Bourbaki

§ 5. Sommes infinies dans les groupes commutatifs

1. Familles sommables dans un groupe commutatif

Dans ce paragraphe, il n’est question que de groupes topologiques commutatifs séparés, dont la loi de composition est notée additivement; la traduction en notation multiplicative ne sera donnée que pour les résultats les plus importants.

Soient G un groupe commutatif séparé, I un ensemble d’indices quelconque, (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille de points de G, dont l’ensemble d’indices est I. A toute partie finie J de I, faisons correspondre l’élément sJ=∑i∈Jxis_J = \sum_{i \in J} x_i de G, que nous appellerons somme partielle finie de la famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I}, correspondant à l’ensemble J, et qui a été défini en Algèbre (A, I, p. 13; on rappelle qu’on pose, par convention, ∑i∈∅xi=0\sum_{i \in \emptyset} x_i = 0). Si F(I)\mathfrak{F}(I) désigne l’ensemble des parties finies de I, on définit ainsi une application J↦sJJ \mapsto s_J de F(I)\mathfrak{F}(I) dans G. Or, F(I)\mathfrak{F}(I), ordonné par la relation ⊂\subset, est un ensemble filtrant pour cette relation (E, III, p. 12): en effet, si J et J’ sont deux éléments de F(I)\mathfrak{F}(I), on a J⊂J∪J′,J′⊂J∪J′J \subset J \cup J', J' \subset J \cup J', et J∪J′J \cup J' est encore une partie finie de I. Soit Φ\Phi le filtre des sections de l’ensemble filtrant F(I)\mathfrak{F}(I).

Définition 1

Soit (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille de points d’un groupe commutatif séparé G; soit F(I)\mathfrak{F}(I) l’ensemble des parties finies de l’ensemble d’indices I; pour tout partie-finie J de I, soit sJs_J la somme des xix_i tels que i∈Ji \in J. On dit que la famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} est sommable si l’application J↦sJJ \mapsto s_J a une limite suivant le filtre Φ\Phi des sections de l’ensemble F(I)\mathfrak{F}(I) des parties finies de I ordonné par la relation ⊂\subset; cette limite est alors appelée la somme de la famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} et se note ∑i∈Ixi\sum_{i \in I} x_i (ou simplement ∑ixi\sum_i x_i, et même ∑xi\sum x_i lorsqu’aucune confusion ne peut en résulter).

La déf. 1 équivaut à la suivante: la famille (xi)(x_i) est sommable et a pour somme s, si, pour tout voisinage V de l’origine dans G, il existe une partie finie J0J_0 de I telle que, pour toute partie finie J⊃J0J \supset J_0 de I, on ait sJ∈s+Vs_J \in s + V.

Si G est noté multiplicativement, et si on pose pJ=∏i∈Jxip_J = \prod_{i \in J} x_i pour toute partie finie J de I, la famille (xi)(x_i) sera dite multipliable si l’application J↦pJJ \mapsto p_J a une limite suivant le filtre Φ\Phi; cette limite sera appelée le produit de la famille (xi)(x_i), et notée ∏i∈Ixi\prod_{i \in I} x_i.

Remarque 1

Lorsque I est fini, la déf. 1 redonne la définition ordinaire de la somme d’une famille finie. Plus généralement, si I est quelconque, et si xi=0x_i = 0 sauf pour les indices i appartenant à une partie finie J de I, la somme ∑i∈Ixi\sum_{i \in I} x_i est égale à ∑i∈Jxi\sum_{i \in J} x_i, et coïncide donc avec la somme définie dans ce cas en Algèbre (A, I, p. 14).

Remarque 2

La définition d’une famille sommable ne fait intervenir aucune relation d’ordre sur l’ensemble d’indices I; on peut donc dire que la notion de somme ainsi définie est commutative. De façon plus précise, on a la propriété suivante: soit (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille sommable, φ\varphi une application bijective d’un ensemble d’indices K sur l’ensemble I; si on pose yk=xφ(k)y_k = x_{\varphi(k)}, la famille (yk)k∈K(y_k)_{k \in K} est sommable et a même somme que (xi)(x_i). En effet, si s=∑i∈Ixis = \sum_{i \in I} x_i, et si ∑i∈Jxi∈s+V\sum_{i \in J} x_i \in s + V pour toute partie finie J contenant la partie finie J0J_0, on aura ∑k∈Lyk∈s+V\sum_{k \in L} y_k \in s + V pour toute partie finie L de K contenant φ−1(J0)\varphi^{-1}(J_0).

Remarque 3

La déf. 1, ainsi que les conventions et remarques qui la suivent, s’appliquent, plus généralement, à toute famille de points d’un espace topologique séparé E, muni d’une loi de monoïde commutatif.

2. Le critère de Cauchy

Soit (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille sommable dans G; pour tout voisinage V de l’origine dans G, il existe une partie finie J0J_0 de I telle que, pour toute partie finie K de I ne rencontrant pas J0J_0, on ait sK∈Vs_K \in V; en effet, J=J0∪KJ = J_0 \cup K est une partie finie quelconque contenant J0J_0; soient s=∑i∈Ixis = \sum_{i \in I} x_i et W un voisinage symétrique de 0 tel que W+W⊂VW + W \subset V; d’après la déf. 1, il existe J0J_0 tel que sJ∈s+W,sJ0∈s+Ws_J \in s + W, s_{J_0} \in s + W, d’où sK=sJ−sJ0∈W+W⊂Vs_K = s_J - s_{J_0} \in W + W \subset V.

Réciproquement, supposons que la famille (xi)(x_i) possède cette propriété; alors l’image, par l’application J↦sJJ \mapsto s_J, du filtre Φ\Phi, est une base de filtre de Cauchy dans G; en effet, soit J une partie finie contenant J0J_0, et posons K=J∩∁J0K = J \cap \complement J_0; on a K∩J0=∅K \cap J_0 = \varnothing, et sK=sJ−sJ0s_K = s_J - s_{J_0}, donc sJ∈sJ0+Vs_J \in s_{J_0} + V; si J′J' est une seconde partie finie contenant J0J_0, on a donc sJ−sJ′∈V+Vs_J - s_{J'} \in V + V, d’où la proposition. Par suite:

Théorème 1 (critère de Cauchy)

Dans un groupe commutatif séparé G, pour qu’une famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} soit sommable, il faut que, pour tout voisinage V de l’origine, il existe une partie finie J0J_0 de I telle que, pour toute partie finie K de I ne rencontrant pas J0J_0, on ait ∑i∈Kxi∈V\sum_{i \in K} x_i \in V. Cette condition nécessaire est aussi suffisante lorsque G est complet.

D’une manière plus imagée, on peut dire qu’en ôtant de la famille (xi)(x_i) un nombre fini (assez grand) de termes, toute somme partielle finie de la sous-famille restante doit être aussi voisine que l’on veut de 0.

Une conséquence immédiate de la première partie du th. 1 est la proposition suivante: Proposition 1. — Si la famille (xi)(x_i) est sommable, tout voisinage de 0 contient tous les xix_i, à l’exception d’une sous-famille finie (en d’autres termes, si I est infini, on a lim⁡xi=0\lim x_i = 0 suivant le filtre des complémentaires des parties finies de I).

Cette condition nécessaire pour qu’une famille (xi)(x_i) soit sommable n’est nullement suffisante en général, même lorsque G est complet; on en verra de nombreux exemples par la suite (voir IV, p. 33).

Corollaire 1

Soit (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille sommable dans un groupe commutatif dont l’élément neutre admet un système fondamental dénombrable de voisinages; l’ensemble des indices i tels que xi≠0x_i \neq 0 est alors dénombrable.

En effet, soit (Vn)(V_n) un système fondamental dénombrable de voisinages de 0; si HnH_n est l’ensemble des indices i tels que xi∉Vnx_i \notin V_n, l’ensemble H des indices i tels que xi≠0x_i \neq 0 est la réunion des HnH_n, et chacun des HnH_n est fini d’après la prop. 1.

Ce corollaire n’est plus nécessairement valable lorsqu’on ne suppose pas que l’origine possède un système fondamental dénombrable de voisinages. Considérons par exemple, le groupe produit RR\mathbf{R}^\mathbf{R} (groupe additif des fonctions numériques finies d’une variable réelle, muni de la topologie de la convergence simple (cf. X, § 1, n° 3)) et soit faf_a l’élément de RR\mathbf{R}^\mathbf{R} tel que fa(a)=1,fa(x)=0f_a(a) = 1, f_a(x) = 0 pour x≠ax \neq a; la famille (fa)a∈R(f_a)_{a \in \mathbf{R}} est sommable et a pour somme la fonction égale à 1 en tout point de R\mathbf{R}. \ Toutefois:

Corollaire 2

Soit GG un groupe topologique commutatif séparé et complet, tel qu’un système fondamental de voisinages de 0 soit formé de sous-groupes de GG (cf. III, p. 5, Exemple); pour qu’une famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} de points de GG soit sommable, il faut et il suffit que lim⁡xi=0\lim x_i = 0 suivant le filtre des complémentaires des parties finies de II.

En effet, soient VV un voisinage de 0, HH un sous-groupe ouvert de GG contenu dans VV; s’il existe une partie finie J0J_0 de II telle que xi∈Hx_i \in H pour tout i∉J0i \notin J_0, on a aussi ∑i∈Kxi∈H\sum_{i \in K} x_i \in H pour toute partie finie KK de II ne rencontrant pas J0J_0. Il suffit donc d’appliquer le th.1.

Remarque

Lorsque GG est noté multiplicativement, le critère de Cauchy s’exprime de la manière suivante: pour que la famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} soit multipliable, il faut que, pour tout voisinage VV de l’unité, il existe une partie finie J0J_0 de II telle que, pour toute partie finie KK de II ne rencontrant pas J0J_0, on ait ∏i∈Kxi∈V\prod_{i \in K} x_i \in V; cette condition est suffisante lorsque GG est complet. On en déduit que, si II est infini et si (xi)(x_i) est multipliable, on a lim⁡xi=1\lim x_i = 1, suivant le filtre des complémentaires des parties finies de II; si en outre l’unité possède un système fondamental dénombrable de voisinages, l’ensemble des indices ii tels que xi≠1x_i \neq 1 est dénombrable.

3. Sommes partielles. Associativité

Proposition 2

Dans un groupe complet GG, toute sous-famille d’une famille sommable est sommable.

En effet, le critère de Cauchy est trivialement vérifié pour une sous-famille de (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} s’il l’est pour cette famille.

Si (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} est sommable, la somme ∑i∈Jxi\sum_{i \in J} x_i est donc définie pour toute partie (finie ou non) JJ de II; on l’appelle encore somme partielle de la famille (xi)(x_i), correspondant à la partie JJ de l’ensemble d’indices. L’ensemble des sommes partielles d’une famille sommable est évidemment contenu dans l’adhérence de l’ensemble des sommes partielles finies.

Théorème 2 (associativité de la somme)

Soit (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille sommable dans un groupe complet GG, et soit (Iλ)λ∈L(I_\lambda)_{\lambda \in L} une partition quelconque de II; si on pose sλ=∑i∈Iλxis_\lambda = \sum_{i \in I_\lambda} x_i, la famille (sλ)λ∈L(s_\lambda)_{\lambda \in L} est sommable et a même somme que la famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I}.

D’une manière plus imagée, on peut dire que, si on a une famille sommable dans un groupe complet, on peut associer arbitrairement ses termes en sous-familles et former la somme de chaque sous-famille ainsi obtenue; la famille de ces sommes partielles est encore sommable, et sa somme est égale à celle de la famille donnée.

Posons s=∑i∈Ixis = \sum_{i \in I} x_i, et soit VV un voisinage fermé quelconque de 0 dans GG; il existe une partie finie J0J_0 de II telle que, pour toute partie finie JJ de II, contenant J0J_0, on ait ∑t∈Jxt∈s+V\sum_{t \in J} x_t \in s + V. Soit K0K_0 la partie de LL formée des indices λ\lambda tels que Jλ=Iλ∩J0J_\lambda = I_\lambda \cap J_0 ne soit pas vide ; K0K_0 est évidemment finie. Soit KK une partie finie quelconque de LL, contenant K0K_0; on va montrer que ∑λ∈Ksλ∈s+V\sum_{\lambda \in K} s_\lambda \in s + V, ce qui établira le théorème. Or, sλs_\lambda est très voisin d’une somme partielle finie de (xt)(x_t), dont les indices appartiennent tous à IλI_\lambda; de façon précise, étant donné un voisinage symétrique WW de 0, il existe pour chaque λ∈K\lambda \in K une partie finie HλH_\lambda de IλI_\lambda, contenant JλJ_\lambda, et telle que sλ−∑t∈Hλxt∈Ws_\lambda - \sum_{t \in H_\lambda} x_t \in W. Posons J=⋃λ∈KHλJ = \bigcup_{\lambda \in K} H_\lambda; JJ est une partie finie de II contenant J0J_0, et on a

∑t∈Jxt=∑t∈⋃λ∈KHλxt=∑λ∈K(∑t∈Hλxt) \sum_{t \in J} x_t = \sum_{t \in \bigcup_{\lambda \in K} H_\lambda} x_t = \sum_{\lambda \in K} \left( \sum_{t \in H_\lambda} x_t \right)

d’après l’associativité de la somme finie (A, I, p. 9). En vertu du choix de J0J_0 et des HλH_\lambda, on a donc

∑λ∈Ksλ∈s+V+nW \sum_{\lambda \in K} s_\lambda \in s + V + nW

où nn désigne le nombre d’éléments de KK; cette relation a lieu pour tout WW, donc on a aussi ∑λ∈Ksλ∈s+V\sum_{\lambda \in K} s_\lambda \in s + V, puisque VV, étant fermé, est l’intersection des voisinages V+nWV + nW (III, p. 20, formule (1)).

C.Q.F.D.

On peut donc écrire la formule d’associativité de la somme:

(1)

∑λ∈L(∑t∈Iλxt)=∑t∈⋃λ∈LIλxt \sum_{\lambda \in L} \left( \sum_{t \in I_\lambda} x_t \right) = \sum_{t \in \bigcup_{\lambda \in L} I_\lambda} x_t

valable lorsque la famille (Iλ)(I_\lambda) est une partition de sa réunion, et que le second membre est défini. En particulier, si l’ensemble d’indices I=L×MI = L \times M est un produit, et si la famille « double » (xλμ)(λ,μ)∈L×M(x_{\lambda \mu})_{(\lambda, \mu) \in L \times M} est sommable, on a la formule d’échange des signes de sommation

(2)

∑(λ,μ)∈L×Mxλμ=∑λ∈L(∑μ∈Hxλμ)=∑μ∈M(∑λ∈Lxλμ). \sum_{(\lambda, \mu) \in L \times M} x_{\lambda \mu} = \sum_{\lambda \in L} \left( \sum_{\mu \in H} x_{\lambda \mu} \right) = \sum_{\mu \in M} \left( \sum_{\lambda \in L} x_{\lambda \mu} \right).

Il faut observer que le premier membre de (1) peut avoir un sens, sans que le second soit défini. Considérons par exemple le cas où I=L×{1,2}I = L \times \{1, 2\} (L infini), IλI_\lambda étant formé des deux éléments (λ,1)(\lambda, 1) et (λ,2)(\lambda, 2); si on prend xλ,1=a,xλ,2=−ax_{\lambda, 1} = a, x_{\lambda, 2} = -a, où aa est un élément ≠0\neq 0 de GG, toutes les sommes partielles correspondant aux IλI_\lambda sont nulles, donc le premier membre de (1) est défini et égal à 0, tandis que le second membre de (1) n’a pas de sens, comme le montre la prop. 1 de III, p. 38.

De même, si le premier membre de (2) n’est pas défini, chacun des deux derniers membres de (2) peut avoir un sens, sans que les éléments de GG qu’ils représentent soient nécessairement égaux (voir IV, p. 61, exerc. 17).

D’une manière plus imagée, on peut dire que, s’il est toujours possible d'« associer » arbitrairement les termes d’une somme, on ne peut, par contre, « dissocier » en leurs éléments ceux des termes d’une somme qui se présentent eux-mêmes comme des sommes. Cette opération est toutefois légitime lorsque ces termes « dissociables » sont en nombre fini. En effet:

Proposition 3

Soit* (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille de points d’un groupe GG, et (Iλ)λ∈L(I_\lambda)_{\lambda \in L} une partition finie de II; si chacune des sous-familles (xi)i∈Iλ(x_i)_{i \in I_\lambda} est sommable, la famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} est sommable, et on a la formule (1).

Il suffit de la démontrer lorsque L={1,2}L = \{1, 2\}; on procédera ensuite par récurrence sur le nombre d’éléments de LL. Posons s1=∑i∈I1xis_1 = \sum_{i \in I_1} x_i, s2=∑i∈I2xis_2 = \sum_{i \in I_2} x_i; pour tout voisinage VV de l’origine, il existe une partie finie J1J_1 (resp. J2J_2) de I1I_1 (resp. I2I_2) telle que pour toute partie finie H1H_1 (resp. H2H_2) de I1I_1 (resp. I2I_2) contenant J1J_1 (resp. J2J_2), on ait ∑i∈H1xi∈s1+V\sum_{i \in H_1} x_i \in s_1 + V (resp. ∑i∈H2xi∈s2+V\sum_{i \in H_2} x_i \in s_2 + V). Si on pose J0=J1∪J2J_0 = J_1 \cup J_2, on en déduit que, pour toute partie finie HH de II, contenant J0J_0, on a ∑i∈Hxi∈s1+s2+V+V\sum_{i \in H} x_i \in s_1 + s_2 + V + V, d’où la proposition.

4. Familles sommables dans un produit de groupes

Proposition 4

Soit* G=∏λ∈LGλG = \prod_{\lambda \in L} G_\lambda un produit d’une famille de groupes commutatifs séparés. Pour qu’une famille (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} de points de GG soit sommable, il faut et il suffit que, pour tout λ∈L\lambda \in L, la famille (prλxi)i∈I(\mathrm{pr}_\lambda x_i)_{i \in I} soit sommable; si sλs_\lambda est sa somme, s=(sλ)s = (s_\lambda) est la somme de la famille (xi)(x_i).

Cela résulte aussitôt de la condition de convergence, suivant un filtre, d’une fonction prenant ses valeurs dans un espace produit (I, p. 51, cor. 1); on a en effet, pour toute partie finie JJ de II, prλ(∑i∈Jxi)=∑i∈Jprλxi\mathrm{pr}_\lambda (\sum_{i \in J} x_i) = \sum_{i \in J} \mathrm{pr}_\lambda x_i.

5. Image d’une famille sommable par un homomorphisme continu

Proposition 5

Soit* ff un homomorphisme continu d’un groupe commutatif GG dans un groupe commutatif G′G'.* Si (xi)(x_i) est une famille sommable dans GG, (f(xi)f(x_i)) est une famille sommable dans G′G', *et on a

(3)

∑f(xi)=f(∑xi). \sum f(x_i) = f(\sum x_i).

Pour toute partie finie JJ de l’ensemble d’indices, on a en effet

f(∑i∈Jxi)=∑i∈Jf(xi), f(\sum_{i \in J} x_i) = \sum_{i \in J} f(x_i),
et l’image par ff d’une base de filtre convergente est une base de filtre convergente (I, p. 50, cor. 1).

Proposition 6

Soient (xi),(yi)(x_i), (y_i) deux familles sommables dans un groupe GG, correspondant au même ensemble d’indices ; les familles (−xi),(nxi)(-x_i), (nx_i) (n∈Zn \in \mathbf{Z}), (xi+yi)(x_i + y_i) sont sommables, et on a

(4)

∑(−xi)=−∑xi \sum (-x_i) = -\sum x_i
(5)
∑(nxi)=n∑xi \sum (nx_i) = n \sum x_i
(6)
∑(xi+yi)=∑xi+∑yi. \sum (x_i + y_i) = \sum x_i + \sum y_i.

En effet, x↦−xx \mapsto -x et x↦nxx \mapsto nx sont des homomorphismes continus de GG dans GG ; d’autre part, si (xi)(x_i) et (yi)(y_i) sont sommables, la famille ((xi,yi))((x_i, y_i)) est sommable dans G×GG \times G, et comme (x,y)↦x+y(x, y) \mapsto x + y est un homomorphisme continu de G×GG \times G dans GG, on en déduit (6).

Remarque

Les prop. 4 et 5 s’appliquent encore au cas, signalé plus haut, des familles sommables dans un espace topologique EE muni d’une loi de monoïde commutatif il en est de même de la prop. 3 (III, p. 41) et de la formule (6) si on suppose en outre que l’application (x,y)↦x+y(x, y) \mapsto x + y est continue dans E×EE \times E.

6. Séries

Dans un groupe topologique commutatif séparé GG, noté additivement, considérons une suite de points (xn)n∈N(x_n)_{n \in \mathbf{N}}, et faisons-lui correspondre la suite des sommes partielles sn=∑p=0nxps_n = \sum_{p=0}^n x_p (n∈Nn \in \mathbf{N}) ; l’application (xn)↦(sn)(x_n) \mapsto (s_n) est une application bijective de l’ensemble GNG^\mathbf{N} des suites (xn)(x_n) de points de GG, sur lui-même ; car, si la suite (sn)(s_n) est donnée, la suite (xn)(x_n) est déterminée par les relations x0=s0, xn=sn−sn−1x_0 = s_0,\ x_n = s_n - s_{n-1} (n⩾1n \geqslant 1).

On appelle série définie par la suite (xn)(x_n), ou série de terme général xnx_n (ou simplement série (xn)(x_n), par abus de langage, s’il ne risque pas d’y avoir de confusion), le couple des suites (xn)(x_n) et (sn)(s_n) ainsi associées. La série définie par la suite (xn)(x_n) est dite convergente si la suite (sn)(s_n) est convergente ; la limite de cette suite est appelée la somme de la série et se note ∑n=0∞xn\sum_{n=0}^\infty x_n (ou ∑n=0∞xn\sum_{n=0}^\infty x_n par abus de notation).

Si la série de terme général xnx_n est convergente, on se permettra parfois, par abus de langage, de l’appeler « la série ∑n=0∞xn\sum_{n=0}^\infty x_n », ou encore « la série x0+x1+⋯+xn+⋯x_0 + x_1 + \cdots + x_n + \cdots ».

Une condition nécessaire pour la convergence de la série de terme général xnx_n, est que la suite (sn)(s_n) soit une suite de Cauchy, c’est-à-dire que, pour tout voisinage VV de l’origine dans GG, il existe un entier n0n_0 tel que, pour tout couple d’entiers n⩾n0, p>0n \geqslant n_0,\ p > 0, on ait

sn+p−sn=∑i=n+1n+pxi∈V. s_{n+p} - s_n = \sum_{i=n+1}^{n+p} x_i \in V.

Si G est complet, cette condition est aussi suffisante (critère de Cauchy pour les séries).

Si la série de terme général xnx_n est convergente, on a en particulier lim⁡n→∞xn=lim⁡n→∞(sn−sn−1)=0\lim_{n \to \infty} x_n = \lim_{n \to \infty} (s_n - s_{n-1}) = 0; mais cette condition nécessaire de convergence n’est nullement suffisante en général, même lorsque G est complet (voir IV, p. 33).

Proposition 7

Si les séries définies par les suites (xn)(x_n) et (yn)(y_n) sont convergentes, il en est de même des séries définies par les suites (−xn)(-x_n) et (xn+yn)(x_n + y_n), et on a

∑n=0∞(−xn)=−∑n=0∞xn \sum_{n=0}^{\infty} (-x_n) = - \sum_{n=0}^{\infty} x_n
∑n=0∞(xn+yn)=∑n=0∞xn+∑n=0∞yn. \sum_{n=0}^{\infty} (x_n + y_n) = \sum_{n=0}^{\infty} x_n + \sum_{n=0}^{\infty} y_n.

C’est une conséquence évidente de la continuité de −x-x dans G, et de x+yx + y dans G×GG \times G.

Corollaire

Si (xn),(yn)(x_n), (y_n) sont deux suites de points de G telles que xn=ynx_n = y_n sauf pour un nombre fini d’indices, et si la série de terme général xnx_n converge, il en est de même de la série de terme général yny_n.

En effet, la série de terme général xn−ynx_n - y_n a tous ses termes nuls à partir d’un certain rang.

On exprime encore ce corollaire en disant qu’on peut modifier arbitrairement un nombre fini de termes d’une série convergente sans qu’elle cesse d’être convergente.

En particulier, si yn=0y_n = 0 pour n<m,yn=xnn < m, y_n = x_n pour n≥mn \geq m, la série de terme général yny_n converge en même temps que la série de terme général xnx_n; sa somme se note ∑n=m∞xn\sum_{n=m}^{\infty} x_n et s’appelle le reste d’indice m de la série (xn)(x_n); comme ∑n=m∞xn=∑n=0∞xn−sm−1\sum_{n=m}^{\infty} x_n = \sum_{n=0}^{\infty} x_n - s_{m-1}, le reste d’indice m d’une série convergente tend vers 0 lorsque m augmente indéfiniment.

Si une suite (xn)n∈I(x_n)_{n \in I} a pour ensemble d’indices une partie infinie I de N\mathbf{N}, et si φ\varphi désigne l’application bijective strictement croissante de N\mathbf{N} sur I, on appelle encore, par abus de language, série définie par la suite (xn)n∈I(x_n)_{n \in I}, la série définie par la suite (xφ(n))n∈N(x_{\varphi(n)})_{n \in \mathbf{N}}; si elle est convergente, sa somme se note ∑n∈I∞xn\sum_{n \in I}^{\infty} x_n. On vérifie immédiatement que cette série converge en même temps que la série de terme général znz_n, où on pose zn=xnz_n = x_n si n∈I,zn=0n \in I, z_n = 0 si n∈CIn \in \mathbf{C}I.

Il importe de remarquer que, si la série définie par une suite (xn)n∈N(x_n)_{n \in \mathbf{N}} est convergente, il peut exister des parties infinies I de N\mathbf{N} telles que la série définie par la suite partielle (xn)n∈I(x_n)_{n \in I} ne soit pas convergente (voir III, p. 79, exerc. 5, et IV, p. 38, Exemples).

Les prop. 4 et 5 s’étendent de même aux séries; nous laissons au lecteur le soin de les énoncer.

Proposition 8 (associativité restreinte des séries)

Soit (kn)(k_n) une suite strictement croissante d’entiers ≥0\geq 0 avec k0=0k_0 = 0; si la série de terme général xnx_n converge, et si on pose

un=∑p=kn−1kn−1xp, la seˊrie de terme geˊneˊral un est convergente, et on a ∑n=1∞un=∑n=0∞xn. u_n = \sum_{p=k_{n-1}}^{k_n-1} x_p, \text{ la série de terme général } u_n \text{ est convergente, et on a } \sum_{n=1}^{\infty} u_n = \sum_{n=0}^{\infty} x_n.

En effet, la suite des sommes partielles de la série (un)(u_n) n’est autre que la suite (skn−1)(s_{k_n-1}) extraite de la suite (sn)(s_n) des sommes partielles de la série (xn)(x_n).

7. Séries commutativement convergentes

Soient (xn)(x_n) une suite sommable dans GG, s=∑n∈Nxns = \sum_{n \in \mathbf{N}} x_n sa somme. Pour tout voisinage VV de ss, il existe J0∈F(N)J_0 \in \mathfrak{F}(\mathbf{N}) telle que l’on ait sJ∈s+Vs_J \in s + V pour J∈F(N)J \in \mathfrak{F}(\mathbf{N}) et J0⊂JJ_0 \subset J; soit mm le plus grand entier dans J0J_0; pour n≥mn \geq m, on a donc sn∈s+Vs_n \in s + V, ce qui montre que la série (xn)(x_n) est convergente et a pour somme ss. Mais la réciproque est inexacte: la suite des termes d’une série convergente peut fort bien ne pas être sommable (voir IV, p. 38).

En outre, la structure d’*ordre* de N\mathbf{N} intervient de façon essentielle dans la définition d’une série convergente; si la série (xn)(x_n) est convergente, et si σ\sigma est une permutation de N\mathbf{N}, la série (xσ(n))(x_{\sigma(n)}) n’est pas nécessairement convergente (cf. IV, p. 60, exerc. 15).

Définition 2

On dit qu’une série définie par une suite* (xn)(x_n) est commutativement convergente si, pour toute permutation σ\sigma de N\mathbf{N}, la série définie par la suite (xσ(n))(x_{\sigma(n)}) est convergente.

Proposition 9

Pour que la série définie par la suite* (xn)(x_n) soit commutativement convergente, il faut et il suffit que la suite (xn)(x_n) soit sommable; pour toute permutation σ\sigma de N\mathbf{N}, *on a alors

∑n=0∞xσ(n)=∑n∈Nxn. \sum_{n=0}^{\infty} x_{\sigma(n)} = \sum_{n \in \mathbf{N}} x_n.

La condition est évidemment suffisante. Pour voir qu’elle est nécessaire, raisonnons par l’absurde, en supposant la série (xn)(x_n) commutativement convergente, mais la suite (xn)(x_n) non sommable. L’image par l’application H↦sHH \mapsto s_H du filtre Φ\Phi ne peut alors être la base d’un filtre de Cauchy dans GG, sans quoi ce filtre, qui a un point adhérent par hypothèse, convergerait (II, p. 14, cor. 2 de la prop. 5). Il existe donc un voisinage VV de 00 tel que, pour toute partie finie JJ de N\mathbf{N}, il existe une partie finie HH de N\mathbf{N} ne rencontrant pas JJ et telle que ∑n∈Hxn∉V\sum_{n \in H} x_n \notin V. On peut alors définir, par récurrence, une partition de N\mathbf{N} en sous-ensembles finis HkH_k (k∈Nk \in \mathbf{N}) telle que ∑n∈Hkxn∉V\sum_{n \in H_k} x_n \notin V pour une infinité d’indices kk. Il est clair qu’il existe une permutation σ\sigma de N\mathbf{N} telle que, pour tout kk, les valeurs de nn telles que σ(n)∈Hk\sigma(n) \in H_k soient consécutives. Pour une telle permutation, la série de terme général xσ(n)x_{\sigma(n)} ne saurait être convergente, d’où la contradiction annoncée.

Remarque

Soit GG un groupe topologique séparé et complet, tel qu’un système fondamental de voisinages de 0 soit formé de sous-groupes de G (cf. III, p. 5, Exemple); alors, pour toute suite (xn)(x_n) de points de G telle que lim⁡n→∞xn=0\lim_{n \to \infty} x_n = 0, la série définie par la suite (xn)(x_n) est commutativement convergente, en vertu de la prop. 9 et de III, p. 39, cor. 2.

Si le groupe G est noté multiplicativement, on appelle produit infini défini par une suite (xn)(x_n) de points de G (ou produit infini de facteur général xnx_n, ou même produit (xn)(x_n) si aucune confusion n’est possible) le couple formé de la suite (xn)(x_n) et de la suite des produits partiels pn=∏k=0nxkp_n = \prod_{k=0}^n x_k; le produit infini est dit convergent si la suite (pn)(p_n) converge, et la limite de cette suite se note ∏n=0∞xn\prod_{n=0}^\infty x_n (ou ∏n=0∞xn\prod_{n=0}^\infty x_n par abus de notation). Nous laissons au lecteur le soin de traduire en notation multiplicative les propriétés des séries que nous venons d’établir.

Exercices

See the exercises for § 5.

Transcribed from the printed volume. Not translated.