Bourbaki

§ 7. Spectre des endomorphismes des espaces de Banach

Sauf mention du contraire, les espaces vectoriels considérés dans ce paragraphe sont des espaces vectoriels sur C\mathbf{C}. On note 1E1_E l’application identique d’un espace vectoriel E. Un endomorphisme d’un espace vectoriel topologique E est une application linéaire continue de E dans E.

Soient E un espace vectoriel topologique et uu un endomorphisme de E. Si F est un sous-espace de E stable par uu, on dira que l’endomorphisme de F déduit de uu par passage aux sous-espaces est l’endomorphisme de F déduit de uu. On le notera u∣Fu|F.

1. Spectre d’un endomorphisme

Définition 1 02G0

Soit E un espace vectoriel topologique et soit uu un endomorphisme de E. On appelle spectre de uu, et on note Sp(uu), le spectre de uu relativement à l’algèbre unifère L(E)\mathscr{L}(E).

Soit E un espace vectoriel topologique et soit u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E). Le spectre de uu est l’ensemble des nombres complexes λ\lambda tels que u−λ1Eu-\lambda 1_E n’est pas un automorphisme de E. Si E est métrisable complet, c’est aussi l’ensemble des nombres complexes λ\lambda tels que u−λ1Eu-\lambda 1_E n’est pas bijectif (EVT, I, p. 19, cor. 1).

Toute valeur propre de uu appartient au spectre de uu, mais la réciproque est fausse en général.

Dans la suite de ce paragraphe, nous nous bornerons à étudier la notion de spectre dans le cas où E est un espace de Banach.

Lemme 1 02G1

Soit E un espace de Banach et soit uu un endomorphisme de E. Soit (Ei)i∈I(E_i)_{i\in I} une famille finie de sous-espaces fermés de E, stables par uu, tels que E=⨁i∈IEiE =\bigoplus_{i\in I}E_i. Pour tout i∈Ii\in I, notons uiu_i l’endomorphisme de EiE_i déduit de uu. On a Sp(uu) =⋃i∈I=\bigcup_{i\in I} Sp(uiu_i), et pour tout f∈Of\in \mathscr{O}(Sp(uu)), l’endomorphisme f(u)f(u) stabilise les espaces EiE_i, et f(u)f(u) coïncide avec f(ui)f(u_i) sur EiE_i.

L’endomorphisme uu est un isomorphisme si et seulement si uiu_i est un isomorphisme pour tout i∈Ii\in I. En appliquant cette propriété à u−λ1Eu-\lambda 1_E, on en déduit que Sp(uu) est la réunion des ensembles Sp(uiu_i) pour i∈Ii\in I.

Soit f∈Of\in \mathscr{O}(Sp(uu)). L’endomorphisme f(u)f(u) de E appartient au bicommutant de uu dans L(E)\mathscr{L}(E) (th. 5 de I, p. 74), donc commute avec les projecteurs pip_i. Il stabilise alors les espaces EiE_i. Considérons le morphisme unifère continu ϖ\varpi de l’algèbre produit ∏i∈IL(Ei)\prod_{i\in I}\mathscr{L}(E_i) dans L(E)\mathscr{L}(E) défini par (vi)i∈I↦⨁ivi(v_i)_{i\in I}\mapsto \bigoplus_iv_i. Il applique la famille (ui)(u_i) sur uu. La prop. 7 de I, p. 75 implique alors que Sp(uu)⊂⋃i∈I\subset \bigcup_{i\in I} Sp(uiu_i) et

f(u)=f(ϖ((ui)i∈I))=ϖ((f(ui))i∈I)=⨁i∈If(ui) f(u) =f(\varpi ((u_i)_{i\in I})) =\varpi ((f(u_i))_{i\in I}) =\bigoplus_{i\in I}f(u_i)

ce qui conclut la preuve du lemme.

Proposition 1 02G2

Soient E un espace de Banach complexe et uu un endomorphisme de E. Soient λ∈C\lambda \in \mathbf{C} et f∈Of\in \mathscr{O}(Sp(uu)). On a

Ker(u−λ1Eu-\lambda 1_E)⊂\subset Ker(f(u)−f(λ)1Ef(u)-f(\lambda )1_E).

Soit x∈Ex\in E non nul. L’ensemble A des v∈L(E)v\in \mathscr{L}(E) tels que xx soit vecteur propre de vv est une sous-algèbre unifère de L(E)\mathscr{L}(E).

L’algèbre A est pleine : si v∈Av\in A est inversible dans L(E)\mathscr{L}(E) et si xx est vecteur propre de vv pour la valeur propre λ\lambda, alors λ≠0\lambda \not= 0 et v−1(x)=λ−1xv^{-1}(x) =\lambda^{-1}x, ce qui prouve que v−1∈Av^{-1}\in A.

L’algèbre A est fermée dans L(E)\mathscr{L}(E). En effet, si (vn)n∈N(v_n)_{n\in\mathbf{N}} est une suite dans A telle que vnv_n converge vers v∈L(E)v\in \mathscr{L}(E), la suite (λn)n∈N(\lambda_n)_{n\in\mathbf{N}} telle que vn(x)=λnxv_n(x) =\lambda_nx est bornée, donc admet une sous-suite convergeant vers un nombre complexe μ\mu, de sorte que v(x)=μxv(x) =\mu x.

Supposons que xx soit vecteur propre de uu et que u(x)=λxu(x) =\lambda x. L’algèbre A contient uu, donc contient la sous-algèbre unifère fermée pleine B engendrée par uu, qui est commutative. L’application χ:B→C\chi : B\rightarrow \mathbf{C} qui, à vv, associe la valeur propre de vv relative à xx est un caractère de B tel que χ(u)=λ\chi (u) =\lambda. Pour tout f∈Of\in \mathscr{O}(Sp(uu)), on a f(u)∈Bf(u)\in B et χ(f(u))=f(χ(u))=f(λ)\chi (f(u)) =f(\chi (u)) =f(\lambda ) d’après la prop. 7 de I, p. 75, d’où la proposition.

2. Projecteurs spectraux

Soit E un espace de Banach. On note A l’algèbre de Banach unifère L(E)\mathscr{L}(E) des endomorphismes de E. Soit u∈Au\in A.

Soit H une partie de Sp(uu) qui est ouverte et fermée dans Sp(uu) ; notons K son complémentaire dans Sp(uu).

L’élément idempotent associé à uu et H (no12^o12 de I, p. 81) est un projecteur continu de E, appelé le projecteur spectral associé à uu et H ; on le note eH(u)e_H(u), ou simplement eHe_H. Son image est appelée le sous-espace spectral de E associé à uu et à H, et notée EH(u)E_H(u), ou simplement EHE_H. Son noyau est EK(u)E_K(u), et est également noté E~H(u)\widetilde{E}_H(u), ou simplement E~H\widetilde{E}_H. L’espace E est somme directe topologique des sous-espaces fermés EHE_H et EKE_K. Pour que l’on ait EH=0E_H= 0, il faut et il suffit que l’on ait eH=0e_H= 0, c’est-à-dire que la fonction indicatrice fHf_H de H sur Sp(uu) soit la fonction nulle, c’est-à-dire que H=∅H =\emptyset.

Tout endomorphisme vv de E qui commute à uu commute aussi à eH(u)e_H(u) (th. 5 de I, p. 74), donc stabilise EHE_H et EKE_K. En particulier, l’endomorphisme uu laisse stables les sous-espaces EHE_H et EKE_K. L’espace EKE_K est le seul supplémentaire topologique de EHE_H dans E qui soit stable par uu.

L’algèbre unifère AH=eHAeH(A_H=e_HAe_H(loc. cit.) est la sous-algèbre de A formée des endomorphismes de E qui laissent stable EHE_H et qui sont nuls sur EKE_K. Pour tout v∈AHv\in A_H, on note v∣EHv|E_H l’endomorphisme de EHE_H déduit de vv. L’application v↦v∣EHv\mapsto v|E_H est un isomorphisme de AHA_H dans L(EH)\mathscr{L}(E_H). En particulier, on a Sp(u∣EHu|E_H) == SpAH(u∣EH)=H_{A_H}(u|E_H) = H et SpAK(u∣EK)=K_{A_K}(u|E_K) = K d’après la formule (18) de I, p. 82.

Proposition 2 02G3

Soient E un espace de Banach et uu un endomorphisme de E. Soient E1E_1 et E2E_2 des sous-espaces fermés de E stables par uu tels que E=E1⊕E2E = E_1\oplus E_2. On suppose que les endomorphismes u1u_1 et u2u_2 de E1E_1 et E2E_2 déduits de uu ont des spectres disjoints H1=H_1= Sp(u1u_1) et H2H_2 = Sp(u2u_2). Alors Sp(uu) =H1∪H2= H_1\cup H_2 et eH1(u)e_{H_1}(u) est le projecteur d’image E1E_1 et de noyau E2E_2. En particulier, on a EH1=E1E_{H_1}= E_1 et EH2=E2E_{H_2}= E_2.

On a Sp(uu) =H1∪H2(= H_1\cup H_2(I, p. 128, lemme 1). Comme les ensembles H1H_1 et H2H_2 sont compacts, ils sont ouverts et fermés dans Sp(uu). Pour toute fonction holomorphe ff au voisinage de Sp(uu), l’endomorphisme f(u)f(u) stabilise E1E_1 et E2E_2 et coïncide dans E1E_1 avec f(u1)f(u_1) et dans E2E_2 avec f(u2)f(u_2) (loc. cit.). Prenons en particulier pour ff le germe de fonction holomorphe fH1f_{H_1} qui vaut 1 au voisinage de H1H_1 et 0 au voisinage de H2H_2 (cf. numéro 12 de I, p. 81) ; alors fH1(u1)f_{H_1}(u_1) est l’application identique de E1E_1 puisque fH1f_{H_1} = 1 au voisinage de H1=H_1= Sp(u1u_1), et fH1(u2)f_{H_1}(u_2) est nulle puisque fH1=0f_{H_1}= 0 au voisinage de H2H_2. Donc eH1(u)=fH1(u)e_{H_1}(u) =f_{H_1}(u) est le projecteur d’image E1E_1 et de noyau E2E_2, et l’on a donc E1=EH1E_1= E_{H_1} et E2=EH2E_2= E_{H_2}.

Soient E un espace de Banach et uu un endomorphisme de E. Soit (Hi)i∈I(H_i)_{i\in I} une famille finie de parties ouvertes et fermées de Sp(uu), deux à deux disjointes, et soit H sa réunion. Les relations (15) et (16) de I, p. 81 entraînent les assertions suivantes :

a) La famille de projecteurs (eHi(u))i∈I(e_{H_i}(u))_{i\in I} est orthogonale (c’est-à-dire, que eHi(u)eHj(u)=0e_{H_i}(u)e_{H_j}(u) = 0 pour tous (i,j)(i, j) dans I2I^2 tels que i≠ji\not=j, cf. A, II, p. 18, déf. 7) et sa somme est eH(u)e_H(u) ;

b) L’espace vectoriel EHE_H est somme directe topologique de la famille (EHi)i∈I(E_{H_i})_{i\in I};

c) Pour tout j∈Ij\in I, on a ESp(u)−Hj=ESp(u)−H⊕⨁i≠jEHiE_{Sp(u)-H_j}= E_{Sp(u)-H}\oplus \bigoplus_{i\not=j}E_{H_i};

d) L’espace vectoriel ESp(u)−HE_{Sp(u)-H} est l’intersection de la famille (ESp(u)−Hi)i∈I(E_{Sp(u)-H_i})_{i\in I}.

Lorsque H = Sp(uu), la décomposition en somme directe topologique ⨁i∈IEHi\bigoplus_{i\in I}E_{H_i} de E est appelée la décomposition spectrale de E associée à uu et à la partition finie (Hi)i∈I(H_i)_{i\in I} de Sp(uu).

Soit ff un élément de O\mathscr{O}(Sp(uu)). Le spectre de l’endomorphisme f(u)f(u) de E est l’image par ff du spectre de u(u(I, p. 75, prop. 8). Soit L une partie ouverte et fermée de Sp(f(u)f(u)). L’ensemble H des éléments λ∈\lambda \in Sp(uu) tels que f(λ)f(\lambda ) appartienne à L est ouvert et fermé dans Sp(uu), et on a eL(f(u))=eH(u)e_L(f(u)) =e_H(u) puisque fL∘f=fHf_L\circ f=f_H dans O\mathscr{O}(Sp(uu)) (loc. cit.).

3. Points isolés du spectre

Soit E un espace de Banach et soit uu un endomorphisme de E. Soit λ∈C\lambda \in \mathbf{C} un point isolé de Sp(uu). On note alors Eλ(u)=E{λ}(u)E_{\lambda}(u) = E_{\{\lambda\}}(u) et eλ(u)e_{\lambda}(u) le projecteur spectral d’image Eλ(u)E_{\lambda}(u) associé à uu et à {λ}\{\lambda \}.

On note aussi E~λ(u)=ESp(u)−{λ}(u)\widetilde{E}_{\lambda}(u) = E_{Sp(u)-\{\lambda\}}(u). Le spectre de l’endomorphisme de E~λ(u)\widetilde{E}_{\lambda}(u) déduit de uu est Sp(uu)−{λ}-\{\lambda \}; en particulier, u−λ1Eu-\lambda 1_E induit un automorphisme de E~λ(u)\widetilde{E}_{\lambda}(u).

L’espace Eλ(u)E_{\lambda}(u) n’est pas nul. Le spectre de l’endomorphisme de Eλ(u)E_{\lambda}(u) déduit de uu est réduit à λ\lambda, donc u−λ1Eu-\lambda 1_E induit un endomorphisme quasi-nilpotent de Eλ(u)E_{\lambda}(u). L’endomorphisme u−λ1Eu-\lambda 1_E induit un automorphisme de E~λ(u)\widetilde{E}_{\lambda}(u), donc Ker(u−λ1Eu-\lambda 1_E)n⊂Eλ(u)^n\subset E_{\lambda}(u) pour tout n∈Nn\in \mathbf{N}. En particulier, on a Ker(u−λ1Eu-\lambda 1_E)⊂Eλ(u)\subset E_{\lambda}(u).

Pour que λ\lambda soit pôle d’ordre p>0p >0 de la résolvante de uu, il faut et il suffit que (u−λ1E)p−1eλ(u)≠0(u-\lambda 1_E)^{p-1}e_{\lambda}(u)\not= 0 et (u−λ1E)peλ(u)=0(u-\lambda 1_E)^pe_{\lambda}(u) = 0 (corollaire de la proposition 17 de I, p. 83). Dans ce cas, on a Eλ(u)=E_{\lambda}(u) = Ker((u−λ1Eu-\lambda 1_E)p^p) et E~λ(u)=\widetilde{E}_{\lambda}(u) = Im((u−λ1Eu-\lambda 1_E)p^p), puisque (u−λ1E)p(u-\lambda 1_E)^p induit un automorphisme de E~λ(u)\widetilde{E}_{\lambda}(u). On a aussi

(u−λ1E)p−1eλ(u)=(u-\lambda 1_E)^{p-1}e_{\lambda}(u) = limz→λ(z−λ1E)pR(u,z)_{z\rightarrow\lambda}(z-\lambda 1_E)^pR(u, z)

d’après la proposition 17 de I, p. 83.

On prendra garde qu’en général Eλ(u)E_{\lambda}(u) n’est pas la réunion de la famille (Ker((u−λ1Eu-\lambda 1_E)n^n))n∈N_{n\in\mathbf{N}}, ni même l’adhérence de cette réunion ; en particulier, un point isolé de Sp(uu) n’est pas nécessairement une valeur propre de u(u(I, p. 187, exerc. 1). De même, il peut exister des valeurs propres de uu qui ne sont pas des points isolés de Sp(uu) (I, p. 188, exerc. 2).

4. Spectre de la transposée d’un endomorphisme

Proposition 3 02G4

Soit E un espace de Banach et soit E′E' son dual. Soit uu un endomorphisme de E.

a) On a Sp(uu) == Sp(tu^tu) ;

b) Pour tout f∈Of\in \mathscr{O}(Sp(uu)), on a f(tu)=tf(u)f(^tu) =^tf(u) ;

c) On a eH(tu)=teH(u)e_H(^tu) =^te_H(u) pour toute partie H de Sp(uu) qui est ouverte et fermée.

Pour qu’un endomorphisme de E soit un automorphisme, il faut et il suffit que sa transposée soit un automorphisme de E′E' (EVT, IV, p. 30, cor. 5), d’où l’assertion a).

L’application v↦tvv\mapsto^tv est un homomorphisme unifère et continu de l’algèbre de Banach L(E)\mathscr{L}(E) dans l’algèbre de Banach opposée de L(E′)\mathscr{L}(E') (EVT, IV, p. 7, prop. 8). Comme l’algèbre O\mathscr{O}(Sp(tu^tu)) est commutative, l’application f↦tf(u)f\mapsto^tf(u) est un homomorphisme unifère et continu de l’algèbre O\mathscr{O}(Sp(tu^tu)) dans l’algèbre L(E′)\mathscr{L}(E'). Cet homomorphisme applique le germe de l’application identique de C\mathbf{C} sur tu^tu, donc coïncide avec l’homomorphisme f↦f(tu)f\mapsto f(^tu) (th. 5 de I, p. 74). Cela prouve b).

L’assertion c) résulte de b), appliquée à la fonction fHf_H égale à 1 au voisinage de H et à 0 au voisinage de son complémentaire dans Sp(uu).

Remarque 02G5

Soit H une partie ouverte et fermée de Sp(uu), dont la décomposition spectrale associée est E=EH(u)⊕E~H(u)E = E_H(u)\oplus \widetilde{E}_H(u). Il découle de l’assertion c) que si l’on identifie E′E' à EH(u)′⊕E~H(u)′E_H(u)'\oplus \widetilde{E}_H(u)', alors on a EH′(tu)=EH(u)′E'_H(^tu) = E_H(u)' et E~H′(tu)=E~H(u)′\widetilde{E}'_H(^tu) =\widetilde{E}_H(u)'.

5. Cas des espaces hilbertiens

Dans ce numéro, on considère des espaces hilbertiens sur K=RK =\mathbf{R} ou C\mathbf{C}. On notera ⟨x1∣x2⟩\langle x_1|x_2\rangle le produit scalaire de deux vecteurs x1x_1 et x2x_2 dans un espace hilbertien E.

Si E est un espace hilbertien complexe, l’algèbre de Banach L(E)\mathscr{L}(E) munie de l’involution u↦u∗u\mapsto u^* est une algèbre stellaire (exemple 1 de I, p. 102). En particulier, si u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E), on a ϱ(u∗)=ϱ(u)\varrho (u^*) =\varrho (u) et Sp(u∗u^*) == Sp(uu).

Soit u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E) un endomorphisme normal et soit λ∈C\lambda \in \mathbf{C}. L’espace propre de uu relatif à λ\lambda coïncide avec l’espace propre de l’adjoint u∗u^* relatif à λ\lambda (EVT, V, p. 43, cor. de la prop. 8). Cependant, ces espaces ne coïncident pas en général si uu n’est pas normal (exercice 3 de I, p. 188).

Soient λ\lambda et μ\mu des nombres complexes tels que λ≠μ\lambda \not=\mu. Soit xx un vecteur propre de uu relatif à λ\lambda et soit yy un vecteur propre de uu relatif à μ\mu. Alors, u∗(x)=λxu^*(x) =\lambda x, donc

μ⟨x∣y⟩=⟨x∣u(y)⟩=⟨u∗(x)∣y⟩=⟨λx∣y⟩=λ⟨x∣y⟩ \mu\langle x|y\rangle =\langle x|u(y)\rangle =\langle u^*(x)|y\rangle =\langle \lambda x|y\rangle =\lambda \langle x|y\rangle

Par suite, ⟨x∣y⟩=0\langle x|y\rangle = 0 : les espaces propres de uu sont deux à deux orthogonaux. De plus, pour tout λ∈C\lambda \in \mathbf{C}, l’espace propre de uu relatif à λ\lambda coïncide avec le sous-espace primaire de uu relatif à λ\lambda, c’est-à-dire (LIE, VII, §1, no1^o1) la réunion pour k∈Nk\in \mathbf{N} des noyaux de (u−λ1E)k(u-\lambda 1_E)^k (EVT, V, p. 43, cor. de la prop. 8).

Lemme 2 02G6

Soit E un espace hilbertien complexe et soit uu un endomorphisme normal de E. Soit (Ei)i∈I(E_i)_{i\in I} une famille finie de sous-espaces fermés de E, stables par uu et deux à deux orthogonaux, tels que E=⨁i∈IEiE =\bigoplus_{i\in I}E_i. Pour tout i∈Ii\in I, notons uiu_i l’endomorphisme de EiE_i déduit de uu. On a Sp(uu) =⋃i∈I=\bigcup_{i\in I} Sp(uiu_i), et pour tout f∈Cf\in \mathscr{C}(Sp(uu)), l’endomorphisme f(u)f(u) stabilise les espaces EiE_i, et f(u)f(u) coïncide avec f(ui)f(u_i) sur EiE_i.

La preuve suit celle du lemme 1 de I, p. 128 en utilisant la remarque de 6 de I, p. 110 et la prop. 8 de I, p. 112.

Proposition 4 02G7

Soit E un espace hilbertien complexe et soit uu un endomorphisme normal de E. Pour toute fonction f∈Cf\in \mathscr{C} (Sp(uu)) et tout λ∈C\lambda \in \mathbf{C}, on a

Ker(u−λ1Eu-\lambda 1_E)⊂\subset Ker(f(u)−f(λ)1Ef(u)-f(\lambda )1_E).

La preuve est analogue à celle de la proposition 1 de I, p. 128 ; reprenons-en les arguments. L’algèbre A introduite dans loc. cit. est ici une sous-algèbre unifère stellaire de L(E)\mathscr{L}(E) (EVT, V, p. 43, cor.). Elle contient donc la sous-algèbre unifère stellaire B engendrée par uu, qui est commutative. L’application χ:B→C\chi : B\rightarrow \mathbf{C} qui, à vv, associe la valeur propre de vv relative à xx est un caractère de B tel que χ(u)=λ\chi (u) =\lambda. Pour tout f∈Cf\in \mathscr{C} (Sp(uu))), on a f(u)∈Bf(u)\in B et χ(f(u))=f(χ(u))=f(λ)\chi (f(u)) =f(\chi (u)) =f(\lambda ) d’après la prop. 8 de I, p. 112, d’où l’assertion.

Lemme 3 02G8

Soient E un espace hilbertien et p∈L(E)p\in \mathscr{L}(E) un projecteur. Les assertions suivantes sont équivalentes :

(i) Le projecteur pp est un orthoprojecteur, c’est-à-dire que Ker(pp) == Im(pp)∘^{\circ} (EVT, V, p. 13) ;

(ii) Le projecteur pp est hermitien;

(iii) Le projecteur pp est normal ;

(iv) On a Ker(pp)⊂\subset Ker(p∗p^*) ;

(v) On a Im(pp)⊂\subset Im(p∗p^*) ;

(vi) Le projecteur pp est positif;

(vii) On a ∥p∥⩽1\|p\|\leqslant 1.

Rappelons d’abord que Ker(p∗p^*) == Im(pp)∘^{\circ} et Ker(pp) == Im(p∗p^*)∘^{\circ} (EVT, V, p. 41, prop. 4). De plus, l’image de pp (resp. p∗p^*) est fermée, puisqu’elle coïncide avec le noyau de 1−p1-p (resp. 1−p∗1-p^*). Donc on a

(1) Im(pp) == Ker(p∗p^*)∘^{\circ}, Im(p∗p^*) == Ker(pp)∘^{\circ}.

(i) =⇒=\Rightarrow (ii):p∗:p^* est un projecteur de noyau Im(pp)∘=^{\circ}= Ker(pp) et dont l’image est Im(p∗p^*)∘=^{\circ}= Ker(pp) == Im(pp)∘^{\circ}; donc p∗=pp^*=p.

(ii) =⇒=\Rightarrow (iii) puisque tout endomorphisme hermitien est normal.

(iii) =⇒=\Rightarrow (iv) : comme pp est normal, on a ∥p(x)∥2=∥p∗(x)∥2\|p(x)\|^2=\|p^*(x)\|^2 pour tout xx dans E (EVT, V, p. 43, prop. 7), d’où l’inclusion demandée.

(iv) =⇒=\Rightarrow (v) suit des égalités (1) ci-dessus.

(v) =⇒=\Rightarrow (vi) : pour tout x∈Ex\in E, on a p(x)∈p(x)\in Im(p∗p^*), et par conséquent ⟨p(x)∣x⟩=⟨p∗(p(x))∣x⟩=∥p(x)∥2⩾0\langle p(x)|x\rangle =\langle p^*(p(x))|x\rangle =\|p(x)\|^2\geqslant 0.

(vi) =⇒=\Rightarrow (vii) : soient x∈Ex\in E et y=x−p(x)∈y=x-p(x)\in Ker(pp). Pour tout t∈Rt\in \mathbf{R}, on a par hypothèse

⟨x+ty∣p(x)⟩=⟨x+ty∣p(x+ty)⟩⩾0 \langle x+ty|p(x)\rangle =\langle x+ty|p(x+ty)\rangle \geqslant 0

ce qui n’est possible que si ⟨y∣p(x)⟩=0\langle y|p(x)\rangle = 0. Mais alors

∥p(x)∥2=⟨x∣p(x)⟩⩽∥x∥∥p(x)∥ \|p(x)\|^2=\langle x|p(x)\rangle \leqslant \|x\|\|p(x)\|

et donc ∥p∥⩽1\|p\|\leqslant 1.

(vii) =⇒=\Rightarrow (i) : soit y∈y\in Im(pp) ; notons zz la projection orthogonale de yy sur Ker(pp)∘^{\circ} et posons x=y−z∈x=y-z\in Ker(pp). On a p(z)=p(y)=yp(z) =p(y) =y, donc ∥y∥⩽∥z∥\|y\|\leqslant \|z\| par hypothèse. Mais, comme xx et zz sont orthogonaux, on a ∥y∥2=∥x∥2+∥z∥2\|y\|^2=\|x\|^2+\|z\|^2, d’où ∥x∥=0\|x\|= 0, c’est-à-dire y=zy=z. Ainsi, Im(pp)⊂\subset Ker(pp)∘^{\circ}. Comme de plus ∥p∗∥=∥p∥⩽1\|p^*\|=\|p\|\leqslant 1, on a de même Im(p∗p^*)⊂\subset Ker(p∗p^*)∘^{\circ}, ce qui fournit l’inclusion réciproque par (1).

Proposition 5 02G9

Soient E un espace hilbertien complexe et uu un endomorphisme normal de E.

a) Pour toute partie ouverte et fermée H du spectre de uu, le projecteur spectral eH(u)e_H(u) est un orthoprojecteur dont le noyau est l’image du projecteur spectral eSp(u)−H(u)e_{Sp(u)-H}(u) ;

b) Si H1H_1 et H2H_2 sont des parties disjointes, ouvertes et fermées du spectre de uu, alors les sous-espaces spectraux EH1E_{H_1} et EH2E_{H_2} sont orthogonaux ;

c) Si λ∈C\lambda \in \mathbf{C} est un point isolé du spectre de uu, alors λ\lambda est une valeur propre de uu et l’image du projecteur spectral eλ(u)e_{\lambda}(u) est l’espace propre de uu relatif à λ\lambda.

Démontrons a). Comme le calcul fonctionnel holomorphe est compatible avec le calcul fonctionnel continu (I, p. 111, cor. 1), on a eH(u)=φH(u)e_H(u) =\varphi_H(u), où φH∈C\varphi_H\in \mathscr{C} (Sp(uu)) est la fonction caractéristique de H. Cela implique eH(u)∗=φ‾H(u)=φH(u)=eH(u)e_H(u)^*=\overline{\varphi}_H(u) =\varphi_H(u) =e_H(u), donc eH(u)e_H(u) est un orthoprojecteur (lemme 3, (ii)). Son noyau est l’image du projecteur 1−eH(u)=eSp(u)−H(u)1-e_H(u) =e_{Sp(u)-H}(u).

Démontrons b). Les fonctions caractéristiques φH1\varphi_{H_1} et φH2\varphi_{H_2} de H1H_1 et H2H_2 dans Sp(uu) sont continues et leur produit est nul, ce qui implique eH1(u)∘eH2(u)=eH2(u)∘eH1(u)=0e_{H_1}(u)\circ e_{H_2}(u) =e_{H_2}(u)\circ e_{H_1}(u) = 0. Les inclusions EH2(u)⊂EH1(u)∘E_{H_2}(u)\subset E_{H_1}(u)^{\circ} et EH1(u)⊂EH2(u)∘E_{H_1}(u)\subset E_{H_2}(u)^{\circ} en résultent.

Démontrons enfin l’assertion c). La fonction caractéristique φλ\varphi_{\lambda} de {λ}\{\lambda \} est continue et non nulle sur Sp(uu) ; elle vérifie (z−λ)φλ(z)=0(z-\lambda )\varphi_{\lambda}(z) = 0 pour tout z∈z\in Sp(uu). On a donc (u−λ1E)φλ(u)=0(u-\lambda 1_E)\varphi_{\lambda}(u) = 0. L’image de φλ(u)\varphi_{\lambda}(u), qui est non nulle, est donc contenue dans le sous-espace propre de uu relatif à λ\lambda. Comme on a eλ(u)=φλ(u)e_{\lambda}(u) =\varphi_{\lambda}(u) et que l’image de eλ(u)e_{\lambda}(u) contient le sous-espace propre de uu relatif à λ\lambda, l’assertion en résulte.

Lemme 4 02GA

Soit E un espace hilbertien et soit uu un endomorphisme normal de E. Soit F un sous-espace fermé de E contenant un ensemble total de vecteurs propres de uu. Alors F∘F^{\circ} est stable par uu et l’endomorphisme u~\widetilde{u} de F∘F^{\circ} déduit de uu est normal.

Puisque uu est normal, tout vecteur propre de uu est également vecteur propre de u∗u^* (EVT, V, p. 43, cor.). L’hypothèse implique donc que F est stable par uu et par u∗u^*. D’après EVT, V, p. 41, prop. 4 (ii), on a donc u(F∘)⊂F∘u(F^{\circ})\subset F^{\circ} et u∗(F∘)⊂F∘u^*(F^{\circ})\subset F^{\circ}. Il en découle que l’adjoint de u~\widetilde{u} est l’endomorphisme de F∘F^{\circ} déduit de u∗u^*. Puisque uu est normal, l’endomorphisme u~\widetilde{u} est normal.

6. Image numérique

Définition 2 02GB

Soit E un espace hilbertien complexe et soit uu un endomorphisme de E. On appelle image numérique de uu l’ensemble des nombres complexes de la forme ⟨x∣u(x)⟩\langle x|u(x)\rangle, où xx parcourt la sphère unité de E. On note ι(u)\iota (u) l’image numérique de uu.

L’image numérique de u∗u^* est l’image de ι(u)\iota (u) par la conjugaison complexe. Pour tous nombres complexes λ\lambda et μ\mu, l’image numérique de λu+μ1E\lambda u+\mu1_E est égale à λι(u)+μ\lambda \iota (u) +\mu.

Proposition 6 02GC

Soit E un espace hilbertien complexe et soit uu un endomorphisme de E.

a) L’ensemble des valeurs propres de uu est contenu dans ι(u)\iota (u) ;

b) Le spectre de uu est contenu dans l’adhérence de ι(u)\iota (u) dans C\mathbf{C}.

Soit λ\lambda une valeur propre de uu et soit x∈Ex\in E un vecteur non nul tel que u(x)=λxu(x) =\lambda x. Quitte à remplacer xx par x/∥x∥x/\|x\|, on peut supposer que ∥x∥=1\|x\|= 1. Alors, ⟨x∣u(x)⟩=λ\langle x|u(x)\rangle =\lambda, donc λ∈ι(u)\lambda \in \iota (u).

Démontrons b). En considérant u−λ1Eu-\lambda 1_E, on se ramène à démontrer que si 0 appartient au spectre de uu, alors 0 est adhérent à ι(u)\iota (u).

Supposons d’abord qu’il existe un nombre réel c>c > 0 tel que ∥u(x)∥⩾c\|u(x)\|\geqslant c pour tout xx de norme 1 dans E. L’endomorphisme uu est alors injectif et fermé (lemme 8 de I, p. 107). Comme il n’est pas inversible par hypothèse, il n’est pas surjectif. Par conséquent, l’orthogonal du noyau de u∗u^* n’est pas égal à E (EVT, V, p. 41, prop. 4), ce qui démontre que le noyau de u∗u^* n’est pas réduit à 0. Ainsi 0 appartient à ι(u∗)\iota (u^*), donc à ι(u)\iota (u).

Si l’hypothèse précédente n’est pas valide, alors pour tout entier n⩾1n\geqslant 1, il existe un vecteur xnx_n de norme 1 dans E tel que ∥u(xn)∥⩽1/n\|u(x_n)\|\leqslant 1/n. On a alors ∣⟨xn∣u(xn)⟩∣⩽1/n|\langle x_n|u(x_n)\rangle |\leqslant 1/n, ce qui implique que 0 appartient à l’adhérence de ι(u)\iota (u).

Proposition 7 (Théorème de Hausdorff–Toeplitz)

Soit E un espace hilbertien complexe et soit u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E). L’image numérique ι(u)\iota (u) est une partie convexe de C\mathbf{C}.

Nous aurons besoin de deux lemmes pour démontrer cette proposition.

Lemme 5 02GD

Soit E un espace hilbertien complexe de dimension 2. Munissons l’espace vectoriel réel L(E)h\mathscr{L}(E)_h des endomorphismes hermitiens de E de la norme préhilbertienne u↦u\mapsto Tr(u∗uu^*u)1/2^{1/2}. L’ensemble des

√ \surd

orthoprojecteurs de rang 1 de E est la sphère S de rayon 1/1/ 2 centrée en 121E\frac{1}{2}1_E dans le sous-espace affine de dimension 3 des endomorphismes de trace 1 dans L(E)h\mathscr{L}(E)_h.

Soit F le sous-espace affine réel de L(E)h\mathscr{L}(E)_h formé des éléments de trace 1. Les orthoprojecteurs de rang 1 de E appartiennent à F (lemme 3, (ii)).

Soit u∈Fu\in F. On a ∥u−121E∥2=\|u-\frac{1}{2}1_E\|^2= Tr(u2−u+14u^2-u+\frac{1}{4}) == Tr(u2u^2)−12-\frac{1}{2}. Par conséquent, u∈Su\in S si et seulement si Tr(u2u^2) =1= 1. Puisque 2 det(uu) == Tr(uu)2−^2- Tr(u2u^2) =1−= 1- Tr(u2u^2), cette condition équivaut à det(uu) =0= 0. D’après le théorème de Hamilton–Cayley (A, III, p. 107, prop. 20), on a donc u∈Su\in S si et seulement si u2−u=0u^2-u= 0, ce qui signifie que uu est un projecteur hermitien de rang 1 (loc. cit.), d’où le résultat.

Lemme 6 02GE

Soit E un espace vectoriel normé réel, soit F un espace vectoriel réel et soit u:E→Fu: E\rightarrow F une application affine non injective. Soient B une boule de E et S la sphère correspondante. On a u(S)=u(S) = u(B)u(B), et en particulier, u(S)u(S) est convexe.

On se ramène au cas où uu est linéaire et où B est la boule unité de E. On a u(S)⊂u(B)u(S)\subset u(B). Inversement, soit x∈Bx\in B et soit yy un élément non nul de Ker(uu). L’image de l’application continue t↦∥x+ty∥t\mapsto \|x+ty\| de R\mathbf{R} dans R+\mathbf{R}_+ est un intervalle non borné contenant le nombre réel ∥x∥⩽1\|x\|\leqslant 1. Il existe donc t∈Rt\in \mathbf{R} tel que ∥x+ty∥=1\|x+ty\|= 1. On a alors x+ty∈Sx+ty\in S et u(x+ty)=u(x)u(x+ty) =u(x), donc u(x)∈u(S)u(x)\in u(S).

Démontrons la prop. 7. Soient xx et yy des éléments de la sphère unité de E ; démontrons que le segment d’extrémités ⟨x∣u(x)⟩\langle x|u(x)\rangle et ⟨y∣u(y)⟩\langle y|u(y)\rangle est contenu dans l’image numérique de uu.

Soit F le sous-espace de E engendré par xx et yy. Si dim(F) = 1, on a ⟨x∣u(x)⟩=⟨y∣u(y)⟩\langle x|u(x)\rangle =\langle y|u(y)\rangle, d’où l’assertion. Sinon, on a dim(F) = 2 ; soit alors pp l’orthoprojecteur de E d’image F et notons uFu_F l’endomorphisme de F donné par x↦p(u(x))x\mapsto p(u(x)). Puisque pp est hermitien (lemme 3 de I, p. 133), on a ⟨z∣uF(z)⟩=⟨z∣u(z)⟩\langle z|u_F(z)\rangle =\langle z|u(z)\rangle pour tout z∈Fz\in F, de sorte que ι(uF)⊂ι(u)\iota (u_F)\subset \iota (u). On peut donc supposer que E = F.

Pour tout élément zz de E, soit vzv_z l’endomorphisme hermitien de E défini par t↦⟨z∣t⟩zt\mapsto \langle z|t\rangle z; on a ⟨z∣u(z)⟩=\langle z|u(z)\rangle = Tr(u∘vzu\circ v_z). Lorsque zz parcourt la sphère unité de E,vz,v_z décrit l’ensemble des orthoprojecteurs de rang 1 de E, qui est une sphère S dans le sous-espace affine réel V de L(E)\mathscr{L}(E) formé des endomorphismes hermitiens de E de trace 1 (lemme 5). L’image numérique de E est donc l’ensemble des Tr(u∘vu\circ v), pour v∈Sv\in S. L’application v↦v\mapsto Tr(u∘vu\circ v) de V dans C\mathbf{C} est linéaire. Comme dimR(V)=3>_{\mathbf{R}}(V) = 3> dimR(C)_{\mathbf{R}}(\mathbf{C}), elle n’est pas injective ; il résulte alors du lemme 6 que ι(u)\iota (u) est convexe.

7. Éléments positifs

Soit E un espace hilbertien complexe. Soit uu un endomorphisme de E. Rappelons (EVT, V, p. 45, déf. 6) que uu est dit positif si l’on a ⟨x∣u(x)⟩⩾0\langle x|u(x)\rangle \geqslant 0 pour tout x∈Ex\in E. L’endomorphisme uu est alors hermitien (loc. cit.). De plus, si F est un espace hilbertien complexe et si v∈v\in L(F;E)\mathscr{L}(F; E), alors l’endomorphisme v∗uvv^*uv de F est positif (EVT, V, p. 45, prop. 12).

Proposition 8 02GF

Soit E un espace hilbertien complexe. Soit uu un endomorphisme de E. Les conditions suivantes sont équivalentes :

(i) L’endomorphisme uu est positif;

(ii) L’image numérique de uu est contenue dans R+\mathbf{R}_+;

(iii) L’endomorphisme uu est un élément positif de l’algèbre stellaire L(E)\mathscr{L}(E) ;

(iv) Il existe un élément hermitien vv de L(E)\mathscr{L}(E) tel que u=v2u=v^2;

(v) Il existe une application linéaire continue vv de E dans un espace hilbertien complexe F telle que u=v∗vu=v^*v.

D’après EVT, V, p. 45, déf. 6,u6,u est positif si et seulement s’il est hermitien et si ⟨x∣u(x)⟩⩾0\langle x|u(x)\rangle \geqslant 0 pour tout x∈Ex\in E. L’implication (i) =⇒=\Rightarrow (ii) résulte donc de la définition de l’image numérique.

(ii) =⇒=\Rightarrow (iii) : l’hypothèse implique que uu est hermitien (EVT, V, p. 45, et remarque, p. 2) et son spectre est contenu dans R+\mathbf{R}_+ (prop. 6) ; par suite, uu est un élément positif de l’algèbre stellaire L(E)\mathscr{L}(E).

(iii) =⇒=\Rightarrow (iv) : c’est un cas particulier de la prop. 16 de I, p. 118.

(iv) =⇒=\Rightarrow (v) est immédiat.

(v) =⇒=\Rightarrow (i) : soit F un espace hilbertien complexe et soit v∈L(E;F)v\in \mathscr{L}(E; F) tel que u=v∗vu=v^*v. Soit x∈Ex\in E. On a ⟨x∣u(x)⟩=⟨x∣(v∗v)(x)⟩=∥v(x)∥2\langle x|u(x)\rangle =\langle x|(v^*v)(x)\rangle =\|v(x)\|^2, ce qui prouve que uu est positif.

Rappelons (EVT, V, p. 45, remarque 1) que, pour tout élément hermitien uu de L(E)\mathscr{L}(E), on pose

m(u)=m(u) = inf∥xx∈∥=1E⟨x∣u(x)⟩=_{\|xx\in\|=1E}\langle x|u(x)\rangle = inf ι(u)=\iota (u) = infx∈E−{0}⟨x∣u(x)⟩∥x∥2_{x\in E-\{0\}}\frac{\langle x|u(x)\rangle}{\|x\|^2},

M(u)=M(u) = supx∈E⟨x∣u(x)⟩=_{x\in E}\langle x|u(x)\rangle = sup ι(u)=\iota (u) = supx∈E−{0}⟨x∣u(x)⟩∥x∥2_{x\in E-\{0\}}\frac{\langle x|u(x)\rangle}{\|x\|^2}.

∥x∥=1\|x\|=1

Si E={0}E =\{0\}, on a M(u)=−∞,m(u)=+∞M(u) =-\infty ,m(u) = +\infty et ι(u)=∅\iota (u) =\emptyset.

Supposons E non nul ; on a alors m(u)⩽M(u)m(u)\leqslant M(u) et l’image numérique de uu est un intervalle d’extrémités m(u)m(u) et M(u)M(u). D’après la prop. 6, Sp(uu) est contenu dans l’intervalle [m(u),M(u)][m(u),M(u)]. Plus précisément :

Proposition 9 02GG

Soit E un espace hilbertien complexe et soit uu un élément hermitien de L(E)\mathscr{L}(E).

a) On a m(u)=m(u) = inf Sp(uu) et M(u)=M(u) = sup Sp(uu) ;

b) Si E n’est pas nul, on a ∥u∥=\|u\|= sup(∣m(u)∣,∣M(u)∣|m(u)|,|M(u)|).

Soit λ∈R\lambda \in \mathbf{R}. Pour que λ\lambda soit un minorant du spectre de uu, il faut et il suffit que u−λ⩾0u-\lambda \geqslant 0. Cela équivaut (prop. 8, (ii)) à la condition ⟨x∣u(x)⟩⩾λ∥x∥2\langle x|u(x)\rangle \geqslant \lambda \|x\|^2 pour tout x∈Ex\in E, c’est-à-dire, à m(u)⩾λm(u)\geqslant \lambda. Ceci démontre que m(u)m(u) est la borne inférieure de Sp(uu). Similairement, on vérifie que M(u)M(u) est la borne supérieure de Sp(uu).

Comme uu est normal, on a ϱ(u)=∥u∥\varrho (u) =\|u\| (cor. 1 de I, p. 108). Comme E≠{0}E\not=\{0\}, le spectre de uu n’est pas vide (cor. 1 de I, p. 26) et ϱ(u)\varrho (u) est le rayon du plus petit disque de centre 0 qui contient Sp(uu) (th. 1 de I, p. 24), donc b) résulte de a).

8. Décomposition polaire

Dans ce numéro, on considère des espaces hilbertiens complexes.

Soient E1E_1 et E2E_2 des espaces hilbertiens et u∈L(E1;E2)u\in \mathscr{L}(E_1; E_2). L’endomorphisme u∗uu^*u de E1E_1 est positif (prop. 8), donc on peut former l’élément positif (u∗u)1/2(u^*u)^{1/2} de L(E1)\mathscr{L}(E_1).

Définition 3 02GH

On dit que (u∗u)1/2(u^*u)^{1/2} est la valeur absolue de uu, et on la note ∣u∣|u|.

Dans le cas où E1=E2E_1= E_2, cette définition coïncide avec celle donnée dans la remarque 9 de I, p. 119.

Pour un élément uu de L(E1;E2)\mathscr{L}(E_1; E_2), rappelons (EVT, V, p. 41, déf. 2) que le sous-espace initial de uu est le sous-espace fermé Ker(uu)∘^{\circ} de E1E_1 et le sous-espace final de uu est le sous-espace fermé Im(uu) de E2E_2.

Proposition 10 02GI

Soient E1E_1 et E2E_2 des espaces hilbertiens complexes et u∈L(E1;E2)u\in \mathscr{L}(E_1; E_2).

a) Le sous-espace initial et le sous-espace final de ∣u∣|u| sont tous deux égaux au sous-espace initial de uu et on a ∥∣u∣∥=∥u∥\||u|\|=\|u\|;

b) Il existe une unique application partiellement isométrique jj de E1E_1 dans E2E_2 telle que Ker(jj) == Ker(uu) et u=j∣u∣u=j|u|;

c) Le sous-espace initial (resp. final) de jj est égal à celui de uu;

d) Soient u1u_1 un élément positif de L(E1)\mathscr{L}(E_1) et j1j_1 un élément partiellement isométrique de L(E1;E2)\mathscr{L}(E_1; E_2) tels que u=j1u1u=j_1u_1 et Ker(j1j_1) == Ker(u1u_1). Alors u1=∣u∣u_1=|u| et j1=jj_1=j.

Pour tout x∈E1x\in E_1, on a

∥u(x)∥2=⟨x∣(u∗u)(x)⟩=⟨x∣∣u∣2(x)⟩=∥∣u∣(x)∥2(2) \|u(x)\|^2=\langle x|(u^*u)(x)\rangle =\langle x||u|^2(x)\rangle =\||u|(x)\|^2 \tag{2}

Cela démontre que Ker(uu) == Ker(∣u∣|u|) et ∥∣u∣∥=∥u∥\||u|\|=\|u\|. Comme ∣u∣|u| est hermitien, l’adhérence de l’image de ∣u∣|u| est le supplémentaire orthogonal de son noyau (EVT, V, p. 41, prop. 4), c’est-à-dire l’espace initial de uu, d’où a).

La formule (2) implique qu’il existe une application isométrique vv de Im(∣u∣|u|) sur Im(uu) telle que v(∣u∣(x))=u(x)v(|u|(x)) =u(x) pour tout x∈E1x\in E_1. Soit jj l’unique élément de L(E1;E2)\mathscr{L}(E_1; E_2) qui prolonge vv et s’annule dans Im(∣u∣|u|)∘=^{\circ}= Ker(∣u∣|u|) == Ker(uu). Alors jj possède les propriétés de b). L’unicité de jj découle de la décomposition E = Ker(uu)⊕\oplus Im(∣u∣|u|).

Le sous-espace initial de jj est Ker(jj)∘=^{\circ}= Ker(uu)∘^{\circ}, l’espace initial de uu. Son sous-espace final est jj(Ker(uu)∘^{\circ}) =j=j(Im(∣u∣|u|)) == Im(uu), le sous-espace final de uu. Cela démontre c).

Soient maintenant u1u_1 et j1j_1 comme dans d). On a u∗u=u1j1∗j1u1u^*u=u_1j_1^*j_1u_1. L’application j1∗j1j_1^*j_1 est l’orthoprojecteur de noyau Ker(j1j_1) == Ker(u1u_1) (EVT, V, p. 41, prop. 5 (ii)) et donc d’image Im(u1u_1). Donc u∗u=u12u^*u=u^2_1 et par suite u1=(u∗u)1/2=∣u∣(u_1= (u^*u)^{1/2}=|u|(I, p. 118, prop. 16). L’assertion d’unicité de b) implique finalement que j1=jj_1=j.

Définition 4 02GJ

Soient E1E_1 et E2E_2 des espaces hilbertiens complexes et u∈L(E1;E2)u\in \mathscr{L}(E_1; E_2). Le couple (j,∣u∣)(j,|u|), où jj est l’unique application partiellement isométrique de E1E_1 dans E2E_2 telle que u=j∣u∣u=j|u| et Ker(jj) == Ker(uu), est appelé la décomposition polaire de uu.

Proposition 11 02GK

Soient E1E_1 et E2E_2 des espaces hilbertiens complexes et u∈L(E1;E2)u\in \mathscr{L}(E_1; E_2). Soit (j,∣u∣)(j,|u|) la décomposition polaire de uu.

a) On a ∣u∣=j∗u=u∗j|u|=j^*u=u^*j;

b) On a ∣u∗∣=ju∗=uj∗|u^*|=ju^*=uj^*;

c) La décomposition polaire de u∗u^* est (j∗,∣u∗∣)(j^*,|u^*|).

Notons I = Ker(uu)∘^{\circ} et F = Im(uu) le sous-espace initial et le sous-espace final de uu; on a de plus I = Ker(∣u∣|u|)∘=^{\circ}= Im(∣u∣|u|) (prop. 10, a)). L’application j∗jj^*j est l’orthoprojecteur de E1E_1 sur I (loc. cit. et EVT, V, p. 41, prop. 5 (ii)). On a donc j∗u=j∗j∣u∣=∣u∣j^*u=j^*j|u|=|u|, puis u∗j=(j∗u)∗=∣u∣∗=∣u∣u^*j= (j^*u)^*=|u|^*=|u|, d’où a).

Similairement, on calcule u∗u^* = ∣u∣j∗=(j∗j∣u∣)j∗|u|j^*= (j^*j|u|)j^* = j∗(j∣u∣j∗)j^*(j|u|j^*). L’endomorphisme j∣u∣j∗j|u|j^* de E2E_2 est positif. L’application linéaire j∗j^* est partiellement isométrique d’espace initial F et d’espace final I (EVT, V, p. 41, prop. 5) et les applications linéaires de I dans F (resp. de F dans I) déduites de jj et j∗j^* par passages aux sous-espaces sont des isomorphismes réciproques l’un de l’autre (loc. cit.). On a donc Ker(j∣u∣j∗j|u|j^*) == Ker(∣u∣j∗|u|j^*) == Ker(j∗j^*), puisque l’image de j∗j^* est contenue dans Ker(uu)∘=^{\circ}= Ker(∣u∣|u|)∘^{\circ}. D’après la prop. 10, d), le couple (j∗,j∣u∣j∗)(j^*, j|u|j^*) est la décomposition polaire de u∗u^*. Cela prouve c) et l’assertion b) se déduit alors de l’assertion a) appliquée à u∗u^*.

Corollaire 02GL

Soient E1E_1 et E2E_2 des espaces hilbertiens complexes et soit u∈L(E1;E2)u\in \mathscr{L}(E_1; E_2). On a Im(uu) == Im(∣u∗∣|u^*|).

Soit (j,∣u∣)(j,|u|) la décomposition polaire de uu. On a ∣u∗∣=j∣u∣j∗=uj∗|u^*|=j|u|j^*=uj^* d’après la proposition précédente. D’après EVT, V, p. 41, prop. 5, l’application j∗j^* est partiellement isométrique. Son espace final est Ker(jj)∘=^{\circ}= Ker(uu)∘^{\circ} (prop. 10, c)). L’assertion en résulte.

Proposition 12 02GM

Soient E1E_1 et E2E_2 des espaces hilbertiens complexes et u∈L(E1;E2)u\in \mathscr{L}(E_1; E_2). Soit (j,∣u∣)(j,|u|) la décomposition polaire de uu. Pour que uu soit bijectif, il faut et il suffit que ∣u∣|u| soit inversible dans L(E1)\mathscr{L}(E_1) et que jj soit un isomorphisme de E1E_1 sur E2E_2.

La condition est suffisante. Réciproquement, si uu est bijectif, alors u∗uu^*u est inversible dans L(E1)\mathscr{L}(E_1), et ∣u∣=(u∗u)1/2|u|= (u^*u)^{1/2} l’est également puisque son spectre est contenu dans R+∗\mathbf{R}_+^*. En outre, Ker(jj) == Ker(uu) ={0}=\{0\} et Im(jj) == Im(uu) =F= F, donc jj applique isométriquement E1E_1 sur E2E_2.

Proposition 13 02GN

Soient E un espace hilbertien complexe et uu un endomorphisme de E. Les conditions suivantes sont équivalentes:

(i) L’endomorphisme uu est normal;

(ii) Il existe un élément unitaire vv de L(E)\mathscr{L}(E), permutable à ∣u∣|u|, tel que u=v∣u∣u=v|u|.

Soit (j,∣u∣)(j,|u|) la décomposition polaire de uu. Supposons que uu est normal. On a alors ∣u∗∣=(uu∗)1/2=(u∗u)1/2=∣u∣|u^*|= (uu^*)^{1/2}= (u^*u)^{1/2}=|u|. La prop. 11 implique alors ∣u∣j=∣u∗∣j=ju∗j=j∣u∣|u|j=|u^*|j=ju^*j=j|u|. De plus, jj laisse stables les sous-espaces orthogonaux supplémentaires Ker(∣u∣|u|) == Ker(jj) et Im(∣u∣|u|) == Im(jj) (prop. 10). Soit vv l’élément de L(E)\mathscr{L}(E) qui coïncide avec jj sur Ker(uu)∘^{\circ} et avec l’application identique sur Ker(uu). Comme jj induit une isométrie de Ker(uu)∘^{\circ} sur Im(uu) == Ker(u∗u^*)∘=^{\circ}= Ker(uu)∘^{\circ} (puisque uu est normal), l’endomorphisme vv est unitaire ; il est de plus permutable à ∣u∣|u|, puisque j∣u∣=∣u∣jj|u|=|u|j, et l’on a u=v∣u∣u=v|u|.

Inversement, soit vv un élément unitaire de L(E)\mathscr{L}(E), permutable à ∣u∣|u|, tel que u=v∣u∣u=v|u|. On a uu∗=v∣u∣2v∗=∣u∣2vv∗=∣u∣2=u∗uuu^*=v|u|^2v^*=|u|^2vv^*=|u|^2=u^*u, donc uu est normal.

Soit E un espace hilbertien complexe et u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E). Soit (j,∣u∣)(j,|u|) la décomposition polaire de uu. Il est possible que jj soit permutable à ∣u∣|u| sans que uu soit normal (exercice 11 de I, p. 189).

Exercices

Dans les exercices ci-dessous, tous les espaces de Banach sont sur C\mathbf{C}.

See the exercises for § 7.

Transcribed from the printed volume. Not translated.