§ 5. Sommes infinies dans les groupes commutatifs
1. Familles sommables dans un groupe commutatif
Dans ce paragraphe, il n’est question que de groupes topologiques commutatifs séparés, dont la loi de composition est notée additivement; la traduction en notation multiplicative ne sera donnée que pour les résultats les plus importants.
Soient G un groupe commutatif séparé, I un ensemble d’indices quelconque, une famille de points de G, dont l’ensemble d’indices est I. A toute partie finie J de I, faisons correspondre l’élément de G, que nous appellerons somme partielle finie de la famille , correspondant à l’ensemble J, et qui a été défini en Algèbre (A, I, p. 13; on rappelle qu’on pose, par convention, ). Si désigne l’ensemble des parties finies de I, on définit ainsi une application de dans G. Or, , ordonné par la relation , est un ensemble filtrant pour cette relation (E, III, p. 12): en effet, si J et J’ sont deux éléments de , on a , et est encore une partie finie de I. Soit le filtre des sections de l’ensemble filtrant .
Définition 1
Soit une famille de points d’un groupe commutatif séparé G; soit l’ensemble des parties finies de l’ensemble d’indices I; pour tout partie-finie J de I, soit la somme des tels que . On dit que la famille est sommable si l’application a une limite suivant le filtre des sections de l’ensemble des parties finies de I ordonné par la relation ; cette limite est alors appelée la somme de la famille et se note (ou simplement , et même lorsqu’aucune confusion ne peut en résulter).
La déf. 1 équivaut à la suivante: la famille est sommable et a pour somme s, si, pour tout voisinage V de l’origine dans G, il existe une partie finie de I telle que, pour toute partie finie de I, on ait .
Si G est noté multiplicativement, et si on pose pour toute partie finie J de I, la famille sera dite multipliable si l’application a une limite suivant le filtre ; cette limite sera appelée le produit de la famille , et notée .
Remarque 1
Lorsque I est fini, la déf. 1 redonne la définition ordinaire de la somme d’une famille finie. Plus généralement, si I est quelconque, et si sauf pour les indices i appartenant à une partie finie J de I, la somme est égale à , et coïncide donc avec la somme définie dans ce cas en Algèbre (A, I, p. 14).
Remarque 2
La définition d’une famille sommable ne fait intervenir aucune relation d’ordre sur l’ensemble d’indices I; on peut donc dire que la notion de somme ainsi définie est commutative. De façon plus précise, on a la propriété suivante: soit une famille sommable, une application bijective d’un ensemble d’indices K sur l’ensemble I; si on pose , la famille est sommable et a même somme que . En effet, si , et si pour toute partie finie J contenant la partie finie , on aura pour toute partie finie L de K contenant .
Remarque 3
La déf. 1, ainsi que les conventions et remarques qui la suivent, s’appliquent, plus généralement, à toute famille de points d’un espace topologique séparé E, muni d’une loi de monoïde commutatif.
2. Le critère de Cauchy
Soit une famille sommable dans G; pour tout voisinage V de l’origine dans G, il existe une partie finie de I telle que, pour toute partie finie K de I ne rencontrant pas , on ait ; en effet, est une partie finie quelconque contenant ; soient et W un voisinage symétrique de 0 tel que ; d’après la déf. 1, il existe tel que , d’où .
Réciproquement, supposons que la famille possède cette propriété; alors l’image, par l’application , du filtre , est une base de filtre de Cauchy dans G; en effet, soit J une partie finie contenant , et posons ; on a , et , donc ; si est une seconde partie finie contenant , on a donc , d’où la proposition. Par suite:
Théorème 1 (critère de Cauchy)
Dans un groupe commutatif séparé G, pour qu’une famille soit sommable, il faut que, pour tout voisinage V de l’origine, il existe une partie finie de I telle que, pour toute partie finie K de I ne rencontrant pas , on ait . Cette condition nécessaire est aussi suffisante lorsque G est complet.
D’une manière plus imagée, on peut dire qu’en ôtant de la famille un nombre fini (assez grand) de termes, toute somme partielle finie de la sous-famille restante doit être aussi voisine que l’on veut de 0.
Une conséquence immédiate de la première partie du th. 1 est la proposition suivante: Proposition 1. — Si la famille est sommable, tout voisinage de 0 contient tous les , à l’exception d’une sous-famille finie (en d’autres termes, si I est infini, on a suivant le filtre des complémentaires des parties finies de I).
Cette condition nécessaire pour qu’une famille soit sommable n’est nullement suffisante en général, même lorsque G est complet; on en verra de nombreux exemples par la suite (voir IV, p. 33).
Corollaire 1
Soit une famille sommable dans un groupe commutatif dont l’élément neutre admet un système fondamental dénombrable de voisinages; l’ensemble des indices i tels que est alors dénombrable.
En effet, soit un système fondamental dénombrable de voisinages de 0; si est l’ensemble des indices i tels que , l’ensemble H des indices i tels que est la réunion des , et chacun des est fini d’après la prop. 1.
Ce corollaire n’est plus nécessairement valable lorsqu’on ne suppose pas que l’origine possède un système fondamental dénombrable de voisinages. Considérons par exemple, le groupe produit (groupe additif des fonctions numériques finies d’une variable réelle, muni de la topologie de la convergence simple (cf. X, § 1, n° 3)) et soit l’élément de tel que pour ; la famille est sommable et a pour somme la fonction égale à 1 en tout point de . \ Toutefois:
Corollaire 2
Soit un groupe topologique commutatif séparé et complet, tel qu’un système fondamental de voisinages de 0 soit formé de sous-groupes de (cf. III, p. 5, Exemple); pour qu’une famille de points de soit sommable, il faut et il suffit que suivant le filtre des complémentaires des parties finies de .
En effet, soient un voisinage de 0, un sous-groupe ouvert de contenu dans ; s’il existe une partie finie de telle que pour tout , on a aussi pour toute partie finie de ne rencontrant pas . Il suffit donc d’appliquer le th.1.
Remarque
Lorsque est noté multiplicativement, le critère de Cauchy s’exprime de la manière suivante: pour que la famille soit multipliable, il faut que, pour tout voisinage de l’unité, il existe une partie finie de telle que, pour toute partie finie de ne rencontrant pas , on ait ; cette condition est suffisante lorsque est complet. On en déduit que, si est infini et si est multipliable, on a , suivant le filtre des complémentaires des parties finies de ; si en outre l’unité possède un système fondamental dénombrable de voisinages, l’ensemble des indices tels que est dénombrable.
3. Sommes partielles. Associativité
Proposition 2
Dans un groupe complet , toute sous-famille d’une famille sommable est sommable.
En effet, le critère de Cauchy est trivialement vérifié pour une sous-famille de s’il l’est pour cette famille.
Si est sommable, la somme est donc définie pour toute partie (finie ou non) de ; on l’appelle encore somme partielle de la famille , correspondant à la partie de l’ensemble d’indices. L’ensemble des sommes partielles d’une famille sommable est évidemment contenu dans l’adhérence de l’ensemble des sommes partielles finies.
Théorème 2 (associativité de la somme)
Soit une famille sommable dans un groupe complet , et soit une partition quelconque de ; si on pose , la famille est sommable et a même somme que la famille .
D’une manière plus imagée, on peut dire que, si on a une famille sommable dans un groupe complet, on peut associer arbitrairement ses termes en sous-familles et former la somme de chaque sous-famille ainsi obtenue; la famille de ces sommes partielles est encore sommable, et sa somme est égale à celle de la famille donnée.
Posons , et soit un voisinage fermé quelconque de 0 dans ; il existe une partie finie de telle que, pour toute partie finie de , contenant , on ait . Soit la partie de formée des indices tels que ne soit pas vide ; est évidemment finie. Soit une partie finie quelconque de , contenant ; on va montrer que , ce qui établira le théorème. Or, est très voisin d’une somme partielle finie de , dont les indices appartiennent tous à ; de façon précise, étant donné un voisinage symétrique de 0, il existe pour chaque une partie finie de , contenant , et telle que . Posons ; est une partie finie de contenant , et on a
d’après l’associativité de la somme finie (A, I, p. 9). En vertu du choix de et des , on a donc
où désigne le nombre d’éléments de ; cette relation a lieu pour tout , donc on a aussi , puisque , étant fermé, est l’intersection des voisinages (III, p. 20, formule (1)).
C.Q.F.D.
On peut donc écrire la formule d’associativité de la somme:
(1)
valable lorsque la famille est une partition de sa réunion, et que le second membre est défini. En particulier, si l’ensemble d’indices est un produit, et si la famille « double » est sommable, on a la formule d’échange des signes de sommation
(2)
Il faut observer que le premier membre de (1) peut avoir un sens, sans que le second soit défini. Considérons par exemple le cas où (L infini), étant formé des deux éléments et ; si on prend , où est un élément de , toutes les sommes partielles correspondant aux sont nulles, donc le premier membre de (1) est défini et égal à 0, tandis que le second membre de (1) n’a pas de sens, comme le montre la prop. 1 de III, p. 38.
De même, si le premier membre de (2) n’est pas défini, chacun des deux derniers membres de (2) peut avoir un sens, sans que les éléments de qu’ils représentent soient nécessairement égaux (voir IV, p. 61, exerc. 17).
D’une manière plus imagée, on peut dire que, s’il est toujours possible d'« associer » arbitrairement les termes d’une somme, on ne peut, par contre, « dissocier » en leurs éléments ceux des termes d’une somme qui se présentent eux-mêmes comme des sommes. Cette opération est toutefois légitime lorsque ces termes « dissociables » sont en nombre fini. En effet:
Proposition 3
Soit* une famille de points d’un groupe , et une partition finie de ; si chacune des sous-familles est sommable, la famille est sommable, et on a la formule (1).
Il suffit de la démontrer lorsque ; on procédera ensuite par récurrence sur le nombre d’éléments de . Posons , ; pour tout voisinage de l’origine, il existe une partie finie (resp. ) de (resp. ) telle que pour toute partie finie (resp. ) de (resp. ) contenant (resp. ), on ait (resp. ). Si on pose , on en déduit que, pour toute partie finie de , contenant , on a , d’où la proposition.
4. Familles sommables dans un produit de groupes
Proposition 4
Soit* un produit d’une famille de groupes commutatifs séparés. Pour qu’une famille de points de soit sommable, il faut et il suffit que, pour tout , la famille soit sommable; si est sa somme, est la somme de la famille .
Cela résulte aussitôt de la condition de convergence, suivant un filtre, d’une fonction prenant ses valeurs dans un espace produit (I, p. 51, cor. 1); on a en effet, pour toute partie finie de , .
5. Image d’une famille sommable par un homomorphisme continu
Proposition 5
Soit* un homomorphisme continu d’un groupe commutatif dans un groupe commutatif .* Si est une famille sommable dans , () est une famille sommable dans , *et on a
(3)
Pour toute partie finie de l’ensemble d’indices, on a en effet
Proposition 6
Soient deux familles sommables dans un groupe , correspondant au même ensemble d’indices ; les familles (), sont sommables, et on a
(4)
En effet, et sont des homomorphismes continus de dans ; d’autre part, si et sont sommables, la famille est sommable dans , et comme est un homomorphisme continu de dans , on en déduit (6).
Remarque
Les prop. 4 et 5 s’appliquent encore au cas, signalé plus haut, des familles sommables dans un espace topologique muni d’une loi de monoïde commutatif il en est de même de la prop. 3 (III, p. 41) et de la formule (6) si on suppose en outre que l’application est continue dans .
6. Séries
Dans un groupe topologique commutatif séparé , noté additivement, considérons une suite de points , et faisons-lui correspondre la suite des sommes partielles () ; l’application est une application bijective de l’ensemble des suites de points de , sur lui-même ; car, si la suite est donnée, la suite est déterminée par les relations ().
On appelle série définie par la suite , ou série de terme général (ou simplement série , par abus de langage, s’il ne risque pas d’y avoir de confusion), le couple des suites et ainsi associées. La série définie par la suite est dite convergente si la suite est convergente ; la limite de cette suite est appelée la somme de la série et se note (ou par abus de notation).
Si la série de terme général est convergente, on se permettra parfois, par abus de langage, de l’appeler « la série », ou encore « la série ».
Une condition nécessaire pour la convergence de la série de terme général , est que la suite soit une suite de Cauchy, c’est-à-dire que, pour tout voisinage de l’origine dans , il existe un entier tel que, pour tout couple d’entiers , on ait
Si G est complet, cette condition est aussi suffisante (critère de Cauchy pour les séries).
Si la série de terme général est convergente, on a en particulier ; mais cette condition nécessaire de convergence n’est nullement suffisante en général, même lorsque G est complet (voir IV, p. 33).
Proposition 7
Si les séries définies par les suites et sont convergentes, il en est de même des séries définies par les suites et , et on a
C’est une conséquence évidente de la continuité de dans G, et de dans .
Corollaire
Si sont deux suites de points de G telles que sauf pour un nombre fini d’indices, et si la série de terme général converge, il en est de même de la série de terme général .
En effet, la série de terme général a tous ses termes nuls à partir d’un certain rang.
On exprime encore ce corollaire en disant qu’on peut modifier arbitrairement un nombre fini de termes d’une série convergente sans qu’elle cesse d’être convergente.
En particulier, si pour pour , la série de terme général converge en même temps que la série de terme général ; sa somme se note et s’appelle le reste d’indice m de la série ; comme , le reste d’indice m d’une série convergente tend vers 0 lorsque m augmente indéfiniment.
Si une suite a pour ensemble d’indices une partie infinie I de , et si désigne l’application bijective strictement croissante de sur I, on appelle encore, par abus de language, série définie par la suite , la série définie par la suite ; si elle est convergente, sa somme se note . On vérifie immédiatement que cette série converge en même temps que la série de terme général , où on pose si si .
Il importe de remarquer que, si la série définie par une suite est convergente, il peut exister des parties infinies I de telles que la série définie par la suite partielle ne soit pas convergente (voir III, p. 79, exerc. 5, et IV, p. 38, Exemples).
Les prop. 4 et 5 s’étendent de même aux séries; nous laissons au lecteur le soin de les énoncer.
Proposition 8 (associativité restreinte des séries)
Soit une suite strictement croissante d’entiers avec ; si la série de terme général converge, et si on pose
En effet, la suite des sommes partielles de la série n’est autre que la suite extraite de la suite des sommes partielles de la série .
7. Séries commutativement convergentes
Soient une suite sommable dans , sa somme. Pour tout voisinage de , il existe telle que l’on ait pour et ; soit le plus grand entier dans ; pour , on a donc , ce qui montre que la série est convergente et a pour somme . Mais la réciproque est inexacte: la suite des termes d’une série convergente peut fort bien ne pas être sommable (voir IV, p. 38).
En outre, la structure d’*ordre* de intervient de façon essentielle dans la définition d’une série convergente; si la série est convergente, et si est une permutation de , la série n’est pas nécessairement convergente (cf. IV, p. 60, exerc. 15).
Définition 2
On dit qu’une série définie par une suite* est commutativement convergente si, pour toute permutation de , la série définie par la suite est convergente.
Proposition 9
Pour que la série définie par la suite* soit commutativement convergente, il faut et il suffit que la suite soit sommable; pour toute permutation de , *on a alors
La condition est évidemment suffisante. Pour voir qu’elle est nécessaire, raisonnons par l’absurde, en supposant la série commutativement convergente, mais la suite non sommable. L’image par l’application du filtre ne peut alors être la base d’un filtre de Cauchy dans , sans quoi ce filtre, qui a un point adhérent par hypothèse, convergerait (II, p. 14, cor. 2 de la prop. 5). Il existe donc un voisinage de tel que, pour toute partie finie de , il existe une partie finie de ne rencontrant pas et telle que . On peut alors définir, par récurrence, une partition de en sous-ensembles finis () telle que pour une infinité d’indices . Il est clair qu’il existe une permutation de telle que, pour tout , les valeurs de telles que soient consécutives. Pour une telle permutation, la série de terme général ne saurait être convergente, d’où la contradiction annoncée.
Remarque
Soit un groupe topologique séparé et complet, tel qu’un système fondamental de voisinages de 0 soit formé de sous-groupes de G (cf. III, p. 5, Exemple); alors, pour toute suite de points de G telle que , la série définie par la suite est commutativement convergente, en vertu de la prop. 9 et de III, p. 39, cor. 2.
Si le groupe G est noté multiplicativement, on appelle produit infini défini par une suite de points de G (ou produit infini de facteur général , ou même produit si aucune confusion n’est possible) le couple formé de la suite et de la suite des produits partiels ; le produit infini est dit convergent si la suite converge, et la limite de cette suite se note (ou par abus de notation). Nous laissons au lecteur le soin de traduire en notation multiplicative les propriétés des séries que nous venons d’établir.
Exercices
See the exercises for § 5.