§ 5. Calcul sur les entiers
1. Opérations sur les entiers et les ensembles finis
Proposition 1 03LP
Soit une famille finie d’entiers. Les cardinaux et sont alors des entiers.
Montrons d’abord que, si a et b sont des entiers, est un entier. Procédons par récurrence sur b. La proposition est vraie pour , car . Si est entier, il en est de même de (III, p. 31, prop. 1); mais (III, p. 27, corollaire), donc est entier, et par suite est un entier pour tout entier b.
Montrons maintenant, par récurrence sur , que est un entier. C’est évident si , car alors et . Si , on a , avec et ; alors (III, p. 26, prop. 5). L’hypothèse de récurrence est que est un entier; il en est donc de même de , d’après ce qui vient d’être démontré. Cela prouve que est entier pour tout .
Comme le produit de deux entiers a et b est la somme d’une famille finie d’entiers égaux à a (III, p. 27, cor. 2), est un entier. Montrons, par récurrence sur , que est un entier. C’est vrai pour , car alors .
D'autre part, si Card (I) = n + 1, on a (avec les mêmes notations que ci-dessus),
Corollaire 1 03LQ
La réunion E d'une famille finie* d'ensembles finis est un ensemble fini.
En effet, l'ensemble somme S de la famille est fini. Comme il existe une application de S sur E (II, p. 30), l'ensemble E est fini (III, p. 32, cor. 3).
Corollaire 2 03LR
Le produit d'une famille finie d'ensembles finis est un ensemble fini*.
Corollaire 3 03LS
Si a et b sont des entiers, est un entier*.
En effet, est le produit d'une famille finie d'entiers égaux à (III, p. 28, prop. 10).
Corollaire 4 03LT
L'ensemble des parties d'un ensemble fini E est fini*.
En effet, son cardinal est (III, p. 29, prop. 12).
2. Inégalités strictes entre entiers
Proposition 2 03LU
Soient a et b deux entiers ; pour que a < b, il faut et il suffit qu'il existe un entier c > 0 tel que b = a + c*.
En effet, si , on sait qu'il existe un cardinal (qui est donc un entier (III, p. 31, prop. 2)) tel que (III, p. 29, prop. 13); si , on a nécessairement . Inversement, si et , on a , donc .
Proposition 3 03LV
Soient* et deux familles finies d'entiers telles que pour tout et pour un indice i au moins. On a alors . Si on suppose de plus pour tout , on a .
Soit un indice tel que , et posons . On a avec (prop. 2), donc (III, p. 30, prop. 14)
Corollaire 1 03LW
Soient et des entiers tels que et ; alors .
Il suffit d’exprimer et comme produits de familles finies d’entiers (III, p. 28, prop. 10) et d’appliquer la prop. 3, en remarquant que la relation implique .
Corollaire 2 03LX
Soient et des entiers tels que et ; on a alors .
En effet, il existe un entier tel que (prop. 2); comme , on a ; d’où .
Corollaire 3 03LY
Soient des entiers (resp. des entiers tels que ). Pour que l’on ait (resp. ), il faut et il suffit que l’on ait .
En effet, si , on a par exemple , et la prop. 3 montre que et (si ).
Corollaire 4 03LZ
Si et sont des entiers tels que , il existe un entier et un seul tel que .
L’existence de résulte de la prop. 13 de III, p. 29, et son unicité du cor. 3 ci-dessus.
L’entier tel que (pour ) s’appelle la différence des entiers et , et se note . On vérifie aussitôt que, si sont des entiers tels que et , on a
3. Intervalles dans les ensembles d’entiers
Tout ensemble d’entiers, étant un ensemble de cardinaux, est bien ordonné (III, p. 24, th. 1); en outre, pour tout entier , la relation « est un cardinal et » est collectivisante (III, p. 25, Remarque), et l’ensemble des vérifiant cette relation est un ensemble d’entiers (III, p. 31, prop. 2) que l’on peut donc noter .
Proposition 4 03M0
Soient et des entiers; l’application est un isomorphisme strictement croissant de l’intervalle sur l’intervalle , et est l’isomorphisme réciproque.
Il est clair que les relations entraînent
Proposition 5 03M1
Si et sont des entiers tels que , l’intervalle est un ensemble fini dont le nombre d’éléments est .
En vertu de la prop. 4, on peut se limiter au cas où . Démontrons la proposition par récurrence sur . Elle est évidente pour . D’autre part, la relation équivaut à « ou » et la relation équivaut à (III, p. 31, prop. 2); autrement dit, l’intervalle est réunion de et de , et ces deux ensembles ne se rencontrent pas; en vertu de l’hypothèse de récurrence, le nombre d’éléments de est égal à , ce qui établit la proposition.
Proposition 6 03M2
Pour tout ensemble fini , totalement ordonné, ayant éléments (), il existe un isomorphisme et un seul de sur l’intervalle .
Comme et sont bien ordonnés (III, p. 34, cor. 1), et ont même nombre d’éléments (prop. 5), la proposition résulte de III, p. 21, th. 3 et p. 31, cor. 2.
4. Suites finies
On appelle suite finie (resp. suite finie d’éléments d’un ensemble ) une famille (resp. une famille d’éléments de ) dont l’ensemble d’indices est un ensemble fini d’entiers; le nombre d’éléments de s’appelle alors la longueur de la suite.
Soit une suite finie de longueur . En vertu de la prop. 6, il existe un isomorphisme et un seul de l’intervalle sur l’ensemble d’entiers . Pour tout , on dit que est le -ème terme de la suite; (resp. ) s’appelle le premier (resp. dernier) terme de la suite.
Soit une relation telle que les pour lesquels on a forment un ensemble fini d’entiers; une suite finie se note alors souvent . Par exemple, lorsque , on emploie souvent la notation . Dans les mêmes conditions, pour désigner, par exemple, le produit d’une famille d’ensembles , on utilise les notations et ; notations analogues pour la réunion, l’intersection, le produit cardinal, la somme cardinale, les lois de composition en Algèbre (A, I, § 1), etc.
5. Fonctions caractéristiques d’ensembles
Soient un ensemble, une partie de . On appelle fonction caractéristique de la partie de l’application de dans l’ensemble définie par les conditions:
Il est immédiat que la relation équivaut à ; on a pour tout , pour tout et ce sont les seules fonctions caractéristiques constantes dans . En outre, la proposition suivante découle aussitôt des définitions:
Proposition 7 03M3
Pour tout couple de parties A, B d’un ensemble E, on a
(1)
pour tout .
6. Division euclidienne
Théorème 1 03M4
Soient a et b des entiers tels que ; il existe des entiers q et r tels que et , et les entiers q et r sont déterminés de façon unique par ces conditions.
Les conditions imposées sont équivalentes à et (III, p. 36, prop. 2). Tout revient donc à trouver q tel que ; autrement dit, q doit être le plus petit entier tel que , ce qui montre que q et sont déterminés de façon unique. Pour montrer leur existence, remarquons qu’il existe des entiers p tels que , ne serait-ce que , puisque . Soit m le plus petit de ces entiers; on a , et on peut donc écrire avec (III, p. 31, prop. 2); il en résulte que .
Définition 1 03M5
Les notations étant celles du th. 1, on dit que r est le reste de la division de a par b. Si , on dit que a est multiple de b, ou que a est divisible par b, ou que b est un diviseur de a, ou que b divise a; le nombre q s’appelle alors le quotient de a par b et se note ou .
Lorsque a n’est pas multiple de b, le nombre q s’appelle la partie entière du quotient de a par b (cf. TG, IV, § 8).
Dans ce chapitre, le seul fait d’écrire ou impliquera que b divise a.
Les relations et sont équivalentes (si ). Tout multiple d’un multiple a de b est multiple de b, et l’on a si . D’autre part, si c et d sont des multiples de b, , et (lorsque ) sont des multiples de b, et l’on a
Les entiers multiples de 2 sont dits pairs, les autres impairs; ces derniers sont de la forme , d’après le th. 1.
7. Développement de base
Proposition 8 03M6
Soit un entier . Pour tout entier , soit le produit lexicographique (III, p. 22) de la famille d’intervalles tous identiques à . Pour tout , soit ; l’application est un isomorphisme de l’ensemble ordonné sur l’intervalle .
Nous démontrerons la proposition par récurrence sur ; elle découle aussitôt des définitions pour . Pour tout , posons ; l’application est un isomorphisme de sur le produit lexicographique de et de , comme il résulte des définitions. On peut écrire ; montrons que la relation dans entraîne . En effet, on a alors, ou bien , ou bien et . Dans le premier cas, l’hypothèse de récurrence entraîne que , donc (III, p. 31, prop. 2) ; par suite , puisque (III, p. 36, prop. 3). Si au contraire et , il est immédiat que . D’autre part, l’hypothèse de récurrence montre que , d’où . On en conclut que est un isomorphisme de sur une partie de l’intervalle ; mais comme cet intervalle et ont le même nombre d’éléments (III, p. 38, prop. 5), est une bijection (III, p. 32, cor. 4), ce qui achève la démonstration.
Remarquons maintenant que, pour tout entier , on a : il suffit de raisonner par récurrence sur , la proposition étant évidente pour , et l’hypothèse entraînant (III, p. 36, prop. 3 et p. 31, prop. 2). Il existe donc un plus petit entier tel que , et la prop. 8 prouve alors qu’il existe une suite finie et une seule telle que pour et ; en outre, on a nécessairement , sans quoi on déduirait de la prop. 8 que . On dit que est le développement de base du nombre entier .
\* Dans toutes les parties des mathématiques où on n’a pas en vue le calcul numérique, la prop. 8 sera surtout utile lorsqu’elle sera appliquée à un entier premier.\*
Lorsque l’entier est assez petit pour que cela soit praticable, on peut représenter chaque entier par un symbole distinctif appelé chiffre, les chiffres représentant 0 et 1 étant en général 0 et 1. Soient un entier et son développement de base ; si l’entier figurant dans ce développement est assez petit pour que ce soit praticable, on convient d’associer à l’entier la succession de symboles obtenue en écrivant de gauche à droite et en remplaçant chaque entier par le chiffre qui le représente; le symbole ainsi obtenu est appelé le symbole numérique associé à . On remplace alors souvent par son symbole numérique dans les termes ou relations où il figure.
Par exemple, si sont des chiffres, les symboles numériques sont respectivement associés à .
Il résulte de la prop. 8 que le symbole numérique associé à un entier est unique, et que, si , il contient chiffres au plus. On notera que le symbole numérique associé à l’entier est formé du chiffre 1 suivi de chiffres 0.
Ce système de représentation des entiers par des symboles numériques s’appelle le système de numération de base . Dans la pratique du Calcul numérique, on utilise les systèmes suivants : le système de base 2 ou système dyadique, où les chiffres sont 0 et 1 ; le système décimal, dans lequel les chiffres sont 0, 1, 2, 3, 4, 5 = 4 + 1, 6 = 5 + 1, 7 = 6 + 1, 8 = 7 + 1, 9 = 8 + 1, et où est l’entier 9 + 1 (dont le symbole numérique est donc 10 dans ce système).
Depuis le Moyen Age, le système décimal est traditionnellement utilisé dans le Calcul numérique, et c’est celui dont nous nous servirons lorsque nous aurons à écrire un entier explicité dans la suite de cet ouvrage. Nous renvoyons à la partie de ce Traité consacrée au Calcul numérique pour l’exposé des méthodes qui permettent d’obtenir les symboles numériques associés à la somme, la différence, le produit ou la partie entière du quotient de deux entiers donnés par leurs symboles numériques.
8. Analyse combinatoire
Proposition 9 (principe des bergers) 03M7
Soient et deux ensembles, et leurs cardinaux, une surjection de sur telle que les ensembles , pour , aient tous même cardinal ; on a alors .
En effet, la famille est une partition de , dont chaque élément est un ensemble de cardinal ; d’où la proposition (III, p. 27, cor. 2).
Définition 2 03M8
Soit un entier ; on note (qui se lit « factorielle ») le produit .
On a (II, p. 32) et ; il est clair que, pour tout entier , . Cette dernière relation, jointe à la relation , caractérise le terme , comme on le voit par récurrence sur .
Proposition 10 03M9
Soient et des entiers tels que . Alors est le nombre des applications injectives d’un ensemble à éléments dans un ensemble à éléments.
Procédons par récurrence sur le nombre d’éléments de . La proposition est évidente pour . Supposons que , et soient un ensemble à éléments, une partie de ayant éléments, et . Soient et les ensembles d’applications injectives de et respectivement dans , et soit l’application qui, à toute fonction , fait correspondre sa restriction à . Pour toute fonction , un élément de est déterminé de façon unique par sa valeur ; comme est injective, on doit avoir f(a) \in \mathbf{B} - f'(A'). Il en résulte a même nombre d'éléments que ; le principe des bergers montre alors que F possède
éléments, en vertu de l'hypothèse de récurrence, et cela démontre la proposition.
Corollaire 03MA
Le nombre de permutations d'un ensemble fini à n éléments est égal à n!*.
En effet, ce nombre est égal au nombre des injections de l'ensemble dans lui-même (III, p. 32, cor. 4).
Proposition 11 03MB
Soient E un ensemble fini à n éléments, et une suite finie d'entiers telle que . Alors le nombre des recouvrements de E par des ensembles mutuellement disjoints tels que Card pour , est égal à *.
Soient G l'ensemble des permutations de E, P l'ensemble des recouvrements satisfaisant aux conditions de l'énoncé. Comme , P n'est pas vide. Soit un élément de P. Pour toute permutation , la famille appartient encore à P; désignons-la par . Pour tout élément de P, cherchons le nombre d'éléments tels que . Pour qu'il en soit ainsi, il faut et il suffit que, pour tout indice , on ait ; donc l'ensemble des permutations considérées est équipotent au produit des ensembles de bijections de sur (II, p. 29, prop. 8); par conséquent l'ensemble a éléments (cor. de la prop. 10). Comme G a éléments, il suffit d'appliquer le principe des bergers pour obtenir la prop. 11.
Corollaire 1 03MC
Soient A un ensemble à n éléments, et p un entier . Le nombre des parties à p éléments de A est *.
Il suffit d'appliquer la prop. 11 au cas où , , .
Le nombre des parties à éléments d'un ensemble à éléments (si ) se note et s'appelle (pour des raisons qui apparaîtront en A, I, § 8, n° 2) le coefficient binomial d'indices n et p. De la relation résulte aussitôt que l'on a
Ceci résulte aussi du fait que, si E est un ensemble à n éléments, X ↦ E − X est une bijection de l’ensemble des parties à p éléments de E sur l’ensemble des parties à n − p éléments de E.
On pose pour tout couple d’entiers naturels tels que . Avec cette convention, le nombre des parties à p éléments d’un ensemble à n éléments est pour tout entier naturel .
Corollaire 2 03RG
Soient E et F des ensembles finis totalement ordonnés ayant respectivement p et n éléments. Le nombre des applications strictement croissantes de E dans F est alors .
En effet, une telle application est une injection de E dans F et, comme E et F sont bien ordonnés (III, p. 34, cor. 1), pour toute partie X à p éléments de F, il existe une application strictement croissante de E sur X et une seule (III, p. 21, th. 3).
Proposition 12 03RH
Pout tout entier n, on a .
En effet, si E est un ensemble à n éléments, le premier membre est le nombre des parties de E et on applique III, p. 29, prop. 12.
Soient E un ensemble à éléments, P l’ensemble des parties à éléments de E, a un élément de E, et . Notons P’ (resp. P”) l’ensemble des parties à éléments de E qui contiennent a (resp. qui ne contiennent pas a). L’ensemble P” est l’ensemble des parties à éléments de E’, et a donc éléments. L’application est une bijection de P’ sur l’ensemble des parties à p éléments de E’ ; P’ a donc éléments. La proposition résulte de ce que P est réunion des ensembles disjoints P’ et P”.
On peut démontrer la prop. 13 par un calcul facile utilisant la formule pour .
Proposition 14 03RJ
Soit n un entier > 0 ; le nombre (resp. ) des couples d’entiers tels que (resp. ) est (resp. ).
En effet, est le nombre des parties à 2 éléments de ; donc . On en déduit en remarquant que l’ensemble des couples tels que est la réunion de l’ensemble des couples tels que et de l’ensemble des couples où ; d’où .
Corollaire 03RK
Pour tout entier , on a* .
Dans l’ensemble des couples d’entiers tels que , notons l’ensemble des couples , où (pour un entier quelconque ); le nombre d’éléments de est ; d’autre part est une partition de , d’où le corollaire.
Proposition 15 03RL
Soient et des entiers, et un ensemble à éléments. Le nombre des applications de dans telles que (resp. pour ) est (resp. ).
Soit (resp. ) le nombre des applications de dans telles que (resp. pour ). Montrons d’abord que ; en effet, soit une partie de à éléments, et soit ; si est une application de dans telle que , sa restriction à est telle que , et en outre . Réciproquement, toute application de dans satisfaisant à définit une application et une seule de dans , dont elle est la restriction, et telle que .
Remarquons maintenant que si , on a, soit , soit , les deux éventualités s’excluant mutuellement. Par suite
\* Le nombre des monômes à indéterminées de degré total est évidemment égal au nombre des applications de dans telles que ; il est par suite égal à en vertu de la prop. 15; ce nombre est aussi celui des monômes à indéterminées de degré total (cf. A, IV, § 1).
Exercices
See the exercises for § 5.