§ 8. Algèbres de fonctions continues sur un espace compact
Dans ce paragraphe, le corps de base est .
1. Sous-algèbres de l’algèbre des fonctions continues sur un espace compact
Soient X un espace topologique compact et B une sous-algèbre unifère de . On note ev l’application ev de X dans telle que ev pour tout . On désigne par l’injection de B dans , ainsi ev.
Proposition 1 02H4
Soit une norme munissant B d’une structure d’algèbre de Banach.
a) L’application est de norme dans ;
b) Le radical de l’algèbre B est nul ;
c) L’application ev est continue de X dans ;
d) Si B sépare les points de X, alors l’application ev est un homéo-morphisme de X sur une partie fermée de .
On peut identifier X à et à l’application identique (exemple 1 de I, p. 36). L’application ev s’identifie alors à , ce qui démontre c).
Pour toute fonction et tout , on a )(ev) , d’où
sup)(ev),
(cf. prop. 7 de I, p. 38, a)) ce qui entraîne a). De plus, ceci montre que la transformation de Gelfand de B est injective, d’où b) (prop. 8 de I, p. 38). Si B sépare les points de X, alors l’application ev est injective, d’où d) puisque X est compact.
On s’intéresse maintenant à la surjectivité de l’application ev.
Proposition 2 02H5
Soit une norme telle que est une algèbre de Banach.
a) Si l’application ev est surjective, alors l’algèbre B est une sous-algèbre pleine de ;
b) Supposons que B est une sous-algèbre pleine de , et qu’il existe un élément tel que l’ensemble des éléments , où parcourt l’ensemble des fonctions rationnelles sur sans pôle sur Sp, est dense dans B. Alors l’application ev est surjective ;
c) Si B est une sous-algèbre involutive pleine de , alors l’application ev est surjective.
L’assertion a) résulte de la prop. 10 de I, p. 40, et l’assertion b) de la prop. 11 de I, p. 41, puisque la sous-algèbre pleine de B engendrée par est l’ensemble des éléments , où parcourt l’ensemble des fonctions rationnelles sur sans pôle sur Sp (lemme I, p. 6 et prop. 6 de I, p. 37, b)).
Démontrons c). Supposons donc que B est une sous-algèbre involutive pleine de . Pour démontrer que ev est surjective, il suffit de démontrer que pour tout , il existe tel que Ker( ) Ker(ev) (th. 2 de I, p. 30). Soit I = Ker( ). C’est un idéal maximal de B. Soit Φ l’ensemble des tels que pour tout . Montrons que Φ n’est pas vide. Dans le cas contraire, puisque X est compact, il existerait un entier , un recouvrement ouvert de X et, pour tout entier tel que , une fonction telle que pour tout . Comme l’algèbre B est une sous-algèbre involutive de , la fonction
appartiendrait à I. Or pour tout , et donc serait inversible dans . Puisque B est supposée être une sous-algèbre pleine de , la fonction I serait inversible dans B, ce qui ne peut être. Par conséquent, l’ensemble Φ n’est pas vide. Soit un élément de Φ; le noyau du caractère ev contient I, et est donc égal à I.
Exemple 02H6
Soient et un entier. Soit B l’algèbre des fonctions admettant des dérivées continues sur jusqu’à l’ordre , munie de la norme considérée dans l’exemple 4 de I, p. 18. Alors B est une sous-algèbre involutive pleine de séparant les points de X, donc s’identifie à X.
On considère la fonction logarithme comme définie sur et à valeurs dans en posant log(0) .
Proposition 3 02H7
Soit X un espace compact. Soit B une sous-algèbre de Banach unifère de , munie de la norme induite, séparant les points de X. On identifie X à une partie fermée de (prop. 1, d)).
a) Pour tout , la transformée de Gelfand est une fonction continue dans qui prolonge et vérifie sup. En particulier, est un isomorphisme isométrique de B sur une sous-algèbre de Banach de ;
b) Soit l’ensemble des éléments inversibles de B. Pour tout caractère , il existe une mesure positive de masse 1 sur X telle que, pour tout , on ait
log() log().
De plus, pour tout , on a
c) On suppose que tout élément de est limite uniforme de parties réelles de fonctions appartenant à B. Alors, pour tout , il existe une unique mesure sur X telle que, pour toute fonction , on ait
En outre, pour toute fonction , on a
log() log(); la fonction log étant bornée supérieurement, l’intégrale existe dans .
L’assertion a) résulte de l’identification de X avec un sous-espace fermé de et des inégalités
sup sup sup
pour tout .
Soient et un entier positif. Soient et . On a alors
(1) log() sup log()).
En effet, par continuité, il suffit de prouver cette inégalité quand les nombres réels sont rationnels. Par réduction au même dénominateur, on se ramène au cas où pour tout . L’inégalité s’écrit alors
log() sup log(),
et résulte du fait que (th. 1 de I, p. 29).
Soit le sous-espace vectoriel de engendré par les fonctions log() pour . La majoration (1) prouve qu’il existe une forme linéaire de norme 1 sur telle que log() (log()) pour tout . D’après le théorème de Hahn–Banach (EVT, II, p. 24, cor. 2), la forme linéaire se prolonge en une forme linéaire de norme sur , c’est–à–dire en une mesure réelle sur X telle que (INT, III, §1, n). En prenant pour élément de la constante exp(1), on voit que . Donc, en écrivant comme la différence de deux mesures positives étrangères (INT, III, §1, n, th. 3), il vient
d’où et .
Pour tout , on a exp(), donc
log(exp()) log((exp()))
= log(exp()) ,
où on a utilisé le cor. 1 de I, p. 66. En appliquant cette égalité à , on en conclut que . Ceci établit b).
Plaçons-nous dans les hypothèses de c). L’existence de résulte de b). D’autre part, on a pour tout . Puisque les parties réelles de fonctions sont denses dans par hypothèse, la mesure est déterminée de manière unique par .
Soit . Soit un nombre réel. Il existe, par hypothèse, une fonction telle que
(2) log( ).
Soit exp(). D’après (2), on a
La majoration implique , d’où , et par suite
(4) log() log() log().
La minoration dans (3) implique alors
log() log .
En faisant tendre vers 0, on en déduit que
log() log().
Ceci finit la démonstration.
2. Fonctions continues sur un sous-ensemble compact de
Soient Λ un ensemble et X une partie compacte de . On note P(X) la sous-algèbre de Banach unifère de formée des fonctions sur X qui sont limites uniformes sur X de fonctions polynômes sur . Les fonctions coordonnées engendrent topologiquement P(X), et P(X) sépare les points de X. Soit Y l’enveloppe polynomialement convexe de X (déf. 4 de I, p. 45). Comme
sup sup
(cf. n de I, p. 44) pour tout , les suites de polynômes uniformément convergentes dans X se prolongent de manière unique en suites de polynômes uniformément convergentes dans Y. Il existe donc un unique isomorphisme isométrique de P(X) sur P(Y) qui, pour toute fonction coordonnée sur , transforme en . Cet isomorphisme sera dit canonique.
Proposition 4 02H8
Soit X un espace compact. Soit B une sous-algèbre de Banach unifère de , munie de la norme induite, séparant les points de X. On identifie X à une partie fermée de (prop. 1 de I, p. 142, d)). Soit une famille d’éléments de B engendrant topologiquement l’algèbre unifère B. On considère le diagramme commutatif
X
Sp Sp
où et sont les applications définies par la famille cf. n de I, p. 41), et et sont les injections canoniques. Alors :
a) Les applications et sont des homéomorphismes ;
b) Le spectre simultané Sp est l’enveloppe polynomialement convexe de Sp ;
c) L’application transforme en (Sp) et B en P(Sp) ;
d) L’application transforme en P(Sp) ;
e) Les applications et transforment en l’isomorphisme canonique de P(Sp) sur P(Sp).
Les applications et sont continues et surjectives (n de I, p. 41). L’application est un homéomorphisme d’après l’assertion a) de la prop. 12 de I, p. 43, et est injective, donc est injective. Donc et sont des homéomorphismes.
Soit = Sp. L’enveloppe polynomialement convexe de est Sp d’après la prop. 14 de I, p. 46.
Pour tout , notons la fonction coordonnée correspondante sur . L’application transforme en , et transforme en . Donc transforme B en , et transforme en . Finalement, et transforment en l’isomorphisme canonique de sur .
Corollaire 1 02H9
Soient Λ un ensemble et X une partie compacte de . On identifie X à une partie de (prop. 1 de I, p. 142, d)). Soit la famille des fonctions coordonnées sur .
a) L’application de sur Sp définie par la famille est un homéomorphisme de sur l’enveloppe polynomialement convexe Y de X. Sa restriction à X est l’application identique de X ;
b) Pour toute fonction , l’homéomorphisme transforme le prolongement de à en un prolongement de à Y. L’application est l’isomorphisme canonique de P(X) sur P(Y).
Dans la prop. 4, prenons B = P(X) et . Alors devient l’application identique et devient l’application . Les assertions du corollaire se réduisent alors à celles de loc. cit.
Corollaire 2 02HA
Soit Λ un ensemble et soit un ensemble compact. Si X est connexe, alors son enveloppe polynomialement convexe est connexe.
Si X est connexe, les seuls idempotents de , donc de P(X), sont 0 et 1 (cor. de la prop. I, p. 79). Par conséquent, l’espace est connexe (loc. cit.) ; or cet ensemble est homémorphe à l’enveloppe polynomialement convexe de X (cor. 1, a)).
3. Fonctions continues sur un sous-ensemble compact de C
Lemme 1 02HB
Soit X un sous-ensemble compact du plan et soit O une composante connexe bornée de X. La frontière de O est contenue dans X.
L’adhérence de l’ensemble O dans X est égale à X) où est son adhérence dans . Comme O est une composante connexe de X, on a donc X) = O, ce qui démontre bien que .
Soit X une partie compacte de . Soit la composante connexe non bornée de X, et soit la famille des composantes connexes bornées de X, les parties étant deux à deux distinctes.
Soit E une partie de X. On note l’adhérence dans de l’ensemble des fonctions , où est une fonction rationnelle sur dont tous les pôles appartiennent à E. L’algèbre est une sous-algèbre de Banach unifère de qui sépare les points de X. Soit la fonction identique sur X. La sous-algèbre fermée pleine de engendrée par est égale à (lemme 2 de I, p. 6). Les éléments de sont holomorphes dans l’intérieur de X.
On a en particulier . On note . On note I(E) l’ensemble des éléments tels que , et
L’ensemble est compact, car borné et fermé, son complémentaire dans étant la réunion de l’ouvert et des ouverts qui rencontrent E.
Proposition 5 02HC
Avec les notations ci-dessus :
a) L’application de restriction de dans est un isomorphisme isométrique ;
b) L’algèbre est une sous-algèbre pleine de ;
c) Tout caractère de est de la forme , où est un élément de ;
d) L’application est un homéomorphisme de sur ;
e) Si est une partie de X, on a si et seulement si , ce qui équivaut aussi à .
L’application de restriction de dans est un morphisme d’algèbres de Banach tel que pour toute fonction . Soit . Soit . Puisque est holomorphe au voisinage de l’ouvert borné , le principe du maximum (VAR, I, p. 29) implique qu’il existe un élément dans la frontière de tel que sup. Comme la frontière de est contenue dans X (lemme 1), on en déduit que sup. Puisque cette inégalité vaut pour tout , il en résulte que . Le morphisme est donc isométrique, et en particulier injectif. Démontrons maintenant qu’il est surjectif. Soit . Il existe une suite de fonctions rationnelles dont les pôles appartiennent à E qui converge uniformément vers sur X. Les sont des éléments de . Puisque est isométrique, la suite converge dans . Si est sa limite, on a et . D’où a).
Prouvons l’assertion d). Appliquons la prop. 3 de I, p. 144 à l’algèbre . L’assertion b) de loc. cit. implique que l’application qui à associe est un homéomorphisme de dans Sp. Soit l’application identique de . D’après loc. cit., a), on a Sp Sp. Il suffit donc de montrer que Sp. Le cor. de la prop. 6 de I, p. 28 démontre que Sp est la réunion de Sp et de certaines composantes connexes bornées du complémentaire de . Soit l’une des composantes connexes bornées du complémentaire de . L’intersection est donc non vide. Soit ; puisque , on a Sp. Ainsi, n’est pas contenu dans Sp. Cela montre que Sp.
Cette égalité implique par ailleurs que Sp Sp. Cela établit la condition (iii) de la prop. 11 de I, p. 41, appliquée à l’injection canonique de dans et à l’élément . Les assertions b) et c) sont les conditions équivalentes (i) et (ii) de loc. cit.
L’assertion d) démontre que si . Réciproquement, supposons que . En remplaçant par , on peut supposer que . D’après b), l’algèbre est une sous-algèbre fermée pleine de , et donc aussi de . Elle contient , et donc . Appliquant a), on en déduit que . Finalement l’équivalence de et est une conséquence des définitions.
Corollaire 1 02HD
Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) L’ensemble E rencontre toutes les composantes connexes bornées de X ;
(ii) L’application est un homéomorphisme de sur X ;
(iii) On a .
Soit X. Les conditions (i), (ii) et (iii) sont respectivement équivalentes à , à (d’après la prop. 5, d)) et à . Elles sont donc équivalentes entre elles d’après la prop. 5, e).
Le corollaire suivant précise le théorème de Runge (th. 3 de I, p. 69).
Corollaire 2 (Théorème de Runge) 02HE
Pour tout , soit un point de . Soit une fonction complexe holomorphe dans un voisinage ouvert de X. Alors est limite uniforme de restrictions à X de fractions rationnelles dont les pôles sont certains des .
Avec , l’hypothèse est la condition (i) du cor. 1. On a donc , et le th. 3 de I, p. 69 montre que .
Exercices
Tous les espaces de Banach et toutes les algèbres de Banach ci-dessous sont complexes.
See the exercises for § 8.