Bourbaki

§ 5. Calcul sur les entiers

1. Opérations sur les entiers et les ensembles finis

Proposition 1 03LP

Soit (ai)i∈I(a_i)_{i \in I} une famille finie d’entiers. Les cardinaux ∑i∈Iai\sum_{i \in I} a_i et ∏i∈Iai\prod_{i \in I} a_i sont alors des entiers.

Montrons d’abord que, si a et b sont des entiers, a+ba + b est un entier. Procédons par récurrence sur b. La proposition est vraie pour b=0b = 0, car a+0=aa + 0 = a. Si a+ba + b est entier, il en est de même de (a+b)+1(a + b) + 1 (III, p. 31, prop. 1); mais (a+b)+1=a+(b+1)(a + b) + 1 = a + (b + 1) (III, p. 27, corollaire), donc a+(b+1)a + (b + 1) est entier, et par suite a+ba + b est un entier pour tout entier b.

Montrons maintenant, par récurrence sur n=Card (I)n = \mathrm{Card}\,(I), que ∑i∈Iai\sum_{i \in I} a_i est un entier. C’est évident si n=0n = 0, car alors I=∅I = \varnothing et ∑i∈Iai=0\sum_{i \in I} a_i = 0. Si Card (I)=n+1\mathrm{Card}\,(I) = n + 1, on a I=J∪{k}I = J \cup \{k\}, avec Card (J)=n\mathrm{Card}\,(J) = n et k∉Jk \notin J; alors ∑i∈Iai=ak+∑i∈Jai\sum_{i \in I} a_i = a_k + \sum_{i \in J} a_i (III, p. 26, prop. 5). L’hypothèse de récurrence est que ∑i∈Jai\sum_{i \in J} a_i est un entier; il en est donc de même de ak+∑i∈Jaia_k + \sum_{i \in J} a_i, d’après ce qui vient d’être démontré. Cela prouve que ∑i∈Iai\sum_{i \in I} a_i est entier pour tout nn.

Comme le produit abab de deux entiers a et b est la somme d’une famille finie d’entiers égaux à a (III, p. 27, cor. 2), abab est un entier. Montrons, par récurrence sur n=Card (I)n = \mathrm{Card}\,(I), que ∏i∈Iai\prod_{i \in I} a_i est un entier. C’est vrai pour n=0n = 0, car alors ∏i∈Iai=1\prod_{i \in I} a_i = 1.

D'autre part, si Card (I) = n + 1, on a (avec les mêmes notations que ci-dessus),

∏i∈Iai=ak⋅∏i∈Jai(III, p. 26, prop. 5), \prod_{i \in I} a_i = a_k \cdot \prod_{i \in J} a_i \quad (\text{III, p. 26, prop. 5}),
donc l'hypothèse de récurrence entraîne que ∏i∈Iai\prod_{i \in I} a_i est un entier. Par suite, ∏i∈Iai\prod_{i \in I} a_i est un entier pour tout nn.

Corollaire 1 03LQ

La réunion E d'une famille finie* (Xi)i∈I(X_i)_{i \in I} d'ensembles finis est un ensemble fini.

En effet, l'ensemble somme S de la famille (Xi)(X_i) est fini. Comme il existe une application de S sur E (II, p. 30), l'ensemble E est fini (III, p. 32, cor. 3).

Corollaire 2 03LR

Le produit d'une famille finie d'ensembles finis est un ensemble fini*.

Corollaire 3 03LS

Si a et b sont des entiers, aba^b est un entier*.

En effet, aba^b est le produit d'une famille finie d'entiers égaux à aa (III, p. 28, prop. 10).

Corollaire 4 03LT

L'ensemble des parties d'un ensemble fini E est fini*.

En effet, son cardinal est 2Card(E)2^{\text{Card}(E)} (III, p. 29, prop. 12).

2. Inégalités strictes entre entiers

Proposition 2 03LU

Soient a et b deux entiers ; pour que a < b, il faut et il suffit qu'il existe un entier c > 0 tel que b = a + c*.

En effet, si a<ba < b, on sait qu'il existe un cardinal c≤bc \leq b (qui est donc un entier (III, p. 31, prop. 2)) tel que b=a+cb = a + c (III, p. 29, prop. 13); si a≠ba \neq b, on a nécessairement c≠0c \neq 0. Inversement, si b=a+cb = a + c et c≠0c \neq 0, on a c≥1c \geq 1, donc a<a+1≤a+c=ba < a + 1 \leq a + c = b.

Proposition 3 03LV

Soient* (ai)i∈I(a_i)_{i \in I} et (bi)i∈I(b_i)_{i \in I} deux familles finies d'entiers telles que ai≤bia_i \leq b_i pour tout i∈Ii \in I et ai<bia_i < b_i pour un indice i au moins. On a alors ∑i∈Iai<∑i∈Ibi\sum_{i \in I} a_i < \sum_{i \in I} b_i. Si on suppose de plus bi>0b_i > 0 pour tout i∈Ii \in I, on a ∏i∈Iai<∏i∈Ibi\prod_{i \in I} a_i < \prod_{i \in I} b_i.

Soit jj un indice tel que aj<bja_j < b_j, et posons J=I−{j}J = I - \{j\}. On a bj=aj+cjb_j = a_j + c_j avec cj>0c_j > 0 (prop. 2), donc (III, p. 30, prop. 14)

∑i∈Ibi=aj+cj+∑i∈Jbi≥cj+aj+∑i∈Jai=cj+∑i∈Iai \sum_{i \in I} b_i = a_j + c_j + \sum_{i \in J} b_i \geq c_j + a_j + \sum_{i \in J} a_i = c_j + \sum_{i \in I} a_i
et comme cj>0c_j > 0, on en déduit la première assertion (prop. 2). De même
∏i∈Ibi=(aj+cj)∏i∈Jbi=aj∏i∈Jbi+cj∏i∈Jbi≥∏i∈Iai+cj∏i∈Jbi; \prod_{i \in I} b_i = (a_j + c_j) \prod_{i \in J} b_i = a_j \prod_{i \in J} b_i + c_j \prod_{i \in J} b_i \geq \prod_{i \in I} a_i + c_j \prod_{i \in J} b_i;
or, comme cjc_j et tous les bib_i sont ≠0\neq 0, le produit cj∏i∈Jbic_j \prod_{i \in J} b_i est ≠0\neq 0 (III, p. 28, prop. 7); la seconde assertion en résulte, compte tenu de la prop. 2.

Corollaire 1 03LW

Soient a,a′a, a' et bb des entiers tels que a<a′a < a' et b>0b > 0; alors ab<a′ba^b < a'^b.

Il suffit d’exprimer aba^b et a′ba'^b comme produits de familles finies d’entiers (III, p. 28, prop. 10) et d’appliquer la prop. 3, en remarquant que la relation a<a′a < a' implique a′>0a' > 0.

Corollaire 2 03LX

Soient a,ba, b et b′b' des entiers tels que a>1a > 1 et b<b′b < b'; on a alors ab<ab′a^b < a^{b'}.

En effet, il existe un entier c>0c > 0 tel que b′=b+cb' = b + c (prop. 2); comme c⩾1c \geqslant 1, on a ac⩾a>1a^c \geqslant a > 1; d’où ab′=abac>aba^{b'} = a^b a^c > a^b.

Corollaire 3 03LY

Soient a,b,b′a, b, b' des entiers (resp. des entiers tels que a>0a > 0). Pour que l’on ait a+b=a+b′a + b = a + b' (resp. ab=ab′ab = ab'), il faut et il suffit que l’on ait b=b′b = b'.

En effet, si b≠b′b \neq b', on a par exemple b<b′b < b', et la prop. 3 montre que a+b<a+b′a + b < a + b' et ab<ab′ab < ab' (si a>0a > 0).

Corollaire 4 03LZ

Si aa et bb sont des entiers tels que a⩽ba \leqslant b, il existe un entier cc et un seul tel que b=a+cb = a + c.

L’existence de cc résulte de la prop. 13 de III, p. 29, et son unicité du cor. 3 ci-dessus.

L’entier cc tel que b=a+cb = a + c (pour a⩽ba \leqslant b) s’appelle la différence des entiers bb et aa, et se note b−ab - a. On vérifie aussitôt que, si a,b,a′,b′a, b, a', b' sont des entiers tels que a⩽ba \leqslant b et a′⩽b′a' \leqslant b', on a

(b−a)+(b′−a′)=(b+b′)−(a+a′).(b - a) + (b' - a') = (b + b') - (a + a').

3. Intervalles dans les ensembles d’entiers

Tout ensemble d’entiers, étant un ensemble de cardinaux, est bien ordonné (III, p. 24, th. 1); en outre, pour tout entier aa, la relation « xx est un cardinal et x⩽ax \leqslant a » est collectivisante (III, p. 25, Remarque), et l’ensemble des xx vérifiant cette relation est un ensemble d’entiers (III, p. 31, prop. 2) que l’on peut donc noter {0,a}\{0, a\}.

Proposition 4 03M0

Soient aa et bb des entiers; l’application x↦a+xx \mapsto a + x est un isomorphisme strictement croissant de l’intervalle [0,b][0, b] sur l’intervalle [a,a+b][a, a + b], et y↦y−ay \mapsto y - a est l’isomorphisme réciproque.

Il est clair que les relations 0⩽x⩽b0 \leqslant x \leqslant b entraînent

a⩽a+x⩽a+b;a \leqslant a + x \leqslant a + b;
l’application x↦a+xx \mapsto a + x est strictement croissante (donc injective) en raison de la prop. 3 de III, p. 36. Enfin, les relations a⩽y⩽a+ba \leqslant y \leqslant a + b entraînent y=a+xy = a + x avec x⩾0x \geqslant 0 et a+x⩽a+ba + x \leqslant a + b, d’où x⩽bx \leqslant b (III, p. 36, prop. 3), ce qui achève la démonstration.

Proposition 5 03M1

Si aa et bb sont des entiers tels que a≤ba \leq b, l’intervalle [a,b][a, b] est un ensemble fini dont le nombre d’éléments est (b−a)+1(b - a) + 1.

En vertu de la prop. 4, on peut se limiter au cas où a=0a = 0. Démontrons la proposition par récurrence sur bb. Elle est évidente pour b=0b = 0. D’autre part, la relation 0≤x≤b+10 \leq x \leq b + 1 équivaut à « 0≤x<b+10 \leq x < b + 1 ou x=b+1x = b + 1 » et la relation 0≤x<b+10 \leq x < b + 1 équivaut à 0≤x≤b0 \leq x \leq b (III, p. 31, prop. 2); autrement dit, l’intervalle [0,b+1][0, b + 1] est réunion de [0,b][0, b] et de {b+1}\{b + 1\}, et ces deux ensembles ne se rencontrent pas; en vertu de l’hypothèse de récurrence, le nombre d’éléments de [0,b+1][0, b + 1] est égal à (b+1)+1(b + 1) + 1, ce qui établit la proposition.

Proposition 6 03M2

Pour tout ensemble fini EE, totalement ordonné, ayant nn éléments (n≥1n \geq 1), il existe un isomorphisme et un seul de EE sur l’intervalle [1,n][1, n].

Comme EE et [1,n][1, n] sont bien ordonnés (III, p. 34, cor. 1), et ont même nombre d’éléments (prop. 5), la proposition résulte de III, p. 21, th. 3 et p. 31, cor. 2.

4. Suites finies

On appelle suite finie (resp. suite finie d’éléments d’un ensemble EE) une famille (resp. une famille d’éléments de EE) dont l’ensemble d’indices est un ensemble fini II d’entiers; le nombre d’éléments de II s’appelle alors la longueur de la suite.

Soit (ti)i∈I(t_i)_{i \in I} une suite finie de longueur nn. En vertu de la prop. 6, il existe un isomorphisme ff et un seul de l’intervalle [1,n][1, n] sur l’ensemble d’entiers II. Pour tout k∈[1,n]k \in [1, n], on dit que tf(k)t_{f(k)} est le kk-ème terme de la suite; tf(1)t_{f(1)} (resp. tf(n)t_{f(n)}) s’appelle le premier (resp. dernier) terme de la suite.

Soit P{i}P \{ i \} une relation telle que les ii pour lesquels on a P{i}P \{ i \} forment un ensemble fini II d’entiers; une suite finie (ti)i∈I(t_i)_{i \in I} se note alors souvent (ti)P{i}(t_i)_{P \{ i \}}. Par exemple, lorsque I=[a,b]I = [a, b], on emploie souvent la notation (ti)a≤i≤b(t_i)_{a \leq i \leq b}. Dans les mêmes conditions, pour désigner, par exemple, le produit d’une famille d’ensembles (Xi)i∈I(X_i)_{i \in I}, on utilise les notations ∏P{i}Xi\prod_{P \{ i \}} X_i et ∏i=abXi\prod_{i = a}^{b} X_i; notations analogues pour la réunion, l’intersection, le produit cardinal, la somme cardinale, les lois de composition en Algèbre (A, I, § 1), etc.

5. Fonctions caractéristiques d’ensembles

Soient EE un ensemble, AA une partie de EE. On appelle fonction caractéristique de la partie AA de EE l’application φA\varphi_A de EE dans l’ensemble {0,1}\{0, 1\} définie par les conditions:

φA(x)=1pour x∈A;φA(x)=0pour x∈E−A. \varphi_A(x) = 1 \quad \text{pour } x \in A; \qquad \varphi_A(x) = 0 \quad \text{pour } x \in E - A.

Il est immédiat que la relation φA=φB\varphi_A = \varphi_B équivaut à A=BA = B; on a φE(x)=1\varphi_E(x) = 1 pour tout x∈Ex \in E, φ∅(x)=0\varphi_\emptyset(x) = 0 pour tout x∈Ex \in E et ce sont les seules fonctions caractéristiques constantes dans EE. En outre, la proposition suivante découle aussitôt des définitions:

Proposition 7 03M3

Pour tout couple de parties A, B d’un ensemble E, on a

(1)

φE−A(x)=1−φA(x) \varphi_{E-A}(x) = 1 - \varphi_A(x)
(2)
φA∩B(x)=φA(x)φB(x) \varphi_{A \cap B}(x) = \varphi_A(x)\varphi_B(x)
(3)
φA∪B(x)+φA∩B(x)=φA(x)+φB(x) \varphi_{A \cup B}(x) + \varphi_{A \cap B}(x) = \varphi_A(x) + \varphi_B(x)

pour tout x∈Ex \in E.

6. Division euclidienne

Théorème 1 03M4

Soient a et b des entiers tels que b>0b > 0; il existe des entiers q et r tels que a=bq+ra = bq + r et r<br < b, et les entiers q et r sont déterminés de façon unique par ces conditions.

Les conditions imposées sont équivalentes à bq≤a<b(q+1)bq \leq a < b(q + 1) et r=a−bqr = a - bq (III, p. 36, prop. 2). Tout revient donc à trouver q tel que bq≤a<b(q+1)bq \leq a < b(q + 1); autrement dit, q doit être le plus petit entier tel que a<b(q+1)a < b(q + 1), ce qui montre que q et r=a−bqr = a - bq sont déterminés de façon unique. Pour montrer leur existence, remarquons qu’il existe des entiers p tels que a<bpa < bp, ne serait-ce que a+1a + 1, puisque b>0b > 0. Soit m le plus petit de ces entiers; on a m≠0m \neq 0, et on peut donc écrire m=q+1m = q + 1 avec q≤mq \leq m (III, p. 31, prop. 2); il en résulte que bq≤a<b(q+1)bq \leq a < b(q + 1).

Définition 1 03M5

Les notations étant celles du th. 1, on dit que r est le reste de la division de a par b. Si r=0r = 0, on dit que a est multiple de b, ou que a est divisible par b, ou que b est un diviseur de a, ou que b divise a; le nombre q s’appelle alors le quotient de a par b et se note ab\frac{a}{b} ou a/ba/b.

Lorsque a n’est pas multiple de b, le nombre q s’appelle la partie entière du quotient de a par b (cf. TG, IV, § 8).

Dans ce chapitre, le seul fait d’écrire a/ba/b ou ab\frac{a}{b} impliquera que b divise a.

Les relations a=bqa = bq et q=a/bq = a/b sont équivalentes (si b>0b > 0). Tout multiple a′a' d’un multiple a de b est multiple de b, et l’on a a′/b=(a′/a)(a/b)a'/b = (a'/a)(a/b) si a≠0a \neq 0. D’autre part, si c et d sont des multiples de b, c+dc + d, et c−dc - d (lorsque d≤cd \leq c) sont des multiples de b, et l’on a

c+db=cb+dbetc−db=cb−db. \frac{c + d}{b} = \frac{c}{b} + \frac{d}{b} \quad \text{et} \quad \frac{c - d}{b} = \frac{c}{b} - \frac{d}{b}.

Les entiers multiples de 2 sont dits pairs, les autres impairs; ces derniers sont de la forme 2n+12n + 1, d’après le th. 1.

7. Développement de base bb

Proposition 8 03M6

Soit bb un entier >1> 1. Pour tout entier k>0k > 0, soit EkE_k le produit lexicographique (III, p. 22) de la famille (Jn)0≤n≤k−1(J_n)_{0 \leq n \leq k-1} d’intervalles tous identiques à (0,b−1)(0, b-1). Pour tout r=(r0,r1,…,rk−1)∈Ekr = (r_0, r_1, \ldots, r_{k-1}) \in E_k, soit fk(r)=∑h=0k−1rhbk−h−1f_k(r) = \sum_{h=0}^{k-1} r_h b^{k-h-1}; l’application fkf_k est un isomorphisme de l’ensemble ordonné EkE_k sur l’intervalle (0,bk−1)(0, b^k - 1).

Nous démontrerons la proposition par récurrence sur kk; elle découle aussitôt des définitions pour k=1k = 1. Pour tout r=(r0,…,rk−1,rk)∈Ek+1r = (r_0, \ldots, r_{k-1}, r_k) \in E_{k+1}, posons φ(r)=(r0,…,rk−1)∈Ek\varphi(r) = (r_0, \ldots, r_{k-1}) \in E_k; l’application r↦(φ(r),rk)r \mapsto (\varphi(r), r_k) est un isomorphisme de Ek+1E_{k+1} sur le produit lexicographique de EkE_k et de J=(0,b−1)J = (0, b-1), comme il résulte des définitions. On peut écrire fk+1(r)=b⋅fk(φ(r))+rkf_{k+1}(r) = b \cdot f_k(\varphi(r)) + r_k; montrons que la relation r<r′r < r' dans Ek+1E_{k+1} entraîne fk+1(r)<fk+1(r′)f_{k+1}(r) < f_{k+1}(r'). En effet, on a alors, ou bien φ(r)<φ(r′)\varphi(r) < \varphi(r'), ou bien φ(r)=φ(r′)\varphi(r) = \varphi(r') et rk<rk′r_k < r'_k. Dans le premier cas, l’hypothèse de récurrence entraîne que fk(φ(r))<fk(φ(r′))f_k(\varphi(r)) < f_k(\varphi(r')), donc (III, p. 31, prop. 2) fk(φ(r′))≥fk(φ(r))+1f_k(\varphi(r')) \geq f_k(\varphi(r)) + 1; par suite fk+1(r′)≥b⋅fk(φ(r))+b>fk+1(r)f_{k+1}(r') \geq b \cdot f_k(\varphi(r)) + b > f_{k+1}(r), puisque rk≤b−1r_k \leq b-1 (III, p. 36, prop. 3). Si au contraire φ(r)=φ(r′)\varphi(r) = \varphi(r') et rk<rk′r_k < r'_k, il est immédiat que fk+1(r)<fk+1(r′)f_{k+1}(r) < f_{k+1}(r'). D’autre part, l’hypothèse de récurrence montre que fk(φ(r))≤bk−1f_k(\varphi(r)) \leq b^k - 1, d’où fk+1(r)≤b(bk−1)+b−1=bk+1−1f_{k+1}(r) \leq b(b^k - 1) + b - 1 = b^{k+1} - 1. On en conclut que fk+1f_{k+1} est un isomorphisme de Ek+1E_{k+1} sur une partie de l’intervalle (0,bk+1−1)(0, b^{k+1} - 1); mais comme cet intervalle et Ek+1E_{k+1} ont le même nombre d’éléments bk+1b^{k+1} (III, p. 38, prop. 5), fk+1f_{k+1} est une bijection (III, p. 32, cor. 4), ce qui achève la démonstration.

Remarquons maintenant que, pour tout entier aa, on a a<baa < b^a: il suffit de raisonner par récurrence sur aa, la proposition étant évidente pour a=0a = 0, et l’hypothèse a<baa < b^a entraînant a+1≤ba<b⋅ba=ba+1a + 1 \leq b^a < b \cdot b^a = b^{a+1} (III, p. 36, prop. 3 et p. 31, prop. 2). Il existe donc un plus petit entier kk tel que a<bka < b^k, et la prop. 8 prouve alors qu’il existe une suite finie et une seule (rh)0≤h≤k−1(r_h)_{0 \leq h \leq k-1} telle que 0≤rh≤b−10 \leq r_h \leq b-1 pour 0≤h≤k−10 \leq h \leq k-1 et a=∑h=0k−1rhbk−h−1a = \sum_{h=0}^{k-1} r_h b^{k-h-1}; en outre, on a nécessairement r0>0r_0 > 0, sans quoi on déduirait de la prop. 8 que a<bk−1a < b^{k-1}. On dit que ∑h=0k−1rhbk−h−1\sum_{h=0}^{k-1} r_h b^{k-h-1} est le développement de base bb du nombre entier aa.

\* Dans toutes les parties des mathématiques où on n’a pas en vue le calcul numérique, la prop. 8 sera surtout utile lorsqu’elle sera appliquée à un entier bb premier.\*

Lorsque l’entier bb est assez petit pour que cela soit praticable, on peut représenter chaque entier <b< b par un symbole distinctif appelé chiffre, les chiffres représentant 0 et 1 étant en général 0 et 1. Soient aa un entier et ∑h=0k−1rhbk−h−1\sum_{h=0}^{k-1} r_h b^{k-h-1} son développement de base bb; si l’entier kk figurant dans ce développement est assez petit pour que ce soit praticable, on convient d’associer à l’entier aa la succession de symboles obtenue en écrivant de gauche à droite r0r1…rk−2rk−1r_0 r_1 \ldots r_{k-2} r_{k-1} et en remplaçant chaque entier rir_i par le chiffre qui le représente; le symbole ainsi obtenu est appelé le symbole numérique associé à aa. On remplace alors souvent aa par son symbole numérique dans les termes ou relations où il figure.

Par exemple, si C,Q,F,DC, Q, F, D sont des chiffres, les symboles numériques CQ,CQF,CQFDCQ, CQF, CQFD sont respectivement associés à Cb+Q,Cb2+Qb+F,Cb3+Qb2+Fb+DCb + Q, Cb^2 + Qb + F, Cb^3 + Qb^2 + Fb + D.

Il résulte de la prop. 8 que le symbole numérique associé à un entier aa est unique, et que, si a<bka < b^k, il contient kk chiffres au plus. On notera que le symbole numérique associé à l’entier bkb^k est formé du chiffre 1 suivi de kk chiffres 0.

Ce système de représentation des entiers par des symboles numériques s’appelle le système de numération de base bb. Dans la pratique du Calcul numérique, on utilise les systèmes suivants : a)a) le système de base 2 ou système dyadique, où les chiffres sont 0 et 1 ; b)b) le système décimal, dans lequel les chiffres sont 0, 1, 2, 3, 4, 5 = 4 + 1, 6 = 5 + 1, 7 = 6 + 1, 8 = 7 + 1, 9 = 8 + 1, et où bb est l’entier 9 + 1 (dont le symbole numérique est donc 10 dans ce système).

Depuis le Moyen Age, le système décimal est traditionnellement utilisé dans le Calcul numérique, et c’est celui dont nous nous servirons lorsque nous aurons à écrire un entier explicité dans la suite de cet ouvrage. Nous renvoyons à la partie de ce Traité consacrée au Calcul numérique pour l’exposé des méthodes qui permettent d’obtenir les symboles numériques associés à la somme, la différence, le produit ou la partie entière du quotient de deux entiers donnés par leurs symboles numériques.

8. Analyse combinatoire

Proposition 9 (principe des bergers) 03M7

Soient EE et FF deux ensembles, aa et bb leurs cardinaux, ff une surjection de EE sur FF telle que les ensembles f−1(y)f^{-1}(y), pour y∈Fy \in F, aient tous même cardinal cc; on a alors a=bca = bc.

En effet, la famille (f−1(y))y∈F(f^{-1}(y))_{y \in F} est une partition de EE, dont chaque élément est un ensemble de cardinal cc; d’où la proposition (III, p. 27, cor. 2).

Définition 2 03M8

Soit nn un entier ; on note n!n! (qui se lit « factorielle nn ») le produit ∏i<n(i+1)\prod_{i < n} (i + 1).

On a 0!=10! = 1 (II, p. 32) et 1!=11! = 1; il est clair que, pour tout entier nn, (n+1)!=n!(n+1)(n + 1)! = n!(n + 1). Cette dernière relation, jointe à la relation 0!=10! = 1, caractérise le terme n!n!, comme on le voit par récurrence sur nn.

Proposition 10 03M9

Soient mm et nn des entiers tels que m≤nm \leq n. Alors n!/(n−m)!n!/(n - m)! est le nombre des applications injectives d’un ensemble AA à mm éléments dans un ensemble BB à nn éléments.

Procédons par récurrence sur le nombre m≤nm \leq n d’éléments de AA. La proposition est évidente pour m=0m = 0. Supposons que m+1≤nm + 1 \leq n, et soient AA un ensemble à m+1m + 1 éléments, A′A' une partie de AA ayant mm éléments, et {a}=A−A′\{a\} = A - A'. Soient FF et F′F' les ensembles d’applications injectives de AA et A′A' respectivement dans BB, et soit φ\varphi l’application f↦f∣A′f \mapsto f|_{A'} qui, à toute fonction f∈Ff \in F, fait correspondre sa restriction à A′A'. Pour toute fonction f′∈F′f' \in F', un élément ff de φ(f′)\varphi(f') est déterminé de façon unique par sa valeur f(a)f(a); comme ff est injective, on doit avoir f(a) \in \mathbf{B} - f'(A'). Il en résulte φ−1(f′)\varphi^{-1}(f') a même nombre d'éléments n−mn - m que B−f′(A′)\mathbf{B} - f'(A'); le principe des bergers montre alors que F possède

(n−m)n!(n−m)!=n!(n−m−1)! (n - m) \frac{n!}{(n - m)!} = \frac{n!}{(n - m - 1)!}

éléments, en vertu de l'hypothèse de récurrence, et cela démontre la proposition.

Corollaire 03MA

Le nombre de permutations d'un ensemble fini à n éléments est égal à n!*.

En effet, ce nombre est égal au nombre des injections de l'ensemble dans lui-même (III, p. 32, cor. 4).

Proposition 11 03MB

Soient E un ensemble fini à n éléments, et (pi)1≤i≤h(p_i)_{1 \leq i \leq h} une suite finie d'entiers telle que ∑i=1hpi=n\sum_{i=1}^{h} p_i = n. Alors le nombre des recouvrements (Xi)1≤i≤h(X_i)_{1 \leq i \leq h} de E par des ensembles mutuellement disjoints tels que Card (Xi)=pi(X_i) = p_i pour 1≤i≤h1 \leq i \leq h, est égal à n!/∏i=1hpi!n! / \prod_{i=1}^{h} p_i!*.

Soient G l'ensemble des permutations de E, P l'ensemble des recouvrements (Xi)1≤i≤h(X_i)_{1 \leq i \leq h} satisfaisant aux conditions de l'énoncé. Comme ∑i=1hpi=n\sum_{i=1}^{h} p_i = n, P n'est pas vide. Soit (Ai)1≤i≤h(A_i)_{1 \leq i \leq h} un élément de P. Pour toute permutation f∈Gf \in G, la famille (f(Ai))1≤i≤h(f(A_i))_{1 \leq i \leq h} appartient encore à P; désignons-la par φ(f)\varphi(f). Pour tout élément (Xi)1≤i≤h(X_i)_{1 \leq i \leq h} de P, cherchons le nombre d'éléments f∈Gf \in G tels que φ(f)=(Xi)\varphi(f) = (X_i). Pour qu'il en soit ainsi, il faut et il suffit que, pour tout indice ii, on ait f(Ai)=Xif(A_i) = X_i; donc l'ensemble des permutations ff considérées est équipotent au produit des ensembles de bijections de AiA_i sur XiX_i (II, p. 29, prop. 8); par conséquent l'ensemble φ−1((Xi)1≤i≤h)\varphi^{-1}((X_i)_{1 \leq i \leq h}) a ∏i=1hpi!\prod_{i=1}^{h} p_i! éléments (cor. de la prop. 10). Comme G a n!n! éléments, il suffit d'appliquer le principe des bergers pour obtenir la prop. 11.

Corollaire 1 03MC

Soient A un ensemble à n éléments, et p un entier ≤n\leq n. Le nombre des parties à p éléments de A est n!p!(n−p)!\frac{n!}{p!(n-p)!}*.

Il suffit d'appliquer la prop. 11 au cas où h=2h = 2, p1=pp_1 = p, p2=n−pp_2 = n - p.

Le nombre des parties à pp éléments d'un ensemble à nn éléments (si p≤np \leq n) se note (np)\binom{n}{p} et s'appelle (pour des raisons qui apparaîtront en A, I, § 8, n° 2) le coefficient binomial d'indices n et p. De la relation (np)=n!p!(n−p)!\binom{n}{p} = \frac{n!}{p!(n-p)!} résulte aussitôt que l'on a

(np)=(nn−p). \binom{n}{p} = \binom{n}{n-p}.

Ceci résulte aussi du fait que, si E est un ensemble à n éléments, X ↦ E − X est une bijection de l’ensemble des parties à p éléments de E sur l’ensemble des parties à n − p éléments de E.

On pose (np)=0\binom{n}{p} = 0 pour tout couple d’entiers naturels tels que p>np > n. Avec cette convention, le nombre des parties à p éléments d’un ensemble à n éléments est (np)\binom{n}{p} pour tout entier naturel pp.

Corollaire 2 03RG

Soient E et F des ensembles finis totalement ordonnés ayant respectivement p et n éléments. Le nombre des applications strictement croissantes de E dans F est alors (np)\binom{n}{p}.

En effet, une telle application est une injection de E dans F et, comme E et F sont bien ordonnés (III, p. 34, cor. 1), pour toute partie X à p éléments de F, il existe une application strictement croissante de E sur X et une seule (III, p. 21, th. 3).

Proposition 12 03RH

Pout tout entier n, on a ∑p(np)=2n\sum_p \binom{n}{p} = 2^n.

En effet, si E est un ensemble à n éléments, le premier membre est le nombre des parties de E et on applique III, p. 29, prop. 12.

Proposition 13 03RI

Soient n et p des entiers ; on a

(n+1p+1)=(np+1)+(np). \binom{n+1}{p+1} = \binom{n}{p+1} + \binom{n}{p}.

Soient E un ensemble à n+1n + 1 éléments, P l’ensemble des parties à p+1p + 1 éléments de E, a un élément de E, et E′=E−{a}E' = E - \{a\}. Notons P’ (resp. P”) l’ensemble des parties à p+1p + 1 éléments de E qui contiennent a (resp. qui ne contiennent pas a). L’ensemble P” est l’ensemble des parties à p+1p + 1 éléments de E’, et a donc (np+1)\binom{n}{p+1} éléments. L’application X↦X∩E′X \mapsto X \cap E' est une bijection de P’ sur l’ensemble des parties à p éléments de E’ ; P’ a donc (np)\binom{n}{p} éléments. La proposition résulte de ce que P est réunion des ensembles disjoints P’ et P”.

On peut démontrer la prop. 13 par un calcul facile utilisant la formule (np)=n!p!(n−p)!\binom{n}{p} = \frac{n!}{p!(n-p)!} pour p≤np \leq n.

Proposition 14 03RJ

Soit n un entier > 0 ; le nombre ana_n (resp. bnb_n) des couples (i,j)(i, j) d’entiers tels que 1≤i≤j≤n1 \leq i \leq j \leq n (resp. 1≤i<j≤n1 \leq i < j \leq n) est n(n+1)2\frac{n(n+1)}{2} (resp. n(n−1)2\frac{n(n-1)}{2}).

En effet, bnb_n est le nombre des parties à 2 éléments de {1,n}\{1, n\}; donc bn=n!2!(n−2)!=n(n−1)2b_n = \frac{n!}{2!(n-2)!} = \frac{n(n-1)}{2}. On en déduit ana_n en remarquant que l’ensemble des couples (i,j)(i, j) tels que 1≤i≤j≤n1 \leq i \leq j \leq n est la réunion de l’ensemble des couples (i,j)(i, j) tels que 1≤i<j≤n1 \leq i < j \leq n et de l’ensemble des couples (i,i)(i, i) où 1≤i≤n1 \leq i \leq n; d’où an=n+bn=n(n+1)2a_n = n + b_n = \frac{n(n+1)}{2}.

Corollaire 03RK

Pour tout entier n>0n > 0, on a* ∑i=1ni=n(n+1)2\sum_{i=1}^{n} i = \frac{n(n+1)}{2}.

Dans l’ensemble AA des couples d’entiers (i,j)(i, j) tels que 1≤i≤j≤n1 \leq i \leq j \leq n, notons AkA_k l’ensemble des couples (i,k)(i, k), où 1≤i≤k1 \leq i \leq k (pour un entier quelconque k≤nk \leq n); le nombre d’éléments de AkA_k est kk; d’autre part (Ak)1≤k≤n(A_k)_{1 \leq k \leq n} est une partition de AA, d’où le corollaire.

Proposition 15 03RL

Soient nn et hh des entiers, et EE un ensemble à hh éléments. Le nombre des applications uu de EE dans {0,n}\{0, n\} telles que ∑x∈Eu(x)≤n\sum_{x \in E} u(x) \leq n (resp. ∑x∈Eu(x)=n\sum_{x \in E} u(x) = n pour h>0h > 0) est (n+hn)\binom{n+h}{n} (resp. (n+h−1h−1)\binom{n+h-1}{h-1}).

Soit A(h,n)A(h, n) (resp. B(h,n)B(h, n)) le nombre des applications uu de EE dans {0,n}\{0, n\} telles que ∑x∈Eu(x)≤n\sum_{x \in E} u(x) \leq n (resp. ∑x∈Eu(x)=n\sum_{x \in E} u(x) = n pour h>0h > 0). Montrons d’abord que A(h−1,n)=B(h,n)A(h-1, n) = B(h, n); en effet, soit E′E' une partie de EE à h−1h-1 éléments, et soit {a}=E−E′\{a\} = E - E'; si uu est une application de EE dans {0,n}\{0, n\} telle que ∑x∈Eu(x)=n\sum_{x \in E} u(x) = n, sa restriction u′u' à E′E' est telle que ∑x∈E′u′(x)≤n\sum_{x \in E'} u'(x) \leq n, et en outre u(a)=n−∑x∈E′u′(x)u(a) = n - \sum_{x \in E'} u'(x). Réciproquement, toute application u′u' de E′E' dans {0,n}\{0, n\} satisfaisant à ∑x∈E′u′(x)≤n\sum_{x \in E'} u'(x) \leq n définit une application et une seule uu de EE dans {0,n}\{0, n\}, dont elle est la restriction, et telle que ∑x∈Eu(x)=n\sum_{x \in E} u(x) = n.

Remarquons maintenant que si ∑x∈Eu(x)≤n\sum_{x \in E} u(x) \leq n, on a, soit ∑x∈Eu(x)=n\sum_{x \in E} u(x) = n, soit ∑x∈Eu(x)≤n−1\sum_{x \in E} u(x) \leq n-1, les deux éventualités s’excluant mutuellement. Par suite

A(h,n)=A(h,n−1)+B(h,n)=A(h,n−1)+A(h−1,n). A(h, n) = A(h, n-1) + B(h, n) = A(h, n-1) + A(h-1, n).
Comme A(0,0)=1=(00)A(0, 0) = 1 = \binom{0}{0}, la formule A(h,n)=(n+hh)A(h, n) = \binom{n+h}{h} résulte de ce qui précède et de la prop. 13 (III, p. 43), par récurrence sur n+hn + h.

\* Le nombre des monômes à hh indéterminées X1α1X2α2…XhαhX_1^{\alpha_1}X_2^{\alpha_2}\ldots X_h^{\alpha_h} de degré total ≤n\leq n est évidemment égal au nombre des applications i↦αii \mapsto \alpha_i de {1,h}\{1, h\} dans {0,n}\{0, n\} telles que ∑i=0hαi≤n\sum_{i=0}^h \alpha_i \leq n; il est par suite égal à (n+hh)\binom{n+h}{h} en vertu de la prop. 15; ce nombre est aussi celui des monômes à h+1h+1 indéterminées de degré total nn (cf. A, IV, § 1).

Exercices

See the exercises for § 5.

Transcribed from the printed edition, 2006, Springer. Not translated.