§ 3. Groupes métrisables; corps valués; espaces et algèbres normés
1. Groupes topologiques métrisables
Proposition 1
Pour que les structures uniformes droite et gauche d’un groupe topologique G soient métrisables, il faut et il suffit que G soit séparé et que l’élément neutre e de G possède un système fondamental dénombrable de voisinages.
La condition est évidemment nécessaire. Réciproquement, si elle est remplie, soit un système fondamental de voisinages de ; si désigne l’ensemble des couples de tels que , les forment un système fondamental dénombrable d’entourages de la structure uniforme gauche de ; comme en outre cette structure est séparée, elle est métrisable (IX, p. 15, th. 1). Même démonstration pour la structure uniforme droite de .
Nous dirons qu’un groupe topologique est métrisable si sa topologie est métrisable; la prop. 1 montre alors que ses deux structures uniformes sont métrisables.
On peut préciser ce résultat à l’aide de la notion suivante:
Définition 1
Sur un groupe , noté multiplicativement, on dit qu’une distance est invariante à gauche (resp. invariante à droite) si, quels que soient dans , on a (resp. ).
Proposition 2
La structure uniforme gauche (resp. droite) d’un groupe métrisable peut être définie par une distance invariante à gauche (resp. à droite).
Supposons en effet que le système fondamental de voisinages de soit formé de voisinages symétriques tels que pour tout ; les entourages correspondants de la structure uniforme gauche sont alors des entourages symétriques tels que . Le procédé employé dans la démonstration de la prop. 2 de IX, p. 6 fournit à partir de la suite d’entourages une distance sur compatible avec la structure uniforme gauche de ; en outre, comme pour tout , l’application laisse invariant chacun des , la définition même de montre que est une distance invariante à gauche. Raisonnement analogue pour la structure uniforme droite.
On notera que, si les deux structures uniformes de sont distinctes, la distance n’est pas invariante à droite, et par suite on a en général .
En particulier, si est un groupe commutatif métrisable, sa structure uniforme est définie par une distance invariante ; si est noté additivement, on a ; on pose souvent (ou ); on a donc . La fonction satisfait aux trois conditions suivantes:
a) pour tout ; b) quels que soient dans ; c) La relation est équivalente à .
Réciproquement:
Proposition 3
Soient un groupe commutatif noté additivement, une application de dans satisfaisant aux conditions a), b), c) précédentes. La fonction est une distance invariante sur ; la topologie qu’elle définit sur est compatible avec la structure de groupe de , et la structure uniforme qu’elle définit est identique à la structure uniforme du groupe topologique obtenu en munissant de la topologie .
La fonction est bien une distance sur , car la relation équivant à d’après c), on a d’après a), et
Les conditions sont équivalentes à la condition c) jointe à la condition
Proposition 4
Si est un groupe métrisable, tout groupe quotient séparé de est métrisable; si en outre est complet, est complet.*¹
La première partie de la proposition résulte de ce que, dans , l’élément neutre admet un système fondamental dénombrable de voisinages: en effet, si est un système fondamental de voisinages de dans , les images canoniques des ensembles dans forment un système fondamental de voisinages de l’élément neutre de (III, p. 13, prop. 17).
Pour montrer que, si est complet, il en est de même de , il suffit (IX, p. 17, prop. 9) de voir que toute suite de Cauchy pour la structure uniforme gauche de , est convergente; on peut toujours supposer (en extrayant au besoin une suite partielle de ) que, pour tout couple d’indices tels que , on a ; cela signifie que, pour tout couple de points , on a ; il en résulte que, pour tout , l’intersection de et du voisinage de n’est pas vide. Supposons alors la suite choisie de sorte que , et définissons par récurrence une suite de points de , de sorte que et , ce qui est possible d’après ce qui précède; on en conclut par récurrence que pour tout , on a
¹ Il existe des groupes complets non métrisables , contenant un sous-groupe fermé tel que ne soit pas complet (EVT, IV, § 4, exerc. 10 c).
point ; on en conclut aussitôt que l’image canonique de dans est limite de la suite .
Corollaire
Soient un groupe métrisable complet, un sous-groupe partout dense dans , un sous-groupe distingué fermé de ; si est l’adhérence de dans , le groupe quotient admet alors un groupe complété isomorphe à .
On sait que est un sous-groupe distingué de (III, p. 9, prop. 9) et la prop. 4 montre que est complet; si est l’application canonique de sur , il est clair d’autre part que est partout dense dans . Le corollaire résulte donc de la prop. 21 de III, p. 14.
Dans ce qui suit, pour un espace uniforme , nous noterons l’application canonique de dans son séparé complété , par le sous-espace uniforme de , qui est l’espace séparé associé à ; rappelons que la topologie de est l’image réciproque par de celle de (II, p. 23, prop. 12). Rappelons aussi que, pour toute application uniformément continue , désigne l’application uniformément continue de dans telle que (II, p. 24, prop. 15); si est un sous-espace uniforme de et l’injection canonique, s’identifie à un sous-espace uniforme de et à l’injection canonique de dans (II, p. 26, cor. 1).
Proposition 5
Soit une suite exacte de morphismes stricts (III, p. 16) de groupes topologiques (A, II, p. 10, Remarque 5). Supposons que admettent des groupes séparés complétés métrisables. Alors est une suite exacte de morphismes stricts.
Soient les noyaux respectifs de et ; écrivons , où est le morphisme strict canonique , un isomorphisme de sur et l’injection canonique . On sait déjà que est un isomorphisme de sur , et on vient de rappeler que est un morphisme strict injectif de dans ; si l’on montre que est un morphisme strict surjectif de sur , il en résultera que est un morphisme strict (III, p. 16, Remarque 2). D’autre part, soit le morphisme strict canonique ; si l’on montre que est un morphisme strict surjectif de noyau (identifié à un sous-groupe de ), on verra comme ci-dessus que est un morphisme strict, et la suite sera exacte. On est donc ramené à prouver le lemme suivant:
Lemme 1
Soient un groupe topologique admettant un groupe séparé complété métrisable, un sous-groupe distingué de , , le morphisme canonique. Alors est un morphisme strict surjectif de noyau identifié canoniquement à .
Soit l’application qui coïncide avec dans ; comme (resp. ) est un morphisme strict surjectif de sur (resp. de sur ), est un morphisme strict surjectif (III, p. 17, Remarque 3). Or et sont métrisables
(IX, p. 23, prop. 1); il résulte de IX, p. 26, corollaire, et de III, p. 25, prop. 8, que est un morphisme strict surjectif et admet comme noyau l’adhérence dans du noyau de . Il nous suffira donc de prouver que . Or, contient évidemment ; il suffira de voir que est contenu dans l’adhérence de dans . Or, est un ensemble ouvert dans qui ne rencontre pas ; comme est un morphisme strict surjectif, est un ensemble ouvert dans ne contenant pas l’élément neutre de , donc ne rencontrant pas l’adhérence de ; par suite ne contient pas l’élément neutre de . Mais par définition de , donc on a , ce qui achève de prouver le lemme 1 et la prop. 5.
La prop. 5 s’applique en particulier lorsque et sont des groupes commutatifs dont les éléments neutres admettent des systèmes fondamentaux dénombrables de voisinages, puisque dans ce cas les séparés complétés existent (III, p. 26, th. 2). En particulier, si est un tel groupe commutatif, un sous-groupe quelconque de , le séparé complété s’identifie canoniquement à .
Corollaire
Soient deux groupes commutatifs métrisables, un morphisme strict de dans , son noyau, son image. Alors est un morphisme strict de dans , de noyau (adhérence de dans ) et d’image (adhérence de dans ).
Remarque
Soit une distance invariante à gauche définissant la topologie d’un groupe métrisable ; soit un sous-groupe distingué fermé de . Pour deux points quelconques de , considérons la distance des deux ensembles fermés dans (IX, p. 13); nous allons voir que cette fonction est une distance invariante à gauche sur , définissant la topologie de ce groupe quotient. Notons d’abord que si , on a ; en effet
2. Corps valués
Définition 2
On appelle valeur absolue sur un corps une application de dans , satisfaisant aux conditions suivantes :
D’après , on a , et comme il existe d’après au moins un tel que , on a ; on en tire , d’où également , et par suite
on en conclut que quels que soient . On peut encore dire que est une distance invariante sur le groupe additif , et l’application un homomorphisme du groupe multiplicatif des éléments de , dans le groupe multiplicatif des nombres réels .
La distance invariante définit sur une topologie d’espace métrique compatible avec la structure de groupe additif de (IX, p. 24, prop. 3); mais en outre, cette topologie est compatible avec la structure de corps de . En effet, la continuité de dans résulte de la relation
qui donne
De même, la continuité de en tout point résulte de l’identité , qui donne, d’après ,
Or, si est tel que , la relation entraîne , d’où
ce qui établit la continuité de au point .
Définition 3
On appelle corps valué un corps muni de la structure définie par la donnée d’une valeur absolue sur .
Un corps valué sera toujours considéré comme muni de la topologie définie par sa valeur absolue, qui en fait un corps topologique. Si est un sous-corps d’un corps valué , la restriction à de la valeur absolue sur est une valeur absolue sur , qui définit sur la topologie induite par celle de .
Exemple 1
Soit un corps quelconque; pour tout , posons si , et ; l’application ainsi définie est une valeur absolue sur , dite valeur absolue impropre. Pour que la topologie définie sur un corps par une valeur absolue soit discrète, il faut et il suffit que soit la valeur impropre. C’est évidemment suffisant; inversement, si la topologie de est discrète, ne peut prendre aucune valeur distincte de 1: car si on avait , la suite serait formée de termes et convergerait vers 0; on passe de là au cas en considérant .
Exemple 2
La valeur absolue d’un nombre réel (IV, p. 5) vérifie les axiomes (VM), (VM), (VM) et définit sur le corps la topologie de la droite numérique. Sur le corps des nombres complexes (identifié à ) et sur le corps des quaternions (identifié à ) la norme euclidienne est de même une valeur absolue définissant respectivement la topologie de chacun de ces corps (VIII, p. 4 et p. 7).
Exemple 3
Sur un corps , une valuation réelle est une fonction , définie dans , à valeurs dans , satisfaisant aux conditions suivantes: a) pour , ; b) si en outre , . Si est un nombre réel quelconque , on définit alors sur une valeur absolue en posant pour , et . En effet, de la relation pour et , on déduit la relation pour ces valeurs de et , et cette relation est trivialement vérifiée si l’un des éléments est nul; de même, de pour et , on déduit
et ces inégalités sont encore vérifiées si l’un des éléments est nul. En particulier, si est la valuation p-adique sur le corps des nombres rationnels (exposant de dans la décomposition de en produit de facteurs premiers), la valeur absolue correspondante est dite valeur absolue p-adique sur le corps .
Remarque
Si, dans un corps valué, est racine de l’unité, on a , car si pour un entier , on en tire d’où . En particulier, la seule valeur absolue sur un corps fini est la valeur absolue impropre, puisque tout élément du corps est racine de l’unité.
On dit qu’une valeur absolue sur un corps est ultramétrique si elle vérifie l’inégalité ; le corps valué est alors dit ultramétrique; la valeur absolue impropre sur tout corps , et la valeur absolue p-adique sur sont ultramétriques, mais il n’en est pas de même de la valeur absolue usuelle sur ou sur .
Définition 4
On dit que deux valeurs absolues sur un corps sont équivalentes si elles définissent la même topologie sur .
La condition de l’énoncé est nécessaire, car l’ensemble des tels que est identique à l’ensemble des tels que pour la topologie définie par la valeur absolue .
Supposons inversement que entraîne . Alors entraîne , puisqu’on a , et par suite . Comme par hypothèse la valeur absolue n’est pas impropre, il existe un tel que ; posons . Soit , et posons . Si et sont des entiers tels que et , on a , d’où , et par suite , . De même, si , on voit que . On en conclut , autrement dit , ou ; il est immédiat que les voisinages de 0 pour les topologies définies par et sur sont alors identiques.
Inversement, pour toute valeur absolue sur , la fonction est une valeur absolue sur (équivalente à ) pour tout nombre tel que . En effet, il suffit de vérifier l’inégalité ; or, on a ; tout revient donc à montrer que, si , on a pour . Or, si on pose , on a et l’inégalité à démontrer s’écrit ; elle résulte immédiatement des relations qui sont évidentes puisque et .
On en conclut que l’ensemble des valeurs de telles que soit une valeur absolue est un intervalle fini ou infini d’origine 0 dans ; s’il est fini, il est évidemment fermé, car si, pour deux éléments quelconques de , on a pour , l’inégalité a encore lieu par continuité pour . Lorsque est une valeur absolue pour tout nombre , on a, pour deux éléments quelconques de
pour tout . Or, si et sont deux nombres , on a , car, en supposant par exemple , on a
d’où la formule cherchée, en faisant croître indéfiniment.
On voit donc que, si est une valeur absolue pour tout , on a
autrement dit la valeur absolue est ultramétrique.
Remarque
La démonstration de la prop. 6 (IX, p. 29) prouve que, si la topologie définie sur par est moins fine que celle définie par , et si n’est pas impropre, et sont équivalentes, car la relation entraîne alors . Autrement dit, les topologies définies sur par deux valeurs absolues non impures ne peuvent être comparables que si elles sont identiques.
Proposition 7
L’anneau complété d’un corps valué par une valeur absolue est un corps, et la fonction se prolonge par continuité en une valeur absolue sur , qui définit la topologie de .
Soit un filtre de Cauchy sur (pour la structure uniforme additive) tel que 0 ne soit pas adhérent à ; pour voir que est un corps, il suffit d’établir que l’image de par l’application est une base de filtre de Cauchy (III, p. 56, prop. 7). Or, il existe par hypothèse un nombre et un ensemble tels que pour tout ; d’autre part, pour tout , il existe un ensemble tel que et, pour tout couple d’éléments de , ; on en conclut
d’où la première partie de la proposition. La distance invariante se prolonge par continuité à , en une distance sur (IX, p. 12, prop. 1) qui définit la topologie de et est invariante en vertu du principe de prolongement des identités; nous la désignerons encore par . Si on pose pour , il est clair que est le prolongement par continuité de la fonction sur , et est donc une valeur absolue sur d’après le principe de prolongement des identités.
3. Espaces normés sur un corps valué
Définition 5
Étant donné un espace vectoriel (à gauche par exemple) sur un corps valué non discret , on appelle norme sur une application de dans , satisfaisant aux axiomes suivants:
(NO_I) est équivalente à ; (NO_{II}) quels que soient et dans ; (NO_{III}) quels que soient et .
Les espaces normés que l’on rencontre le plus souvent ont pour corps des scalaires l’un des corps ou (muni de la valeur absolue usuelle). Nous étudierons les propriétés particulières à ces espaces normés dans le livre consacré aux espaces vectoriels topologiques.
De (NO_{III}) on déduit en particulier que ; par suite, si on pose , est une distance invariante sur le groupe additif , et définit sur une topologie d’espace métrique compatible avec la structure de groupe additif de (IX, p. 24, prop. 3); en outre, l’application est continue dans ; en effet, on a
et par suite
ce qui montre que le premier membre peut être rendu aussi petit qu’on veut en prenant et assez petits.
Définition 6
On appelle espace normé sur un corps valué non discret K un espace vectoriel E sur le corps K, muni de la structure définie par la donnée d’une norme sur E.
Un espace normé sera toujours considéré comme muni de la topologie et de la structure uniforme définies par sa norme.
On appelle espace normable sur K un espace vectoriel sur K, muni d’une topologie qui peut être définie par une norme.
Exemple 1
Sur un corps valué non discret K, considéré comme espace vectoriel (à gauche ou à droite) par rapport à lui-même, la valeur absolue est une norme.
Exemple 2
L’expression , que nous avons appelée norme euclidienne sur l’espace (VI, p. 7) est évidemment une norme au sens de la déf. 5 (IX, p. 31).
Il en est de même des fonctions et .
Exemple 3
Soit l’ensemble des fonctions définies dans un ensemble E, prenant leurs valeurs dans un corps valué non discret K, et telles que la fonction numérique soit bornée dans E. Cet ensemble est évidemment un sous-espace vectoriel de l’espace vectoriel (à droite ou à gauche) des applications de E dans K. Si on pose , est une norme sur l’espace vectoriel (cf. X, p. 20).
Exemple 4
Sur l’espace vectoriel des fonctions continues numériques (finies) définies dans l’intervalle , la fonction est une norme.
Exemple 5
Lorsque K est un corps valué non discret ultramétrique (IX, p. 29), on appelle ultranorme sur un espace vectoriel E sur K, une norme sur E vérifiant l’inégalité (qui entraîne (NOII)):
Les normes qu’on rencontre dans les applications (lorsque K est ultramétrique) sont des ultranormes.
Nous dirons que, dans un espace normé E, la boule B (fermée) de centre 0 et de rayon 1, c’est-à-dire l’ensemble des tels que , est la boule unité de E. Montrons qu’un système fondamental de voisinages de 0 dans E est formé par les transformées de la boule unité par les homothéties , où parcourt l’ensemble des éléments de K. En effet, l’image de B par cette homothétie est la boule fermée de centre 0 et de rayon ; il suffit donc de montrer que pour tout nombre réel , il existe tel que . Or, comme la valeur absolue de K n’est pas impropre, il existe tel que ; il suffit de prendre , avec entier assez grand, pour que .
Définition 7
On dit que deux normes sur un espace vectoriel E (sur un corps valué non discret K) sont équivalentes si elles définissent la même topologie sur E.
Proposition 8
Pour que deux normes sur un espace vectoriel E soient équivalentes, il faut et il suffit qu’il existe deux nombres tels que, pour tout , on ait
(1)
Ces inégalités sont en effet suffisantes, car de la relation , on déduit que pour tout , la boule fermée de centre 0 et de rayon , relative à la norme , est contenue dans la boule fermée de centre 0 et de rayon , relative à la norme ; donc la topologie définie par est plus fine que la topologie définie par ; l’inégalité montre de même que la topologie définie par est plus fine que celle définie par , donc les deux topologies sont identiques.
Montrons maintenant que les inégalités (1) sont nécessaires. Si la topologie définie par est plus fine que la topologie définie par , la boule unité pour la norme contient une boule fermée de centre 0 et de rayon pour la norme ; autrement dit, la relation entraîne . Si est tel que , pour tout dans , il existe un entier rationnel et un seul tel que ; on a donc , d’où
en posant on a bien pour tout , et la relation est encore vraie pour . On voit de même que si la topologie définie par est plus fine que celle définie par , il existe tel que .
Exemple
Dans l’espace , les trois normes , et sont équivalentes, car on a
On notera que pour deux normes équivalentes sur , les ensembles bornés sont les mêmes.
Proposition 9
Soient un espace normé sur un corps valué non discret , la norme sur , le groupe topologique additif complété du groupe additif . La fonction se prolonge par continuité à , et définit sur une structure d’espace vectoriel par rapport à ; la norme se prolonge par continuité à en une norme qui définit la topologie de .
Le prolongement par continuité de est un cas particulier du théorème de prolongement d’une application bilinéaire continue d’un produit de deux groupes commutatifs dans un troisième (III, p. 50, th. 1); on a et pour , et , d’après le principe de prolongement des identités; donc la loi externe définit bien sur une structure d’espace vectoriel par rapport à . D’autre part, la distance invariante se prolonge à en une distance invariante sur (IX, p. 12, prop. 1), qui définit la topologie de ; si on pose , est le prolongement de à par continuité, et satisfait aux axiomes (NO_I) et (NO_{II}); en vertu de la continuité de dans , elle satisfait aussi à la condition (NO_{III}) (principe de prolongement des identités), donc est bien une norme sur .
Lorsqu’on considère sur un espace vectoriel E une structure déterminée d’espace normé, on désigne le plus souvent la norme d’un vecteur x par la notation , si cette notation ne peut prêter à confusion.
4. Espaces quotients et espaces produits d’espaces normés
Proposition 10
Soient E une espace normé sur un corps valué non discret K, H un sous-espace vectoriel fermé de E. Si, pour toute classe , on pose , la fonction est une norme sur l’espace vectoriel E/H, et la topologie définie par cette norme est la topologie quotient de celle de E par H.
En effet (IX, p. 27, Remarque), est une distance invariante sur E/H, définissant la topologie quotient de celle de E par H. Il reste seulement à voir que , ce qui résulte aussitôt de la définition de (IV, p. 26, formule (23)).
La norme peut encore s’interpréter de la manière suivante: c’est la distance (dans E) de tout point au sous-espace H, car l’ensemble des points de est identique à l’ensemble des , où z parcourt H.
Proposition 11
Soit une famille finie d’espaces normés sur un corps valué non discret K; si, dans l’espace vectoriel produit , on pose, pour tout , , la fonction est une norme sur E, et définit sur cet espace la topologie produit de celles des .
En effet, si , , on a , donc
Il est clair d’autre part que , et que entraîne , donc pour , c’est-à-dire ; donc est bien une norme sur E. Par ailleurs, la relation équivaut aux n relations , donc la norme définit bien sur E la topologie produit.
On montrerait de même que les fonctions et sont des normes sur E; en vertu des inégalités (2) (IX, p. 33), les trois normes précédentes sont d’ailleurs équivalentes.
En particulier, sur l’espace vectoriel (à gauche ou à droite) sur K, si, pour , on pose
5. Fonctions multilinéaires continues
Théorème 1
Soient et des espaces normés sur un corps valué non discret , et une application multilinéaire de dans . Pour que soit continue dans , il faut et il suffit qu’il existe un nombre tel que, quels que soient les points , on ait
La condition est nécessaire. En effet, si est continue au point , il existe un nombre tel que les conditions entraînent . Soit tel que ; pour tout point tel qu’aucun des ne soit nul, il existe entiers rationnels tels que ; par suite, on a
d’autre part on a , d’où la relation (3), avec ; cette relation est évidemment encore vérifiée lorsque l’un des est nul.
La condition est suffisante. Montrons en effet que, si elle est remplie, est continue en tout point de . On peut écrire
Or, les conditions entraînent d’après (3)
d’où, en désignant par la borne supérieure des nombres ,
Comme le second membre est un polynôme en sans terme constant, il tend vers 0 avec , ce qui prouve la continuité de .
Remarque
Ce théorème entraîne deux propositions démontrées plus haut: d’une part, la continuité de la fonction bilinéaire (IX, p. 31), en vertu de la relation ; d’autre part, la prop. 8 (IX, p. 32) en appliquant le th. 1 à l’application identique de , considérée comme application linéaire de l’espace muni de la norme dans l’espace muni de la norme (ou vice-versa).
Corollaire 1
Pour que soit continue dans , il faut et il suffit que soit bornée dans toute partie bornée de .
Comme les normes () sont bornées lorsque parcourt une partie bornée de , la nécessité de la condition résulte de l’inégalité (3). Inversement, s’il existe tel que les relations () entraînent , on voit comme dans la première partie de la démonstration du th. 1 que vérifie une inégalité de la forme (3).
Corollaire 2
Soient* deux espaces normés sur un corps valué non discret . Pour qu’une application linéaire surjective de dans soit un homéomorphisme, il faut et il suffit qu’il existe deux constantes telles que, pour tout , on ait .
En effet, la condition est évidemment nécessaire en vertu du th. 1. Pour montrer qu’elle est suffisante, notons d’abord qu’elle entraîne que le noyau de est réduit à 0, donc que est bijective. En vertu du th. 1, elle entraîne ensuite que et sont continues, d’où la conclusion.
6. Familles absolument sommables dans un espace normé
Définition 8
Dans un espace normé* , on dit qu’une famille de points de est absolument sommable, si la famille des normes des est sommable dans .
Cette notion ne dépend qu’en apparence de la norme choisie sur ; en vertu de la prop. 8 de IX, p. 32, et du principe de comparaison des familles sommables de nombres réels, une famille absolument sommables pour une norme sur est absolument sommable pour toute norme équivalente à .
Si est une famille de points de sommable et absolument sommable, on a
En effet, pour toute partie finie de , on a et l’inégalité (4) en résulte par passage à la limite suivant l’ensemble ordonné filtrant des parties finies de .
Proposition 12
Dans un espace normé complet* , toute famille absolument sommable est sommable.
En effet, si est une famille absolument sommable dans , pour tout , il existe une partie finie de l’ensemble d’indices telle que, pour toute partie finie de ne rencontrant pas , on ait ; on en conclut a fortiori , ce qui démontre la proposition, puisque est complet (critère de Cauchy, III, p. 38, th. 1).
On dit qu’une série de terme général est absolument convergente dans si la série de terme général est convergente dans ; il revient au même de dire que la famille est absolument sommable; par suite (III, p. 44, prop. 9):
Corollaire 1
Dans un espace normé complet , toute série absolument convergente est commutativement convergente.
La réciproque de la prop. 11 est en général inexacte.
Considérons par exemple l’espace des suites bornées de nombres réels, avec la norme (X, p. 20). Soit la suite telle que pour , et pour . On vérifie aussitôt que dans la suite est sommable et a pour somme l’élément tel que si ; mais comme , la suite des normes des n’est pas sommable dans .
On a vu toutefois (VII, p. 16) que, dans , toute famille sommable est absolument sommable.
Corollaire 2
Si dans un espace normé toute série absolument convergente est convergente, alors est complet.
En effet, soit une suite de Cauchy dans . Il existe une suite strictement croissante d’entiers telle que pour tout on ait
7. Algèbres normées sur un corps valué
Définition 9
Étant donnée une algèbre sur un corps valué commutatif non discret , on dit qu’une norme sur (A étant considéré comme -espace vectoriel) est compatible avec la structure d’algèbre de si elle vérifie la relation
Si est une algèbre normée sur , il est clair (IX, p. 35, th. 1) que l’application bilinéaire de dans est continue. Inversement, supposons que soit une algèbre sur , munie d’une norme telle que l’application soit continue pour les topologies correspondantes; alors (IX, p. 35, th. 1), il existe une constante telle que . En remplaçant par la norme équivalente (IX, p. 32, prop. 8) , on définit donc sur une structure d’algèbre normée. Lorsqu’une algèbre est munie d’une topologie pouvant être définie par une norme, et pour laquelle est continue, on dit que l’algèbre topologique est normable.
Si est une algèbre normée, on déduit de (5), par récurrence sur , que pour tout entier , on a
Exemple 1
Soient un corps valué, un sous-corps du centre de tel que la trace sur de la valeur absolue de ne soit pas la valeur absolue impropre sur ; , muni de la norme , est alors une algèbre normée sur .
Exemple 2
Soient un corps commutatif valué non discret, l’anneau des matrices carrées d’ordre sur ; on sait que, en tant qu’espace vectoriel sur , est isomorphe à ; si, pour toute matrice carrée d’ordre sur , , on pose , on définit une norme sur , et la topologie définie par cette norme est identique à la topologie produit sur (IX, p. 34, prop. 11); il en résulte (vu la continuité des polynômes à un nombre quelconque de variables dans ) qu’une norme équivalente à la précédente est bien compatible avec la structre d’algèbre (par rapport à ) de .
Exemple 3
L’ensemble des fonctions définies dans un ensemble , prenant leurs valeurs dans un corps valué commutatif non discret , et telles que soit bornée dans , est une algèbre sur ; la norme est compatible avec la structure d’algèbre de , car on a
Soit un idéal bilatère fermé dans l’algèbre normée ; si, dans l’algèbre quotient , on pose , on obtient sur une norme qui définit la topologie quotient de celle de par (IX, p. 34, prop. 10); comme pour , , il existe tel que et tel que , on a , donc , ce qui montre que , muni de la norme , est une algèbre normée.
De même, si est une famille de algèbres normées sur un corps valué , et si, dans l’algèbre produit , on pose, pour , , on obtient sur une norme qui définit la topologie produit de celles des (IX, p. 34, prop. 11); comme et
Soit une algèbre normée sur un corps valué . L’anneau complété de (III, p. 51, prop. 6) est aussi muni d’une structure d’espace vectoriel par rapport à (IX, p. 33, prop. 9), et on a évidemment, pour , , , d’après le principe de prolongement des identités; est donc une algèbre sur ; d’autre part (IX, p. 33, prop. 9) la norme sur se prolonge par continuité en une norme sur , le principe de prolongement des inégalités montre que , munie de cette norme, est une algèbre normée sur le corps .
Si et sont deux familles absolument sommables dans une algèbre normée , la famille est absolument sommable puisque (IV, p. 35, prop. 1); si en outre est complète, ces trois familles sont sommables et on a d’après l’associativité de la somme du premier membre (III, p. 40, formule (2)).
Lorsque l’algèbre normée possède un élément unité , l’application est un isomorphisme de la structure de corps de sur celle du sous-corps de ; cet isomorphisme est aussi un isomorphisme de la structure de corps topologique de sur celle de (la topologie sur ce dernier étant induite par celle de ), car la restriction de la norme de à est une norme équivalente à la valeur absolue . Lorsque , on a ; on peut alors identifier le corps valué au sous-corps normé de , et en particulier écrire l’élément unité de .
Il ne sera plus question, dans ce qui suit, que d’algèbres normées ayant un élément unité ; en faisant dans cette inégalité, on en déduit .
Proposition 13
Si, dans , la série de terme général est convergente, est inversible, et on a
Inversement, si et si est inversible, la série de terme général est convergente, et on a la formule (7).
On a en effet, pour tout ,
Si la série de terme général est convergente et si est sa somme, tend vers 0 lorsque croît indéfiniment, donc en passant à la limite dans (8), on a , et on prouve de même que , c’est-à-dire que (on notera que cette partie du raisonnement est valable dans un anneau topologique quelconque ayant un élément unité).
Inversement, si , comme on a , tend vers 0 quand croît indéfiniment; en multipliant les deux membres de (8) à gauche par et faisant croître indéfiniment, on voit que la série de terme général est convergente et a pour somme .
Corollaire
Soit une algèbre normée complète; pour tout tel que , est inversible dans .
En effet, la série de terme général est absolument convergente, puisque pour ; elle est par suite convergente, puisque est complète (IX, p. 36, prop. 12).
Proposition 14
Soit le groupe des éléments inversibles d’une algèbre normée complète . Alors est un ensemble ouvert dans ; la topologie induite sur par celle de est compatible avec la structure de groupe de ; muni de cette topologie, est un groupe complet (pour chacune de ses deux structures uniformes).
Le cor. de la prop. 13 montre que contient un voisinage de dans ; pour tout , les éléments de sont alors inversibles, et est un voisinage de dans , puisque est alors un homéomorphisme de sur lui-même; donc est ouvert dans .
Pour voir que la topologie induite sur par celle de est compatible avec la structure de groupe de , il suffit de montrer que la fonction est continue dans . Pour cela, il suffit de prouver que si et appartiennent à et si
on a
(9)
En effet, on peut écrire et il suffit donc de montrer que l’on a
(10)
Or on a , et par suite . Mais si , il résulte de la prop. 13 que l’on a
d’où l’égalité (10).
Pour établir enfin que la structure uniforme gauche de est une structure d’espace complet, montrons que tout filtre de Cauchy pour cette structure, est un filtre de Cauchy pour la structure uniforme additive de et converge vers un point de . En effet, pour tout tel que , il existe un ensemble tel que, pour et , on ait , ce qui entraîne . Soit un point de ; pour tout , on a , donc . D’autre part, il existe un ensemble , appartenant à , et tel que pour et ; on en conclut que
ce qui prouve que est un filtre de Cauchy pour la structure uniforme additive de , et par suite converge vers un point , puisque
A est une algèbre complète. Comme est limite de , on a, d’après le principe de prolongement des inégalités, pour tout ; comme , on en conclut que est inversible; par suite, il en est de même de , c’est-à-dire que .
Proposition 15
Dans un corps valué complet, le groupe multiplicatif des éléments est un groupe complet.
Il suffit de raisonner comme dans la prop. 14, en remplaçant la norme de A par la valeur absolue du corps considéré.
On notera qu’on ne peut pas appliquer directement la prop. 14, car un corps valué non commutatif n’est pas nécessairement une algèbre sur un corps valué commutatif non discret (la restriction au centre du corps de la valeur absolue peut être impropre).
Remarque
La prop. 14 est inexacte dans une algèbre normée non complète. Par exemple, dans l’algèbre des fonctions numériques finies et continues dans (la norme étant ), la sous-algèbre P formée des polynômes en t (restreints à I) n’est pas complète; si est un polynôme non constant quelconque, est arbitrairement voisin de l’élément unité 1 de P lorsque est arbitrairement petit, mais n’est pas inversible dans P. Toutefois, si A est une algèbre normée non complète, G le groupe des éléments inversibles de A, l’algèbre normée complétée de A, G est un sous-groupe du groupe des éléments inversibles de , et par conséquent la topologie induite sur G par celle de A est compatible avec sa structure de groupe.
Exercices
See the exercises for § 3.