application soit continue, il faut et il suffit que l’application soit un homéomorphisme de sur le graphe de (considéré comme sous-espace de l’espace produit ).
Comme , la condition est suffisante. Elle est nécessaire, car si est continue, est bijective et continue (prop. 1) et son application réciproque est la restriction à de , qui est continue (cf. E, IV, p. 18, critère CST 17).
Proposition 2 (associativité des produits topologiques)
Soient une famille d’espaces topologiques, une partition de l’ensemble , et, pour tout , soit le produit des espaces pour . L’application canonique (E, II, p. 35) de l’espace produit sur l’espace produit est un homéomorphisme.
C’est un cas particulier de la transitivité des topologies initiales (I, p. 13, prop. 5; cf. E, IV, p. 17, critère CST 13).
On identifie le plus souvent les espaces produits et au moyen de l’application canonique.
Corollaire
Soit une permutation de l’ensemble . L’application est un homéomorphisme de sur .
Il suffit, dans la prop. 2, de prendre et pour tout .
Proposition 3
Soient un ensemble, une famille d’espaces topologiques, et pour chaque , soit une application de dans . Soit l’application de dans , et soit la topologie la moins fine sur rendant continues les . Alors est l’image réciproque par de la topologie induite sur par la topologie produit sur .
C’est un autre cas particulier de la transitivité des topologies initiales (I, p. 13, prop. 5; cf. E, IV, p. 17, critère CST 15).
Corollaire
Pour tout , soit un sous-espace de . La topologie induite sur par la topologie produit sur est la topologie produit des topologies des sous-espaces .
Il suffit d’appliquer la prop. 3 aux fonctions , étant l’injection canonique (cf. E, IV, p. 17, critère CST 14).
2. Coupe d’un ensemble ouvert; coupe d’un ensemble fermé; projection d’un ensemble ouvert. Continuité partielle
Proposition 4
Soient deux espaces topologiques; pour tout , l’application est un homéomorphisme de sur le sous-espace de .
C’est un cas particulier du cor. 2 de I, p. 25, appliqué à la fonction constante .
L’application est une section continue (I, p. 22) pour la relation d’équivalence dans ; l’espace quotient de par cette relation d’équivalence est donc homéomorphe à .
Corollaire
La coupe d’un ensemble ouvert (resp. fermé) du produit , suivant un point quelconque , est un ensemble ouvert (resp. fermé) dans .
Proposition 5
La projection sur un espace facteur d’un ensemble ouvert du produit est un ensemble ouvert.
En effet, on a par exemple et la proposition résulte du cor. de la prop. 4 et de l’axiome .
Remarque 1
La projection sur un espace facteur d’une partie fermée d’un espace produit peut fort bien ne pas être un ensemble fermé. Par exemple, dans le plan rationnel , l’hyperbole d’équation est un ensemble fermé, mais ses projections sont toutes deux égales au complémentaire du point 0 dans , ensemble qui n’est pas fermé.
Proposition 6
Soient trois espaces topologiques, une application de l’espace produit dans . Si est continue au point , l’application partielle de dans est continue au point .
En effet cette application est composée de et de l’application ; la proposition résulte donc de la prop. 4.
On exprime souvent la prop. 6 en disant qu’une fonction continue de deux arguments est continue par rapport à chacun d’eux.
Remarque 2
Il se peut que toutes les applications partielles déterminées par une application soient continues sans que soit continue dans (cf. IX, § 5, exerc. 21 et EVT, III, § 4, exerc. 4). *Par exemple, l’application du plan numérique dans , définie par pour et , a toutes ses applications partielles continues, sans être continue au point , puisque si .
Si est une application de dans , continue en un point , l’application de dans est continue en tout point , car elle est composée de et de la projection sur .
Les résultats de ce numéro s’étendent aisément à un produit quelconque d’espaces topologiques, en remarquant que ce produit est homéomorphe au produit pour toute partition de (I, p. 25, prop. 2).
3. Adhérence dans un produit
Proposition 7
Dans un espace produit , l’adhérence d’un produit d’ensembles est identique au produit de leurs adhérences.
En effet, supposons que soit adhérent à ; pour tout , est adhérent à en vertu de la continuité de (I, p. 9, th. 1), donc . Réciproquement, soit et soit un ensemble élémentaire quelconque contenant ; pour tout , contient un point , donc contient le point , ce qui prouve que est adhérent à .
Corollaire
Pour qu’un produit d’ensembles non vides soit fermé dans l’espace , il faut et il suffit que, pour tout , soit fermé dans .
Rappelons que si est fini, un produit est ouvert lorsque, pour tout , est ouvert dans ; mais il n’en est pas de même lorsque est infini.
Proposition 8
Soit un point d’un espace produit ; l’ensemble des points tels que sauf pour un nombre fini d’indices , est partout dense dans .
En effet, pour tout et tout ensemble élémentaire contenant , on a sauf pour les indices appartenant à une partie finie de ; prenons pour , pour ; il est clair que et , d’où la proposition.
4. Limites projectives d’espaces topologiques
Soient un ensemble préordonné (non nécessairement filtrant), la relation de préordre dans étant notée . Pour tout , soit un espace topologique, et pour , soit une application de dans . Nous dirons que est un système projectif d’espaces topologiques si : 1° est un système projectif d’ensembles (E, III, p. 52); 2° pour est une application continue. Soient l’ensemble , et pour tout , soit l’application canonique ; nous dirons que sur la topologie la moins fine rendant continues les est la limite projective (pour les ) des topologies des , et que l’ensemble , muni de cette topologie, est la limite projective du système projectif d’espaces topologiques : lorsque nous parlerons de comme d’un espace topologique, il sera toujours sous-entendu, sauf mention expresse du contraire, que la topologie de cet espace est la limite projective des topologies des .
On sait que l’ensemble est la partie du produit formée des points tels que (1)
Soit un second système projectif d’espaces topologiques ayant même ensemble d’indices , et pour tout , soit une application continue, telle que soit un système projectif d’applications (E III, p. 54); alors est une application continue de dans . En effet, si est l’application canonique , on a , donc est continue pour tout , et notre assertion résulte de la prop. 4 de I, p. 12.
Enfin, supposons filtrant à droite, et soit une partie cofinale de ; soit la limite projective du système projectif d’espaces topologiques.
Alors la bijection canonique (E, III, p. 55, prop. 3) est un homéomorphisme. En effet, pour tout , on a , donc est continue (I, p. 25, prop. 1); inversement, soit la bijection réciproque de ; pour tout , il existe tel que et on a donc , ce qui montre la continuité de (I, p. 25, prop. 1), vu l’hypothèse sur les .
Proposition 9
Soit un ensemble préordonné filtrant à droite. Soient un système projectif d’espaces topologiques ayant pour ensemble d’indices, , une partie cofinale de . La famille des ensembles , où parcourt , où est l’application canonique , et où, pour chaque , parcourt une base de la topologie de , est une base de la topologie de .
On sait (I, p. 12) que les intersections finies d’ensembles de la forme (, ouvert dans ) forment une base de la topologie de . Si est une famille finie d’indices de , il existe tel que pour , donc , et si l’on pose , on a ; mais est ouvert, donc réunion d’ensembles de , d’où la proposition.
Corollaire
Supposons filtrant. Soit une partie de , et pour tout , posons . Alors: (i) Les (resp. les ) forment un système projectif de parties des et l’on a . (ii) Si est fermé dans , on a .
La première assertion de (i) résulte des relations pour et de ce que les sont continues (I, p. 9, th. 1). Posons ; il est clair que est fermé et contient , donc . Inversement, soit et montrons que est adhérent à . En vertu de la prop. 9, il suffit de prouver que tout voisinage de qui est de la forme , avec et ouvert dans , rencontre . Or on a par hypothèse , et comme , on a , ce qui signifie que n’est pas vide.
Pour établir (ii), il suffit de remarquer que, sans hypothèse sur , on a ; si est fermé, il résulte de (i) que , d’où (ii).
Exemple
Soit une famille filtrante (pour ) de parties d’un ensemble , et pour chaque , soit une topologie sur , telle que pour , soit plus fine que la topologie induite sur par . Alors, si l’on prend pour l’injection canonique pour , s’identifie canoniquement à l’intersection des muni de la topologie borne supérieure (I, p. 13, Exemple II) des topologies induites sur par les .
Exercices
See the exercises for § 4.