§ 2. Le théorème des accroissements finis
Dans les propositions démontrées au § 1, hypothèses et conclusions ont un caractère local : elles ne font intervenir que des propriétés des fonctions considérées dans un voisinage arbitrairement petit d’un point fixe. Au contraire, les questions dont nous allons nous occuper dans ce paragraphe font intervenir les propriétés d’une fonction dans tout un intervalle.
1. Théorème de Rolle
Proposition 1 (« théorème de Rolle »). — Soit une fonction numérique finie et continue dans un intervalle fermé (où ), admettant en tout point de une dérivée (finie ou non), et telle que . Il existe alors un point (au moins) de tel que .
La proposition est évidente si est constante; sinon prend par exemple des valeurs , et atteint donc sa borne supérieure en un point intérieur à (TG, IV, p. 27, th. 1). Comme en ce point admet un maximum relatif, on a (I, p. 20, prop. 7).
Corollaire
Soit une fonction numérique finie et continue dans (où ), admettant en tout point de une dérivée (finie ou non). Il existe alors un point (au moins) de tel que .
Il suffit d’appliquer la prop. 1 à .
Ce corollaire signifie qu’il existe un point de la courbe représentative de tel que et qu’en ce point la tangente à soit parallèle à la droite joignant les points et .
2. Le théorème des accroissements finis pour les fonctions numériques
Du corollaire de la prop. 1 résulte en particulier l’importante propriété suivante : si on a dans , on a aussi . Autrement dit, d’une majoration de la dérivée dans tout un intervalle d’extrémités résulte la même majoration du rapport (rapport de l’« accroissement » de la fonction à l’« accroissement » de la variable dans l’intervalle). Nous allons dans ce qui suit préciser et généraliser ce résultat fondamental.
Proposition 2
Soit une fonction numérique finie et continue dans un intervalle fermé borné (où ), et admettant une dérivée à droite (finie ou non) en tous les points du complémentaire par rapport à d’une partie dénombrable de cet intervalle. Si en tout point de n’appartenant pas à , on a ; si en outre en un point au moins de , on a .
Cite 1 · Cité par 2
Cite TG IV § 2. Propriétés topologiques fondamentales de la droite numérique
Cité par Remarque 1, Remarque 3
Soit un nombre arbitraire, et désignons par une suite obtenue en rangeant dans un certain ordre les points de l’ensemble dénombrable . Soit l’ensemble des points tels que, pour tout tel que , on ait
la somme du second membre étant étendue à l’ensemble des indices tels que . Nous allons démontrer que si en tout point de distinct des , on a .
Il est clair que n’est pas vide, puisque ; d’autre part, la définition de cet ensemble montre que si , on a pour , donc est un intervalle d’origine (TG, IV, p. 7, prop. 1); soit son extrémité. On a ; c’est évident si ; sinon, pour tout , on a l’inégalité (1), et a fortiori
d’où, en faisant tendre vers dans cette inégalité, résulte (en raison de la continuité de ) que satisfait à (1).
Cela étant, nous allons voir qu’on a nécessairement . En effet, si on avait , ou bien on aurait ; alors existerait, et comme par hypothèse, il existerait un tel que et que pour , l’on ait
d’où, en tenant compte de (1), où x est remplacé par c
Remarquons maintenant que ce résultat appliqué à un intervalle [x, y] où a \leq x < y \leq b, prouve que f est croissante dans I; si on avait f(b) = f(a), on en déduirait que f est constante dans I, et par suite que f'_a(x) = 0 en tout point de [a, b[; d’où la seconde partie de l’énoncé.
Corollaire
Soit f une fonction numérique finie et continue dans [a, b] (où a < b) et admettant une dérivée à droite en tous les points du complémentaire par rapport à [a, b[ d’une partie dénombrable A de cet intervalle. Pour que f soit croissante dans I, il faut et il suffit que f'_a(x) \geq 0 en tout point de [a, b[ n’appartenant pas à A; pour que f soit strictement croissante, il faut et il suffit que la condition précédente soit vérifiée, et en outre que l’ensemble des points x où f'_a(x) > 0 soit partout dense dans [a, b].
Remarque 1
La prop. 2 reste valable quand on remplace dans son énoncé l’intervalle [a, b[ par ]a, b] et les mots « dérivée à droite » par « dérivée à gauche ».
Cite 1
Cite Proposition 2
Remarque 2
L’hypothèse de la continuité de f dans l’intervalle fermé I (et non seulement sa continuité à droite¹ en tout point de [a, b[) est essentielle pour la validité de la prop. 2 (cf. I, p. 43, exerc. 8).
Cite 1
Remarque 3
La conclusion de la prop. 2 devient inexacte si on suppose seulement que l’ensemble A des points « exceptionnels » est rare dans I, mais non dénombrable (cf. I, p. 44, exerc. 3).
La prop. 2 entraîne le théorème fondamental suivant (en apparence plus général):
¹ Une fonction définie dans un intervalle I \subset \mathbf{R} est dite continue à droite en un point x_0 \in I si sa restriction à l’intervalle I \cap (x_0, +\infty[ est continue au point x_0 par rapport à cet intervalle; il revient au même de dire que la limite à droite de la fonction au point x_0 existe et est égale à la valeur de la fonction en ce point.
Cite 1
Cite Proposition 2
Théorème 1 (théorème des accroissements finis)
Soient et deux fonctions numériques finies et continues dans un intervalle fermé borné , et admettant une dérivée à droite (finie ou non) en tous les points du complémentaire par rapport à d’une partie dénombrable de cet intervalle. On suppose en outre que et ne peuvent devenir infinis simultanément qu’aux points d’une partie dénombrable de et qu’il existe deux nombres finis tels que
sauf aux points d’une partie dénombrable de (en remplaçant (resp. ) par 0 si (resp. ) et . Dans ces conditions, on a
sauf lorsqu’on a , ou ( constante) pour tout .
Il suffit d’appliquer la prop. 2 aux fonctions et , qui, en vertu des hypothèses faites, ont une dérivée à droite positive sauf aux points d’une partie dénombrable de .
Remarque
Le th. 1 est inexact si on suppose dans l’énoncé que et peuvent simultanément infinis aux points d’une partie non dénombrable de (cf. I, p. 44, exerc. 3).
Corollaire
Soit une fonction numérique finie et continue dans (où ) et admettant une dérivée à droit (finie ou non) en tous les points du complémentaire par rapport à d’une partie dénombrable de cet intervalle. Si et sont les bornes inférieure et supérieure de dans , on a
si n’est pas une fonction linéaire affine ; si est linéaire affine, on a
Les inégalités (5) sont des conséquences de (4) lorsque et sont finis; le cas où l’un ou l’autre de ces nombres est infini est trivial.
Remarque
Les inégalités (5) prouvent qu’une fonction continue ne peut avoir une dérivée à droite égale à en tout point d’un intervalle (cf. I, p. 43, exerc. 6).
Cite 1
3. Le théorème des accroissements finis pour les fonctions vectorielles
Théorème 2
Soit une fonction vectorielle définie et continue dans un intervalle fermé borné de (où ) et prenant ses valeurs dans un espace normé sur ; soit une fonction numérique continue et croissante dans . On suppose que et admettent une dérivée à droite en tous les points du complémentaire par rapport à d’une partie dénombrable de cet intervalle pouvant être infinie en certains des points , et qu’en chacun de ces points on a
Cité par 1
Cité par Proposition 3
Montrons qu’on a nécessairement . En effet, supposons , et d’abord que ; et existent donc et vérifient (6); supposons en premier lieu que (qui est nécessairement ) soit finie; alors on peut toujours écrire , avec ; la fonction ayant au point une dérivée à droite nulle, il existe un tel que et que, pour , on ait
et d'autre part
C.Q.F.D.
Remarque 1
Ici encore, on peut remplacer dans l'énoncé du th. 2 l'intervalle par ] et « dérivée à droite » par « dérivée à gauche ».
Remarque 2
Nous montrerons plus tard comment on peut préciser les cas d'égalité dans la relation (7), et aussi comment on peut généraliser le th. 2 au cas où est un espace localement convexe quelconque, à l'aide d'une autre méthode de démonstration qui permet de déduire le th. 2 du th. 1.
Corollaire
Pour qu'une fonction vectorielle continue dans un intervalle , à valeurs dans un espace normé sur , soit constante dans , il suffit qu'elle ait une dérivée à droite nulle en tous les points du complémentaire (par rapport à ) d'une partie dénombrable de .
Remarque
Les démonstrations des th. 1 et 2 font intervenir de façon essentielle les propriétés topologiques particulières au corps ; on peut en effet donner des exemples de corps valués pour lesquels il existe des applications continues non constantes de dans lui-même qui ont en tout point une dérivée nulle (cf. I, p. 44, exerc. 2).
Proposition 3
Soit une fonction vectorielle à valeurs dans un espace normé sur , définie et continue dans un intervalle , dérivable à droite dans le complémentaire (par rapport à ) d'une partie dénombrable de ; quels que soient les points , on a (en supposant par exemple )
Cite 1
Cite Théorème 2
Il suffit en effet d’appliquer le th. 2 en remplaçant par la fonction
Le th. 2 s’étend aux fonctions vectorielles d’une variable complexe :
Proposition 4
Soit une fonction vectorielle d’une variable complexe définie, continue et dérivable dans une partie ouverte convexe du corps , à valeurs dans un espace normé sur le corps . Si on a pour tout , on a pour tout couple de points de .
Posons en effet pour ; comme , l’application du th. 2 à la fonction donne aussitôt la proposition.
Corollaire
Pour qu’une fonction vectorielle d’une variable complexe, définie et continue dans un ensemble , à valeurs dans un espace normé sur , soit constante, il suffit qu’elle ait une dérivée nulle en tout point de .
En effet, soit un point quelconque de ; l’ensemble des points de où est fermé puisque est continue; il est aussi ouvert par application de la prop. 4 (avec ) à un voisinage ouvert convexe, contenu dans , d’un point quelconque de ; donc il est identique à .
Proposition 5
Soit une fonction vectorielle d’une variable complexe, définie, continue et dérivable dans un ensemble ouvert convexe , à valeurs dans un espace normé sur le corps ; quels que soient les points et dans , on a*
4. Continuité des dérivées
Proposition 6
Soient un intervalle ouvert de , une des extrémités de , une fonction vectorielle définie et continue dans , prenant ses valeurs dans un espace normé complet sur ; on suppose que admet une dérivée à droite aux points du complémentaire , par rapport à , d’une partie dénombrable de . Pour que ait une limite lorsque tend vers en restant dans et , il faut et il suffit que ait une limite lorsque tend vers de sorte que et . Dans ces conditions, se prolonge par continuité au point , tend vers lorsque tend vers (en restant dans B) et la fonction prolongée (définie dans ) admet au point une dérivée égale à .
Supposons par exemple que soit l’extrémité de . Montrons d’abord que si tend vers lorsque tend vers en restant dans B et , tend vers ; cela résulte aussitôt du th. 2 appliqué à la fonction , qui donne
Remarque
Un raisonnement analogue, basé sur le th. 1, montre que si est une fonction numérique telle que tende vers au point , le rapport
Exercices
See the exercises for § 2.