§ 4. Entiers naturels. Ensembles finis
1. Définition des entiers
Définition 1 03R9
On dit qu'un cardinal* est fini si ; un cardinal fini s'appelle aussi un entier naturel (ou simplement un entier si aucune confusion n'est à craindre.)¹ On dit qu’un ensemble E est fini si Card (E) est un cardinal fini ; on dit alors que Card (E) est le nombre d’éléments de E.
On dit qu’une famille (II, p. 14) est finie si son ensemble d’indices est fini.
Quand nous dirons que le nombre des objets d’un certain type est un entier m, nous entendrons que ces objets sont les éléments d’un ensemble fini dont le nombre d’éléments est m. Un ensemble dont le nombre d’éléments est m est encore appelé un ensemble à m éléments.
Proposition 1 03RA
Pour qu’un cardinal a soit fini, il faut et il suffit que a + 1 soit fini.
On sait en effet que les relations a = b et a + 1 = b + 1 entre cardinaux a et b sont équivalentes (III, p. 28, prop. 8); les relations a ≠ a + 1 et a + 1 ≠ (a + 1) + 1 sont donc équivalentes.
Il est clair que 0 ≠ 1; donc 0 est un entier; on en déduit que 1 et 2 sont des entiers. Les cardinaux 2 + 1 et (2 + 1) + 1 sont des entiers, que l’on note 3 et 4.
2. Inégalités entre entiers
Proposition 2 03RB
Soit n un entier. Tout cardinal a tel que a ≤ n est un entier. Si n ≠ 0, il existe un entier m et un seul tel que n = m + 1, et la relation a < n est équivalente à a ≤ m.
Si a ≤ n, il existe un cardinal b tel que n = a + b (III, p. 29, prop. 13). Alors (a + 1) + b = (a + b) + 1 = n + 1 (III, p. 27, cor. de la prop. 5), et comme n ≠ n + 1, on a (a + 1) + b ≠ a + b; par suite a + 1 ≠ a, ce qui signifie que a est un entier. Si n ≠ 0, on a n ≥ 1 (III, p. 25), donc il existe un cardinal m et un seul tel que n = m + 1 (III, p. 29, prop. 13 et p. 28, prop. 8); comme m ≤ n, m est un entier un vertu de ce qui précède. Enfin, si un entier a est tel que a < n, on a n = a + b, avec b ≠ 0 (III, p. 29, prop. 13); comme b est entier, on a b = c + 1 et n = m + 1 = (a + c) + 1. On en conclut que m = a + c (III, p. 28, prop. 8), d’où a ≤ m (III, p. 29, prop. 13). Inversement, si a ≤ m, on a aussi a ≤ m + 1 = n, et si on avait a = n = m + 1, on aurait a > m, contrairement à l’hypothèse.
Corollaire 1 03RC
Toute partie d’un ensemble fini est finie.
Corollaire 2 03RD
Si X est une partie d’un ensemble fini E, distincte de E, on a Card (X) < Card (E).
En effet, X est contenu dans le complémentaire X’ d’une partie de E réduite à un seul élément; on a Card (X) ≤ Card (X’), et Card (E) = Card (X’) + 1, donc (prop. 2) Card (X’) < Card (E) et a fortiori Card (X) < Card (E).
La déf. 1 montre inversement que, si E est un ensemble tel que Card (X) < Card (E) pour toute partie X ≠ E de E, E est fini.
¹ La notion d’« entier » sera plus tard généralisée en Algèbre, où l’on définira les entiers rationnels (A, I, § 2, n° 5) et les entiers algébriques (AC, V, § 1, n° 1).
Corollaire 3 03RE
Si est une application d’un ensemble fini dans un ensemble , (E) est une partie finie de .
En effet, Card () Card (E) (III, p. 25, prop. 3).
Corollaire 4 03RF
Soient et deux ensembles finis ayant le même nombre d’éléments, et une application de dans . Les propriétés suivantes sont équivalentes : a) est une injection ; b) est une surjection ; c) est une bijection.
Il suffit de prouver que et sont équivalentes. Si est injective, on a Card () = Card (E) = Card (F), d’où (cor. 2). Si n’est pas injective, soient deux éléments de tels que et . Alors, en posant , on a , d’où
en vertu du cor. 2; mais comme Card (F) = Card (E), on a nécessairement .
3. Le principe de récurrence
C61 (principe de récurrence). Soit une relation dans une théorie (n n’étant pas une constante de ). On suppose que la relation
soit un théorème de . Dans ces conditions, la relation
est un théorème de .
Raisonnons par l’absurde et supposons que la relation
soit vraie. Soit un entier tel que « non » (méthode de la constante auxiliaire; cf. I, p. 28 et p. 32). Les entiers tels que « et (non ) » forment un ensemble non vide bien ordonné (III, p. 25, Remarque) qui aurait donc un plus petit élément . Si , on aurait « non », ce qui est contraire à l’hypothèse. Si , on aurait , où est un entier tel que (III, p. 31, prop. 2). Par définition de , on aurait donc , mais alors l’hypothèse entraînerait que est vraie, ce qui contredit la définition de .
Pour appliquer le principe de récurrence, il faut en particulier démontrer la relation
Pour ce faire, on utilise souvent la méthode de l’hypothèse auxiliaire (I, p. 27) et c’est pourquoi la relation « est un entier et » (ou même ) est appelée l’hypothèse de récurrence.
Remarque
On utilise souvent, sous le nom de « principe de récurrence » divers critères qui se déduisent aisément de C61, et dont nous allons indiquer les plus importants:
1) Soit S\{n\} la relation
2) Soient k un entier, R\{n\} une relation telle que la relation
3) Soient a, b deux entiers tels que , et soit R\{n\} une relation telle que l’on ait
4) Soient a, b deux entiers tels que , et soit R\{n\} une relation telle que l’on ait
Alors, la relation
est vraie. On a en effet la relation
Si, pour un tel que , on avait (non ), on déduirait de 3) que l’on aurait (non ) contrairement à l’hypothèse; d’où le critère (« récurrence descendante »).
4. Parties finies d’ensembles ordonnés
Proposition 3 03L9
Soit un ensemble préordonné filtrant à droite (resp. un ensemble ordonné réticulé, resp. un ensemble totalement ordonné). Toute partie finie non vide de est majorée (resp. admet une borne supérieure et une borne inférieure, resp. admet un plus grand et un plus petit élément).
Démontrons la proposition par récurrence sur le nombre d’éléments de la partie considérée. Le résultat est trivial pour . Soit une partie à éléments de (avec ), et posons , où a éléments, donc n’est pas vide. L’hypothèse de récurrence implique qu’il existe un majorant (resp. une borne supérieure, resp. un plus grand élément) de . Puisque est filtrant à droite (resp. réticulé, resp. totalement ordonné), possède un majorant (resp. une borne supérieure, resp. un plus grand élément), qui est évidemment un majorant (resp. une borne supérieure, resp. un plus grand élément) de .
Corollaire 1 03LA
Tout ensemble fini totalement ordonné est bien ordonné et admet un plus grand élément.
Corollaire 2 03LB
Tout ensemble ordonné fini admet un élément maximal.
En effet, un tel ensemble est inductif en vertu du cor. 1 (cf. III, p. 20, th. 2).
5. Propriétés de caractère fini
Définition 2 03LC
Soit un ensemble. On dit qu’un ensemble de parties de est de caractère fini si la relation est équivalente à la relation « toute partie finie de appartient à ».
On dit qu’une propriété d’une partie d’un ensemble est de caractère fini si l’ensemble des parties de pour lesquelles est vraie est de caractère fini.
Exemple 1 03T9
L’ensemble des parties totalement ordonnées d’un ensemble ordonné est de caractère fini : en effet, pour qu’une partie de soit totalement ordonnée, il faut et il suffit que toute partie à deux éléments de le soit.
Exemple 2 03TA
\* L’ensemble des parties libres d’un module est de caractère fini (A, II, § 1, n° 11). Il en est de même de l’ensemble des parties algébriquement libres d’une extension d’un corps commutatif (A, V, § 5).
Exemple 3 03TB
L’ensemble des sous-modules d’un module E n’est pas de caractère fini, car une partie finie d’un sous-module de E n’est pas nécessairement un sous-module de E.
Théorème 1 03LD
Tout ensemble de parties d’un ensemble E, de caractère fini, admet un élément maximal (quand on l’ordonne par inclusion).
En vertu du th. 2 de III, p. 20, il suffit de prouver que est inductif; pour cela, nous montrerons que, pour toute partie de , totalement ordonnée par inclusion, la réunion X des ensembles de appartient à (III, p. 21, cor. 2). Comme est de caractère fini, il suffit d’établir que toute partie finie Y de X appartient à . Or, pour tout , il existe un ensemble tel que ; comme l’ensemble des () est fini et totalement ordonné par inclusion, il admet un plus grand élément S (III, p. 34, cor. 1); autrement dit, il existe un ensemble tel que . Mais comme et que Y est une partie finie de S, on a , puisque est de caractère fini, et ceci achève la démonstration.
Exercices
See the exercises for § 4.