§ 3. Ensembles équipotents. Cardinaux
1. Le cardinal d’un ensemble
Définition 1 03QU
On dit qu’un ensemble X est équipotent à un ensemble Y s’il existe une bijection de X sur Y. On note Eq(X, Y) la relation « X est équipotent à Y ».
Il est clair que les relations Eq(X, Y) et Eq(Y, X) sont équivalentes, autrement dit, la relation Eq(X, Y) est symétrique; lorsqu’elle est vraie, on dit aussi que X et Y sont équipotents. D’autre part, Eq(X, X) est vraie. Enfin la relation Eq(X, Y) est transitive, puisque la composée de deux bijections est une bijection (II, p. 19, th. 1); c’est donc une relation d’équivalence, réflexive dans tout ensemble.
De ce qui précède résulte que, si X et Y sont équipotents, la relation est vraie. Or, le schéma S7 (I, p. 38) fournit l’axiome suivant
Donc, si X et Y sont équipotents, on a
Posons la définition suivante:
Définition 2 03QV
L’ensemble est appelé le cardinal de X* (ou la puissance de X) et se note Card (X).
Comme Eq(X, X) est vraie, Card (X) est équipotent à X (I, p. 33, schéma S5). Nous avons donc démontré le résultat suivant:
Proposition 1 03QW
Pour que deux ensembles X, Y soient équipotents, il faut et il suffit que leurs cardinaux soient égaux*.
Exemples 1) On note 0 le cardinal Card (). Le seul ensemble équipotent à étant (II, p. 10 et p. 14), on a .
2) Tous les ensembles à un élément sont équipotents, car {(a, b)} est le graphe d'une bijection de {a} sur {b}; en particulier, ils sont équipotents à {\emptyset}. On note 1 le cardinal
3) On note 2 le cardinal Card ({\emptyset, \{\emptyset\}}); c'est le cardinal de tout ensemble à deux éléments dont les éléments sont différents.
4) \* Un espace hilbertien de type dénombrable est équipotent à l'ensemble des nombres réels.
2. Relation d'ordre entre cardinaux
La relation « X est équipotent à une partie de Y » est équivalente à « il existe une injection de X dans Y »; elle équivaut aussi à la relation « Card (X) est équipotent à une partie de Card (Y) » (II, p. 19, th. 1).
Théorème 1 03QX
La relation R{\xi, \eta}:
« \xi et \eta sont des cardinaux et \xi est équipotent à une partie de \eta » est une relation de bon ordre (III, p. 15).
Comme R{\xi, \xi} est vraie pour tout cardinal \xi, tout revient à voir que, pour tout ensemble E de cardinaux, la relation « \xi \in E et \eta \in E et R{\xi, \eta} » est une relation de bon ordre dans E. Considérons l'ensemble A = \bigcup_{\xi \in E} \xi; tout cardinal \xi \in E est donc une partie de A. Il existe sur A une relation de bon ordre (III, p. 20, th. 1) que nous noterons x \leq y, et toute partie de A est équipotente à un segment de A (III, p. 22, cor. 3). Pour tout cardinal \xi \in E, considérons l'ensemble des segments de A équipotents à \xi; cet ensemble de segments n'est pas vide, et admet donc un plus petit élément (III, p. 16, prop. 2); soit \varphi(\xi) cet élément. La relation
« \xi \in E et \eta \in E et \xi est équipotent à une partie de \eta »
est équivalente à
« \xi \in E et \eta \in E et \varphi(\xi) \subset \varphi(\eta) ».
contredisant la définition de . Comme l’ensemble des segments de A est bien ordonné par inclusion (III, p. 16, prop. 2), le théorème est démontré.
Nous noterons la relation . Pour qu’un ensemble X soit équivalent à une partie d’un ensemble Y, il faut et il suffit que Card (X) Card (Y).
Il est clair que l’on a pour tout cardinal , et pour tout cardinal .
Corollaire 1 03QY
Étant donnés deux ensembles, l’un est équivalent à une partie de l’autre.
Corollaire 2 03QZ
Deux ensembles tels que chacun soit équivalent à une partie de l’autre sont équipotents.
Remarque 03R0
Pour tout ensemble A, il existe un ensemble dont les éléments sont les cardinaux Card (X) pour toutes les parties X de A : en effet, c’est l’ensemble des objets de la forme Card (X) pour (II, p. 6). Pour tout cardinal , la relation « est un cardinal et » est donc collectivisante en (II, p. 5), puisqu’elle est équivalente à la relation « est de la forme Card (X) pour » ; l’ensemble des satisfaisant à cette relation est appelé l’ensemble des cardinaux .
Proposition 2 03KL
Pour toute famille de cardinaux, il existe un cardinal et un seul tel que pour tout et que tout cardinal tel que pour tout soit .
En effet, il existe un ensemble E contenant tous les ensembles (par exemple la somme de ces ensembles (II, p. 30)), d’où pour tout . L’ensemble F des cardinaux étant bien ordonné et tous les appartenant à F, la famille admet une borne supérieure dans cet ensemble. En outre, soit un cardinal pour tout ; si on avait , on aurait , et l’inégalité contredirait alors la définition de la borne supérieure de la famille dans l’ensemble ordonné F ; d’où la proposition.
Par abus de langage, on dit que le cardinal est la borne supérieure de la famille de cardinaux et on le note .
Proposition 3 03KM
Soient X et Y des ensembles. S’il existe une surjection f de X sur Y, on a .
En effet, il existe une section s associée à f (II, p. 18, prop. 8) et s est une injection de Y dans X.
3. Opérations sur les cardinaux
Définition 3 03KN
Soit une famille de cardinaux. Le cardinal de l’ensemble produit (resp. somme) des ensembles s’appelle le produit cardinal (resp. la somme cardinale) des et se note (resp. ).
Lorsque aucune confusion n’est à craindre, on dit simplement « produit » et «somme» au lieu de «produit cardinal» et «somme cardinale», et on écrit au lieu de (cf. III, p. 80, exerc. 2).
Proposition 4 03KO
Soient* une famille d'ensembles, P son produit, S sa somme, le cardinal de ; le cardinal de P (resp. S) est le produit cardinal (resp. la somme cardinale) de la famille .
Il existe en effet une bijection de P (resp. S) sur l'ensemble produit des ensembles (resp. sur l'ensemble somme des ) (II, p. 30, prop. 10 et p. 38, cor. de la prop. 11).
Corollaire 03KP
Pour toute famille* d'ensembles, le cardinal de la réunion est au plus égal à la somme .
En effet, il existe une application de la somme S des sur leur réunion (II, p. 30); le corollaire résulte donc des prop. 3 et 4.
Proposition 5 03R1
a) Soit une famille de cardinaux, et soit une bijection d'un ensemble K sur l'ensemble I; *on a
b) Soient une famille de cardinaux, et une partition de I; on a (associativité de la somme et du produit)
c) Soit une famille (admettant L comme ensemble d'indices) de familles de cardinaux. Soit ; on a (distributivité du produit par rapport à la somme)
Les relations de a) résultent des formules analogues pour la réunion et le produit d'ensembles, car le fait que est une bijection implique que, si est une famille d'ensembles mutuellement disjoints, il en est de même de la famille (cf. II, p. 23, prop. 1 et p. 33, prop. 4).
Les relations de b) sont conséquences immédiates des formules d'associativité de la réunion et du produit (II, 24, prop. 2 et p. 35, prop. 7) et de la distributivité de l'intersection par rapport à la réunion (II, p. 35, prop. 8) qui prouve que, si est une famille d'ensembles mutuellement disjoints, il en est de même de la famille .
Enfin, c) est conséquence de la distributivité du produit par rapport à la réunion et à l’intersection (II, p. 36, prop. 9 et p. 37, cor. 1).
Soient et deux cardinaux. Si I est un ensemble à deux éléments distincts (par exemple le cardinal 2), il existe une application de I sur , ce qui définit une famille de cardinaux; la somme et le produit de celle-ci ne dépendent que de et (en vertu de la prop. 5 a)); on appelle ces cardinaux la somme et le produit de et de , et on les note et . On définit et note de même la somme et le produit de plusieurs cardinaux. La prop. 5 entraîne alors le corollaire suivant:
Corollaire 03R2
Soient des cardinaux; on a
(1)
4. Propriétés des cardinaux 0 et 1
Proposition 6 03R3
Soient une famille de cardinaux, et J (resp. K) une partie de I telle que l’on ait pour tout (resp. pour tout ); on a alors
C’est immédiat pour la somme, car l’ensemble somme de la famille d’ensembles est équipotent à la réunion de l’ensemble somme de la famille et de l’ensemble vide, donc équipotent à . Pour le produit, cela résulte de ce que la projection de l’ensemble produit sur le produit partiel est une bijection (II, p. 35, Remarque 1).
Corollaire 1 03R4
Pour tout cardinal , on a .
Corollaire 2 03R5
Soient et des cardinaux, et soit I un ensemble équipotent à ; pour tout , soit ; on a
La seconde formule résulte de ce qu’un ensemble est réunion de l’ensemble de ses parties à un élément. La première s’en déduit par multiplication par , en utilisant le cor. 1.
Proposition 7 03R6
Soit une famille de cardinaux; pour que l’on ait , il faut et il suffit que l’on ait pour tout .
Cela ne fait que traduire la condition pour qu’un ensemble produit soit non vide (II, p. 34, cor. 2).
Proposition 8 03R7
Si et sont des cardinaux tels que , on a .
Soit . Il existe des parties de , de cardinaux et , telles que les complémentaires et soient chacun réduits à un seul élément; soient et ces éléments. L’intersection a pour complémentaire dans l’ensemble . Si , on a , d’où . Sinon , , et .
On se gardera de croire que entraîne pour tout cardinal (cf. III, p. 48); nous verrons cependant qu’il en est bien ainsi lorsque est fini (III, p. 37, cor. 4 et p. 49, cor. 4).
5. Exponentiation des cardinaux
Définition 4 03KQ
Soient et des cardinaux; le cardinal de l’ensemble des applications de dans se note , par abus de notation.
L’abus provient de ce que cette notation désigne déjà l’ensemble des graphes fonctionnels d’applications de dans (II, p. 31) et que ce dernier ensemble n’est pas nécessairement un cardinal (III, p. 80, exerc. 2). Le contexte indiquera toujours clairement le sens qu’il faut donner à .
Proposition 9 03KR
Soient et deux ensembles, et leurs cardinaux; l’ensemble a pour cardinal .
En effet, il existe une bijection de sur l’ensemble des applications de dans (II, p. 31, corollaire).
Proposition 10 03KS
Soient et des cardinaux, et un ensemble tel que ; si pour tout , on a .
Cela résulte de la définition du produit d’une famille d’ensembles comme ensemble de graphes fonctionnels (II, p. 32).
Corollaire 1 03KT
Soient un cardinal et une famille de cardinaux. On a
Corollaire 2 03KU
Soient une famille de cardinaux, et un cardinal ; on a
Corollaire 3 03KV
Soient des cardinaux ; on a . En effet, posons pour tout . On a
Proposition 11 03KW
Soit un cardinal. On a , , ; si , on a . En effet, il existe une application et une seule de dans un ensemble quelconque (l’application de graphe vide) ; l’ensemble des applications d’un ensemble à un seul élément dans un ensemble quelconque est équipotent à (II, p. 32) ; il existe une application et une seule d’un ensemble quelconque dans un ensemble à un élément ; enfin, il n’existe aucune application d’un ensemble non vide dans .
On notera en particulier que l’on a .
Proposition 12 03KX
Soient un ensemble et son cardinal ; le cardinal de l’ensemble des parties de est . Soient et les éléments du cardinal 2 ; pour toute partie de , soit l’application de dans 2, définie par pour et pour ; soit l’application de dans . Inversement, à toute application de dans 2, faisons correspondre la partie de , et soit l’application de dans . Il est clair que les applications et sont les applications identiques de et de . Donc et sont des bijections (II, p. 18, corollaire), ce qui montre que Card .
6. Relation d’ordre et opérations entre cardinaux
Proposition 13 03KY
Soient et des cardinaux ; pour que l’on ait , il faut et il suffit qu’il existe un cardinal tel que . En effet, la relation signifie qu’il existe une partie de équipotente à (III, p. 24), c’est-à-dire que est équipotent à l’ensemble somme de et d’un ensemble .
Si , il existe en général plusieurs cardinaux tels que (cf. III, p. 30); on ne peut donc en général définir une « différence » de deux tels cardinaux (cf. III, p. 37).
Proposition 14 03KZ
Soient* et deux familles de cardinaux ayant même ensemble d'indices , et telles que pour tout ; *on a alors
La seconde inégalité résulte des relations d'inclusion entre produits d'ensembles (II, p. 34, cor. 3). D'autre part, si un ensemble est réunion d'une famille de parties mutuellement disjointes et si pour tout , les sont mutuellement disjointes et (II, p. 24), d'où la première inégalité.
Corollaire 1 03L0
Soit* une famille de cardinaux. Pour toute partie de , on a . Si en outre on a pour tout , on a .
Posons pour , et (resp. ) pour . Il suffit d'appliquer la prop. 14, en remarquant que la relation entraîne .
Corollaire 2 03L1
Si* sont des cardinaux tels que , et , on a .
On a en effet d'après les prop. 10 (III, p. 28) et 14, et d'après la prop. 10 et le cor. 1 de la prop. 14.
Théorème 2 (Cantor). — Pour tout cardinal , on a .
En effet, on a (III, p. 29, prop. 12). L'application () est une injection de dans ; d'où . Il suffit de montrer que , c'est-à-dire que, pour toute application de dans , l'image est distincte de . Or, soit l'ensemble des tels que ; si , on a , d'où ; si , on a et , donc . Ceci démontre que , d'où le théorème.
Corollaire 03L2
Il n'existe pas d'ensemble dont tout cardinal soit élément*.
Si était un tel ensemble, il existerait un ensemble , somme de la famille d'ensembles , et tout cardinal serait équipotent à une partie de . En particulier, soit ; comme est un cardinal, on aurait , ce qui est absurde.
Exercices
See the exercises for § 3.