§ 6. Ensembles infinis
1. L’ensemble des entiers naturels
Définition 1 03MV
On dit qu’un ensemble est infini s’il n’est pas fini.
En particulier, un cardinal est infini s’il n’est pas un entier.
Remarquons que la relation « il existe un ensemble infini » entraîne que la relation « x est un entier » est collectivisante (II, p. 3); en effet, si α est un cardinal infini, et n un entier quelconque, on ne peut avoir α ≤ n (III, p. 31, prop. 2); on a donc n < α pour tout entier n, ce qui prouve que l’ensemble des entiers < α (III, p. 25, Remarque) contient tous les entiers. Inversement, si la relation « x est un entier » est collectivisante, l’ensemble des entiers E est un ensemble infini: en effet, pour tout entier n, l’intervalle {0, n} est une partie à n + 1 éléments de E (III, p. 38, prop. 5), donc Card (E) ≥ n + 1 > n; mais dire que Card (E) ≠ n pour tout entier n signifie que E est infini.
Introduisons l’axiome suivant:
A4 (« axiome de l’infini »). Il existe un ensemble infini.
On ne sait pas déduire cet axiome des axiomes et schémas d’axiomes introduits jusqu’ici, et, bien que la question ne soit pas définitivement tranchée, il est à présumer qu’il en est indépendant.
Les remarques qui précèdent prouvent alors le théorème suivant:
Théorème 1 03MW
La relation « x est un entier » est collectivisante.
Nous désignerons par N l’ensemble des entiers (dit aussi « ensemble des entiers naturels » lorsqu’on veut éviter les confusions). Le cardinal de N se note aussi . Quand on considère N comme ensemble ordonné, il s’agit toujours de l’ordre (dit usuel) défini dans III, p. 24, sauf mention expresse du contraire.
Définition 2 03MX
On appelle suite (resp. suite d’éléments d’un ensemble E) une famille (resp. une famille d’éléments de E) dont l’ensemble d’indices est une partie de N; la suite est dite infinie si son ensemble d’indices est une partie infinie de N.
Soit P\{n\} une relation; notons I l’ensemble des entiers n tels que P\{n\} soit vraie, qui est donc une partie de N; une suite se note souvent ; on dit que est le terme d’indice n de la suite. Une suite dont l’ensemble d’indices est l’ensemble des entiers se note souvent ou , ou même lorsque ou . Dans les mêmes conditions, pour désigner, par exemple, le produit de la suite d’ensembles , on utilise les notations et ; notations analogues pour la réunion, l’intersection, la somme cardinale et le produit cardinal.
Toute sous-famille d’une suite est une suite, qu’on dit extraite de la suite considérée.
On dit que deux suites ayant même ensemble d’indices ne diffèrent que par l’ordre des termes s’il existe une permutation de l’ensemble d’indices telle que l’on ait pour tout .
On appelle suite multiple une famille dont l’ensemble d’indices est une partie d’un produit ( entier) (on dit encore « suite -uple », « suite double » pour , « suite triple » pour , etc.).
Soient un ensemble équipotent à , une bijection de sur . Pour toute famille ayant pour ensemble d’indices, la suite est dite obtenue en rangeant dans l’ordre défini par la famille . Les suites correspondant ainsi à deux bijections distinctes de sur ne diffèrent que par l’ordre des termes. Pour une famille finie ayant un ensemble d’indices à éléments, on définit de même une suite finie ayant pour ensemble d’indices ou en rangeant la famille dans l’ordre défini par une bijection de sur l’un des intervalles précédents.
2. Définition d’applications par récurrence
L’ensemble étant bien ordonné, on peut lui appliquer le critère C60 (III, p. 18), qui s’écrit ici (avec les mêmes notations):
C62. Soient une lettre, un terme. Il existe un ensemble et une application de sur tels que, pour tout entier , on ait , en désignant par l’application de sur qui coïncide avec dans . L’ensemble et l’application sont alors déterminés de façon unique par cette condition.
Nous allons en déduire le critère suivant:
C63. Soient et deux termes. Il existe un ensemble et une application de sur tels que l’on ait et, pour tout entier , . En outre, l’ensemble et l’application sont déterminés de façon unique par ces conditions.
Pour déduire C63 de C62, convenons, pour toute lettre , de poser
Lorsque est une application d’une partie de dans un ensemble, n’est donc pas autre chose que l’ensemble de définition de (II, p. 10). Soit la borne supérieure de dans ^2 Soit l’application vide (ayant comme ensemble de départ et ensemble d’arrivée, autrement dit (II, p. 14) le triplet ); considérons la relation
que nous désignerons par ; enfin, soit le terme . Appliquons
On pourrait aussi démontrer C63 directement, par un raisonnement analogue à la démonstration de C60 (III, p. 18). La définition de la borne supérieure (III, p. 10) peut être formulée de telle sorte qu’elle garde un sens même pour un ensemble non majoré (elle désigne un terme du langage formalisé de la forme que le lecteur explicitera sans peine).
le critère C62 au terme T
Exemples
1) Supposons que soit un élément d'un ensemble et le terme , où est une application de dans lui-même. Alors, on voit aussitôt par récurrence sur que, pour tout , on a ; est par suite une application de dans telle que et pour tout entier .
De même, soit une application de dans , et soit l'application de dans lui-même définie par . D'après ce qui précède, il existe une application de dans et une seule telle que et pour tout ; on en conclut l'existence et l'unicité d'une application de dans telle que et pour tout entier .
2) Soient un ensemble, l'ensemble des applications de dans lui-même; soient l'application identique de dans lui-même, et un élément quelconque de . Prenons pour le terme . On voit, par application de C63, qu'il existe une application de dans et une seule, notée , telle que et . On dit que est la n-ème itérée de l'application .
3) Si on prend pour le terme , et pour un ensemble , on voit de même qu'il existe une application, notée de dans un ensemble , telle que , et pour tout entier .
Remarque 03MY
Soient un ensemble, une partie de , une application de dans , un élément de . Prenons pour le terme . On peut appliquer le critère C63, qui prouve l'existence d'une application de sur un ensemble , telle que et pour tout entier . Il peut se faire que ; sinon, soit le plus grand entier tel que ; on a alors et est un terme dont on ne peut plus rien dire. Aussi considère-t-on dans ce cas que est définie seulement dans l'intervalle (récurrence limitée).
3. Calcul sur les cardinaux infinis
Théorème 2 03MZ
Pour tout cardinal infini , on a .* Nous utiliserons deux lemmes.
Lemme 1 03N0
Tout ensemble infini contient un ensemble équipotent à .* Il existe sur une relation de bon ordre (III, p. 20, th. 1) que nous noterons . L'hypothèse entraîne que l'ensemble bien ordonné ne peut être isomorphe à un segment de distinct de , car un tel segment est de la forme
Si , le terme est le terme désigné par .
Il s'agit ici du terme désigné par , étant le terme désigné par .
(0, n) (III, p. 16, prop. 1), donc est fini (III, p. 38, prop. 5). Il en résulte que est isomorphe à un segment de E (III, p. 21, th. 3), d'où le lemme.
Lemme 2 03N1
L'ensemble est équipotent à .
Comme contient l'ensemble , équipotent à , on a Card () Card (). D'autre part, nous allons définir une injection de dans . Pour cela, remarquons qu'il existe une injection de dans l'ensemble des applications de dans , obtenue comme suit : si est le plus petit entier tel que , et le développement dyadique de (III, p. 41), est la suite telle que pour et pour ; la prop. 8 de III, p. 40 montre que est injective. Cela étant, pour tout couple , nous définirons de la façon suivant : si et , sera l'entier tel que , où et pour tout ; il est clair que la relation entraîne et donc , ce qui prouve que est injective. On a par suite Card () Card (), ce qui achève de démontrer le lemme.
Ces lemmes étant établis, soit E un ensemble tel que Card (E) = . Soit D une partie de E équipotente à (lemme 1) ; il existe une application bijective de D sur D D (lemme 2). Soit l'ensemble des couples , où X est une partie de E contenant D, et une application bijective de X sur X X prolongeant . Ordonnons l'ensemble par la relation
« et est un prolongement de »
entre et ; on vérifie aussitôt que est un ensemble inductif (cf. III, p. 20, Exemple 2). Il existe donc dans un élément maximal (F, f) en vertu de III, p. 20, th. 2. Montrons que Card (F) = , ce qui démontrera le théorème. Dans le cas contraire, comme est tel que et est infini, on a (III, p. 30, prop. 14), donc et . De l'hypothèse , il résulte que Card (E - F) > , car dans le cas contraire, on aurait Card (E) , et on a supposé . Il existe donc une partie équipotente à F ; posons , et montrons qu'il existe une bijection g de Z sur Z Z qui prolonge f. On a en effet
et les quatre ensembles dont le second membre est réunion sont deux à deux disjoints ; comme F et Y sont équipotents, on a
d'où
Il y a donc une application bijective de sur l’ensemble
Corollaire 1
Si est un cardinal infini, on a pour tout entier .* C’est évident par récurrence sur .
Corollaire 2
Le produit d’une famille finie de cardinaux non nuls, dont le plus grand est un cardinal infini , est égal à .* Soit ce produit, et soit le nombre d’éléments de ; on a (III, p. 30, prop. 14); d’autre part, comme pour tout , on a (III, p. 30, prop. 14).
Corollaire 3
Soient un cardinal infini, et une famille de cardinaux dont l’ensemble d’indices ait un cardinal . On a alors ; en outre, si pour un indice au moins, .* Soit le cardinal de ; on a alors (III, p. 30, prop. 14) et pour tout .
Corollaire 4
Si et sont deux cardinaux non nuls dont l’un est infini, on a .* Cela résulte aussitôt des cor. 2 et 3.
4. Ensembles dénombrables
Définition 3 03N6
On dit qu’un ensemble est dénombrable s’il est équipotent à une partie de l’ensemble des entiers.
Proposition 1 03N7
Toute partie d’un ensemble dénombrable est dénombrable. Le produit d’une famille finie d’ensembles dénombrables est dénombrable. La réunion d’une suite d’ensembles dénombrables est dénombrable.* La première assertion est évidente. Les autres résultent des corollaires du th. 2 (III, p. 47 et 49).
On a déjà vu (III, p. 48, lemme 1) que, pour tout cardinal infini , on a . On en déduit les conséquences suivantes:
Proposition 2 03N8
Tout ensemble infini dénombrable est équipotent à .* En effet, on a par définition, et comme est infini, .
Proposition 3 03N9
Tout ensemble infini E admet une partition formée d'ensembles infinis dénombrables , l'ensemble d'indices I étant équipotent à E. On a en effet Card(E) = Card(E)Card(\mathbf{N}) (III, p. 49, cor. 4).
Proposition 4 03NA
Soit f une application d'un ensemble E sur un ensemble infini F, telle que, pour tout , soit dénombrable. Alors F est équipotent à E. En effet, les () forment une partition de E, donc
Proposition 5 03NB
L'ensemble des parties finies d'un ensemble infini E est équipotent à E. Pour tout entier n, notons l'ensemble des parties à n éléments de E. Pour tout , il existe une bijection de sur X, donc le cardinal de est au plus égal à celui de l'ensemble des applications de dans E, c'est-à-dire à (III, p. 49, cor. 1). Donc
Corollaire
L'ensemble S des suites finies d'éléments d'un ensemble infini E est équipotent à E. En effet, S est la réunion des , où I parcourt l'ensemble des parties finies de . Or, pour et , est équipotent à E, et est dénombrable en vertu de la prop. 5. On a donc
Définition 4 03NC
On dit qu'un ensemble a la puissance du continu s'il est équipotent à l'ensemble des parties de .
Un ensemble qui a la puissance du continu n'est pas dénombrable (III, p. 30, th. 2).
\* Le nom de « puissance du continu » provient de ce que l'ensemble des nombres réels est équipotent à (TG, IV, § 8).* L'hypothèse du continu est l'assertion que tout ensemble non dénombrable contient une partie ayant la puissance du continu; l'hypothèse du continuum généralisée est l'assertion que, pour tout cardinal infini , tout cardinal est . Un théorème de métamathématique (Gödel–P.Cohen) affirme que ni ces assertions, ni leurs négations, ne peuvent être démontrées dans la théorie des ensembles telle qu'elle a été définie dans cet ouvrage (II, p. 1).
5. Suites stationnaires
Définition 5 03ND
On dit qu'une suite d'éléments d'un ensemble E est stationnaire s'il existe un entier m tel que pour tout entier .
Proposition 6 03NE
Soit E un ensemble ordonné. Les propositions suivantes sont équivalentes: a) Toute partie non vide de E a un élément maximal. b) Toute suite croissante d’éléments de E est stationnaire.
Montrons d’abord que a) entraîne b); en effet, soit X l’ensemble des éléments de la suite , et soit un élément maximal de X; pour , on a par hypothèse , d’où par définition de . Réciproquement, supposons qu’il existe une partie non vide A de E n’ayant pas d’élément maximal; pour tout , soit l’ensemble des tels que . Par hypothèse, pour tout , donc il existe une application de A dans A telle que pour tout (II, p. 34, prop. 6); si , et si la suite est définie par récurrence par les conditions , , il est clair que cette suite est croissante et non stationnaire.
Corollaire 1 03NF
Pour qu’un ensemble totalement ordonné E soit bien ordonné, il faut et il suffit que toute suite décroissante d’éléments de E soit stationnaire.
En effet, dire que E est bien ordonné revient à dire que toute partie non vide de E admet un élément minimal (III, p. 13, prop. 10), et notre assertion résulte alors de la prop. 6.
Corollaire 2 03NG
Toute suite croissante d’éléments d’un ensemble ordonné fini est stationnaire.
En effet, tout ensemble ordonné fini admet un élément maximal (III, p. 34, cor. 2).
On dit parfois qu’un ensemble ordonné E vérifiant les conditions équivalentes de la prop. 6 est nœthérien (pour la relation ).
Proposition 7 (« principe de récurrence nœthérienne ») 03RM
Soient E un ensemble nœthérien, F une partie de E ayant la propriété suivante: si est tel que la relation entraîne , alors . Dans ces conditions, on a .
En effet, supposons ; alors aurait un élément maximal . Par définition, on a pour tout ; mais cela entraîne , ce qui est absurde.
Exercices
See the exercises for § 6.