§ 7. Spectre des endomorphismes des espaces de Banach
Sauf mention du contraire, les espaces vectoriels considérés dans ce paragraphe sont des espaces vectoriels sur . On note l’application identique d’un espace vectoriel E. Un endomorphisme d’un espace vectoriel topologique E est une application linéaire continue de E dans E.
Soient E un espace vectoriel topologique et un endomorphisme de E. Si F est un sous-espace de E stable par , on dira que l’endomorphisme de F déduit de par passage aux sous-espaces est l’endomorphisme de F déduit de . On le notera .
1. Spectre d’un endomorphisme
Définition 1 02G0
Soit E un espace vectoriel topologique et soit un endomorphisme de E. On appelle spectre de , et on note Sp(), le spectre de relativement à l’algèbre unifère .
Soit E un espace vectoriel topologique et soit . Le spectre de est l’ensemble des nombres complexes tels que n’est pas un automorphisme de E. Si E est métrisable complet, c’est aussi l’ensemble des nombres complexes tels que n’est pas bijectif (EVT, I, p. 19, cor. 1).
Toute valeur propre de appartient au spectre de , mais la réciproque est fausse en général.
Dans la suite de ce paragraphe, nous nous bornerons à étudier la notion de spectre dans le cas où E est un espace de Banach.
Lemme 1 02G1
Soit E un espace de Banach et soit un endomorphisme de E. Soit une famille finie de sous-espaces fermés de E, stables par , tels que . Pour tout , notons l’endomorphisme de déduit de . On a Sp() Sp(), et pour tout (Sp()), l’endomorphisme stabilise les espaces , et coïncide avec sur .
L’endomorphisme est un isomorphisme si et seulement si est un isomorphisme pour tout . En appliquant cette propriété à , on en déduit que Sp() est la réunion des ensembles Sp() pour .
Soit (Sp()). L’endomorphisme de E appartient au bicommutant de dans (th. 5 de I, p. 74), donc commute avec les projecteurs . Il stabilise alors les espaces . Considérons le morphisme unifère continu de l’algèbre produit dans défini par . Il applique la famille sur . La prop. 7 de I, p. 75 implique alors que Sp() Sp() et
ce qui conclut la preuve du lemme.
Proposition 1 02G2
Soient E un espace de Banach complexe et un endomorphisme de E. Soient et (Sp()). On a
Ker() Ker().
Soit non nul. L’ensemble A des tels que soit vecteur propre de est une sous-algèbre unifère de .
L’algèbre A est pleine : si est inversible dans et si est vecteur propre de pour la valeur propre , alors et , ce qui prouve que .
L’algèbre A est fermée dans . En effet, si est une suite dans A telle que converge vers , la suite telle que est bornée, donc admet une sous-suite convergeant vers un nombre complexe , de sorte que .
Supposons que soit vecteur propre de et que . L’algèbre A contient , donc contient la sous-algèbre unifère fermée pleine B engendrée par , qui est commutative. L’application qui, à , associe la valeur propre de relative à est un caractère de B tel que . Pour tout (Sp()), on a et d’après la prop. 7 de I, p. 75, d’où la proposition.
2. Projecteurs spectraux
Soit E un espace de Banach. On note A l’algèbre de Banach unifère des endomorphismes de E. Soit .
Soit H une partie de Sp() qui est ouverte et fermée dans Sp() ; notons K son complémentaire dans Sp().
L’élément idempotent associé à et H (n de I, p. 81) est un projecteur continu de E, appelé le projecteur spectral associé à et H ; on le note , ou simplement . Son image est appelée le sous-espace spectral de E associé à et à H, et notée , ou simplement . Son noyau est , et est également noté , ou simplement . L’espace E est somme directe topologique des sous-espaces fermés et . Pour que l’on ait , il faut et il suffit que l’on ait , c’est-à-dire que la fonction indicatrice de H sur Sp() soit la fonction nulle, c’est-à-dire que .
Tout endomorphisme de E qui commute à commute aussi à (th. 5 de I, p. 74), donc stabilise et . En particulier, l’endomorphisme laisse stables les sous-espaces et . L’espace est le seul supplémentaire topologique de dans E qui soit stable par .
L’algèbre unifère loc. cit.) est la sous-algèbre de A formée des endomorphismes de E qui laissent stable et qui sont nuls sur . Pour tout , on note l’endomorphisme de déduit de . L’application est un isomorphisme de dans . En particulier, on a Sp() Sp et Sp d’après la formule (18) de I, p. 82.
Proposition 2 02G3
Soient E un espace de Banach et un endomorphisme de E. Soient et des sous-espaces fermés de E stables par tels que . On suppose que les endomorphismes et de et déduits de ont des spectres disjoints Sp() et = Sp(). Alors Sp() et est le projecteur d’image et de noyau . En particulier, on a et .
On a Sp() I, p. 128, lemme 1). Comme les ensembles et sont compacts, ils sont ouverts et fermés dans Sp(). Pour toute fonction holomorphe au voisinage de Sp(), l’endomorphisme stabilise et et coïncide dans avec et dans avec (loc. cit.). Prenons en particulier pour le germe de fonction holomorphe qui vaut 1 au voisinage de et 0 au voisinage de (cf. numéro 12 de I, p. 81) ; alors est l’application identique de puisque = 1 au voisinage de Sp(), et est nulle puisque au voisinage de . Donc est le projecteur d’image et de noyau , et l’on a donc et .
Soient E un espace de Banach et un endomorphisme de E. Soit une famille finie de parties ouvertes et fermées de Sp(), deux à deux disjointes, et soit H sa réunion. Les relations (15) et (16) de I, p. 81 entraînent les assertions suivantes :
a) La famille de projecteurs est orthogonale (c’est-à-dire, que pour tous dans tels que , cf. A, II, p. 18, déf. 7) et sa somme est ;
b) L’espace vectoriel est somme directe topologique de la famille ;
c) Pour tout , on a ;
d) L’espace vectoriel est l’intersection de la famille .
Lorsque H = Sp(), la décomposition en somme directe topologique de E est appelée la décomposition spectrale de E associée à et à la partition finie de Sp().
Soit un élément de (Sp()). Le spectre de l’endomorphisme de E est l’image par du spectre de I, p. 75, prop. 8). Soit L une partie ouverte et fermée de Sp(). L’ensemble H des éléments Sp() tels que appartienne à L est ouvert et fermé dans Sp(), et on a puisque dans (Sp()) (loc. cit.).
3. Points isolés du spectre
Soit E un espace de Banach et soit un endomorphisme de E. Soit un point isolé de Sp(). On note alors et le projecteur spectral d’image associé à et à .
On note aussi . Le spectre de l’endomorphisme de déduit de est Sp(); en particulier, induit un automorphisme de .
L’espace n’est pas nul. Le spectre de l’endomorphisme de déduit de est réduit à , donc induit un endomorphisme quasi-nilpotent de . L’endomorphisme induit un automorphisme de , donc Ker() pour tout . En particulier, on a Ker().
Pour que soit pôle d’ordre de la résolvante de , il faut et il suffit que et (corollaire de la proposition 17 de I, p. 83). Dans ce cas, on a Ker(()) et Im(()), puisque induit un automorphisme de . On a aussi
lim
d’après la proposition 17 de I, p. 83.
On prendra garde qu’en général n’est pas la réunion de la famille (Ker(())), ni même l’adhérence de cette réunion ; en particulier, un point isolé de Sp() n’est pas nécessairement une valeur propre de I, p. 187, exerc. 1). De même, il peut exister des valeurs propres de qui ne sont pas des points isolés de Sp() (I, p. 188, exerc. 2).
4. Spectre de la transposée d’un endomorphisme
Proposition 3 02G4
Soit E un espace de Banach et soit son dual. Soit un endomorphisme de E.
a) On a Sp() Sp() ;
b) Pour tout (Sp()), on a ;
c) On a pour toute partie H de Sp() qui est ouverte et fermée.
Pour qu’un endomorphisme de E soit un automorphisme, il faut et il suffit que sa transposée soit un automorphisme de (EVT, IV, p. 30, cor. 5), d’où l’assertion a).
L’application est un homomorphisme unifère et continu de l’algèbre de Banach dans l’algèbre de Banach opposée de (EVT, IV, p. 7, prop. 8). Comme l’algèbre (Sp()) est commutative, l’application est un homomorphisme unifère et continu de l’algèbre (Sp()) dans l’algèbre . Cet homomorphisme applique le germe de l’application identique de sur , donc coïncide avec l’homomorphisme (th. 5 de I, p. 74). Cela prouve b).
L’assertion c) résulte de b), appliquée à la fonction égale à 1 au voisinage de H et à 0 au voisinage de son complémentaire dans Sp().
Remarque 02G5
Soit H une partie ouverte et fermée de Sp(), dont la décomposition spectrale associée est . Il découle de l’assertion c) que si l’on identifie à , alors on a et .
5. Cas des espaces hilbertiens
Dans ce numéro, on considère des espaces hilbertiens sur ou . On notera le produit scalaire de deux vecteurs et dans un espace hilbertien E.
Si E est un espace hilbertien complexe, l’algèbre de Banach munie de l’involution est une algèbre stellaire (exemple 1 de I, p. 102). En particulier, si , on a et Sp() Sp().
Soit un endomorphisme normal et soit . L’espace propre de relatif à coïncide avec l’espace propre de l’adjoint relatif à (EVT, V, p. 43, cor. de la prop. 8). Cependant, ces espaces ne coïncident pas en général si n’est pas normal (exercice 3 de I, p. 188).
Soient et des nombres complexes tels que . Soit un vecteur propre de relatif à et soit un vecteur propre de relatif à . Alors, , donc
Par suite, : les espaces propres de sont deux à deux orthogonaux. De plus, pour tout , l’espace propre de relatif à coïncide avec le sous-espace primaire de relatif à , c’est-à-dire (LIE, VII, §1, n) la réunion pour des noyaux de (EVT, V, p. 43, cor. de la prop. 8).
Lemme 2 02G6
Soit E un espace hilbertien complexe et soit un endomorphisme normal de E. Soit une famille finie de sous-espaces fermés de E, stables par et deux à deux orthogonaux, tels que . Pour tout , notons l’endomorphisme de déduit de . On a Sp() Sp(), et pour tout (Sp()), l’endomorphisme stabilise les espaces , et coïncide avec sur .
La preuve suit celle du lemme 1 de I, p. 128 en utilisant la remarque de 6 de I, p. 110 et la prop. 8 de I, p. 112.
Proposition 4 02G7
Soit E un espace hilbertien complexe et soit un endomorphisme normal de E. Pour toute fonction (Sp()) et tout , on a
Ker() Ker().
La preuve est analogue à celle de la proposition 1 de I, p. 128 ; reprenons-en les arguments. L’algèbre A introduite dans loc. cit. est ici une sous-algèbre unifère stellaire de (EVT, V, p. 43, cor.). Elle contient donc la sous-algèbre unifère stellaire B engendrée par , qui est commutative. L’application qui, à , associe la valeur propre de relative à est un caractère de B tel que . Pour tout (Sp())), on a et d’après la prop. 8 de I, p. 112, d’où l’assertion.
Lemme 3 02G8
Soient E un espace hilbertien et un projecteur. Les assertions suivantes sont équivalentes :
(i) Le projecteur est un orthoprojecteur, c’est-à-dire que Ker() Im() (EVT, V, p. 13) ;
(ii) Le projecteur est hermitien;
(iii) Le projecteur est normal ;
(iv) On a Ker() Ker() ;
(v) On a Im() Im() ;
(vi) Le projecteur est positif;
(vii) On a .
Rappelons d’abord que Ker() Im() et Ker() Im() (EVT, V, p. 41, prop. 4). De plus, l’image de (resp. ) est fermée, puisqu’elle coïncide avec le noyau de (resp. ). Donc on a
(1) Im() Ker(), Im() Ker().
(i) (ii) est un projecteur de noyau Im() Ker() et dont l’image est Im() Ker() Im(); donc .
(ii) (iii) puisque tout endomorphisme hermitien est normal.
(iii) (iv) : comme est normal, on a pour tout dans E (EVT, V, p. 43, prop. 7), d’où l’inclusion demandée.
(iv) (v) suit des égalités (1) ci-dessus.
(v) (vi) : pour tout , on a Im(), et par conséquent .
(vi) (vii) : soient et Ker(). Pour tout , on a par hypothèse
ce qui n’est possible que si . Mais alors
et donc .
(vii) (i) : soit Im() ; notons la projection orthogonale de sur Ker() et posons Ker(). On a , donc par hypothèse. Mais, comme et sont orthogonaux, on a , d’où , c’est-à-dire . Ainsi, Im() Ker(). Comme de plus , on a de même Im() Ker(), ce qui fournit l’inclusion réciproque par (1).
Proposition 5 02G9
Soient E un espace hilbertien complexe et un endomorphisme normal de E.
a) Pour toute partie ouverte et fermée H du spectre de , le projecteur spectral est un orthoprojecteur dont le noyau est l’image du projecteur spectral ;
b) Si et sont des parties disjointes, ouvertes et fermées du spectre de , alors les sous-espaces spectraux et sont orthogonaux ;
c) Si est un point isolé du spectre de , alors est une valeur propre de et l’image du projecteur spectral est l’espace propre de relatif à .
Démontrons a). Comme le calcul fonctionnel holomorphe est compatible avec le calcul fonctionnel continu (I, p. 111, cor. 1), on a , où (Sp()) est la fonction caractéristique de H. Cela implique , donc est un orthoprojecteur (lemme 3, (ii)). Son noyau est l’image du projecteur .
Démontrons b). Les fonctions caractéristiques et de et dans Sp() sont continues et leur produit est nul, ce qui implique . Les inclusions et en résultent.
Démontrons enfin l’assertion c). La fonction caractéristique de est continue et non nulle sur Sp() ; elle vérifie pour tout Sp(). On a donc . L’image de , qui est non nulle, est donc contenue dans le sous-espace propre de relatif à . Comme on a et que l’image de contient le sous-espace propre de relatif à , l’assertion en résulte.
Lemme 4 02GA
Soit E un espace hilbertien et soit un endomorphisme normal de E. Soit F un sous-espace fermé de E contenant un ensemble total de vecteurs propres de . Alors est stable par et l’endomorphisme de déduit de est normal.
Puisque est normal, tout vecteur propre de est également vecteur propre de (EVT, V, p. 43, cor.). L’hypothèse implique donc que F est stable par et par . D’après EVT, V, p. 41, prop. 4 (ii), on a donc et . Il en découle que l’adjoint de est l’endomorphisme de déduit de . Puisque est normal, l’endomorphisme est normal.
6. Image numérique
Définition 2 02GB
Soit E un espace hilbertien complexe et soit un endomorphisme de E. On appelle image numérique de l’ensemble des nombres complexes de la forme , où parcourt la sphère unité de E. On note l’image numérique de .
L’image numérique de est l’image de par la conjugaison complexe. Pour tous nombres complexes et , l’image numérique de est égale à .
Proposition 6 02GC
Soit E un espace hilbertien complexe et soit un endomorphisme de E.
a) L’ensemble des valeurs propres de est contenu dans ;
b) Le spectre de est contenu dans l’adhérence de dans .
Soit une valeur propre de et soit un vecteur non nul tel que . Quitte à remplacer par , on peut supposer que . Alors, , donc .
Démontrons b). En considérant , on se ramène à démontrer que si 0 appartient au spectre de , alors 0 est adhérent à .
Supposons d’abord qu’il existe un nombre réel 0 tel que pour tout de norme 1 dans E. L’endomorphisme est alors injectif et fermé (lemme 8 de I, p. 107). Comme il n’est pas inversible par hypothèse, il n’est pas surjectif. Par conséquent, l’orthogonal du noyau de n’est pas égal à E (EVT, V, p. 41, prop. 4), ce qui démontre que le noyau de n’est pas réduit à 0. Ainsi 0 appartient à , donc à .
Si l’hypothèse précédente n’est pas valide, alors pour tout entier , il existe un vecteur de norme 1 dans E tel que . On a alors , ce qui implique que 0 appartient à l’adhérence de .
Proposition 7 (Théorème de Hausdorff–Toeplitz)
Soit E un espace hilbertien complexe et soit . L’image numérique est une partie convexe de .
Nous aurons besoin de deux lemmes pour démontrer cette proposition.
Lemme 5 02GD
Soit E un espace hilbertien complexe de dimension 2. Munissons l’espace vectoriel réel des endomorphismes hermitiens de E de la norme préhilbertienne Tr(). L’ensemble des
orthoprojecteurs de rang 1 de E est la sphère S de rayon 2 centrée en dans le sous-espace affine de dimension 3 des endomorphismes de trace 1 dans .
Soit F le sous-espace affine réel de formé des éléments de trace 1. Les orthoprojecteurs de rang 1 de E appartiennent à F (lemme 3, (ii)).
Soit . On a Tr() Tr(). Par conséquent, si et seulement si Tr() . Puisque 2 det() Tr() Tr() Tr(), cette condition équivaut à det() . D’après le théorème de Hamilton–Cayley (A, III, p. 107, prop. 20), on a donc si et seulement si , ce qui signifie que est un projecteur hermitien de rang 1 (loc. cit.), d’où le résultat.
Lemme 6 02GE
Soit E un espace vectoriel normé réel, soit F un espace vectoriel réel et soit une application affine non injective. Soient B une boule de E et S la sphère correspondante. On a , et en particulier, est convexe.
On se ramène au cas où est linéaire et où B est la boule unité de E. On a . Inversement, soit et soit un élément non nul de Ker(). L’image de l’application continue de dans est un intervalle non borné contenant le nombre réel . Il existe donc tel que . On a alors et , donc .
Démontrons la prop. 7. Soient et des éléments de la sphère unité de E ; démontrons que le segment d’extrémités et est contenu dans l’image numérique de .
Soit F le sous-espace de E engendré par et . Si dim(F) = 1, on a , d’où l’assertion. Sinon, on a dim(F) = 2 ; soit alors l’orthoprojecteur de E d’image F et notons l’endomorphisme de F donné par . Puisque est hermitien (lemme 3 de I, p. 133), on a pour tout , de sorte que . On peut donc supposer que E = F.
Pour tout élément de E, soit l’endomorphisme hermitien de E défini par ; on a Tr(). Lorsque parcourt la sphère unité de E décrit l’ensemble des orthoprojecteurs de rang 1 de E, qui est une sphère S dans le sous-espace affine réel V de formé des endomorphismes hermitiens de E de trace 1 (lemme 5). L’image numérique de E est donc l’ensemble des Tr(), pour . L’application Tr() de V dans est linéaire. Comme dim dim, elle n’est pas injective ; il résulte alors du lemme 6 que est convexe.
7. Éléments positifs
Soit E un espace hilbertien complexe. Soit un endomorphisme de E. Rappelons (EVT, V, p. 45, déf. 6) que est dit positif si l’on a pour tout . L’endomorphisme est alors hermitien (loc. cit.). De plus, si F est un espace hilbertien complexe et si , alors l’endomorphisme de F est positif (EVT, V, p. 45, prop. 12).
Proposition 8 02GF
Soit E un espace hilbertien complexe. Soit un endomorphisme de E. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) L’endomorphisme est positif;
(ii) L’image numérique de est contenue dans ;
(iii) L’endomorphisme est un élément positif de l’algèbre stellaire ;
(iv) Il existe un élément hermitien de tel que ;
(v) Il existe une application linéaire continue de E dans un espace hilbertien complexe F telle que .
D’après EVT, V, p. 45, déf. est positif si et seulement s’il est hermitien et si pour tout . L’implication (i) (ii) résulte donc de la définition de l’image numérique.
(ii) (iii) : l’hypothèse implique que est hermitien (EVT, V, p. 45, et remarque, p. 2) et son spectre est contenu dans (prop. 6) ; par suite, est un élément positif de l’algèbre stellaire .
(iii) (iv) : c’est un cas particulier de la prop. 16 de I, p. 118.
(iv) (v) est immédiat.
(v) (i) : soit F un espace hilbertien complexe et soit tel que . Soit . On a , ce qui prouve que est positif.
Rappelons (EVT, V, p. 45, remarque 1) que, pour tout élément hermitien de , on pose
inf inf inf,
sup sup sup.
Si , on a et .
Supposons E non nul ; on a alors et l’image numérique de est un intervalle d’extrémités et . D’après la prop. 6, Sp() est contenu dans l’intervalle . Plus précisément :
Proposition 9 02GG
Soit E un espace hilbertien complexe et soit un élément hermitien de .
a) On a inf Sp() et sup Sp() ;
b) Si E n’est pas nul, on a sup().
Soit . Pour que soit un minorant du spectre de , il faut et il suffit que . Cela équivaut (prop. 8, (ii)) à la condition pour tout , c’est-à-dire, à . Ceci démontre que est la borne inférieure de Sp(). Similairement, on vérifie que est la borne supérieure de Sp().
Comme est normal, on a (cor. 1 de I, p. 108). Comme , le spectre de n’est pas vide (cor. 1 de I, p. 26) et est le rayon du plus petit disque de centre 0 qui contient Sp() (th. 1 de I, p. 24), donc b) résulte de a).
8. Décomposition polaire
Dans ce numéro, on considère des espaces hilbertiens complexes.
Soient et des espaces hilbertiens et . L’endomorphisme de est positif (prop. 8), donc on peut former l’élément positif de .
Définition 3 02GH
On dit que est la valeur absolue de , et on la note .
Dans le cas où , cette définition coïncide avec celle donnée dans la remarque 9 de I, p. 119.
Pour un élément de , rappelons (EVT, V, p. 41, déf. 2) que le sous-espace initial de est le sous-espace fermé Ker() de et le sous-espace final de est le sous-espace fermé Im() de .
Proposition 10 02GI
Soient et des espaces hilbertiens complexes et .
a) Le sous-espace initial et le sous-espace final de sont tous deux égaux au sous-espace initial de et on a ;
b) Il existe une unique application partiellement isométrique de dans telle que Ker() Ker() et ;
c) Le sous-espace initial (resp. final) de est égal à celui de ;
d) Soient un élément positif de et un élément partiellement isométrique de tels que et Ker() Ker(). Alors et .
Pour tout , on a
Cela démontre que Ker() Ker() et . Comme est hermitien, l’adhérence de l’image de est le supplémentaire orthogonal de son noyau (EVT, V, p. 41, prop. 4), c’est-à-dire l’espace initial de , d’où a).
La formule (2) implique qu’il existe une application isométrique de Im() sur Im() telle que pour tout . Soit l’unique élément de qui prolonge et s’annule dans Im() Ker() Ker(). Alors possède les propriétés de b). L’unicité de découle de la décomposition E = Ker() Im().
Le sous-espace initial de est Ker() Ker(), l’espace initial de . Son sous-espace final est (Ker()) (Im()) Im(), le sous-espace final de . Cela démontre c).
Soient maintenant et comme dans d). On a . L’application est l’orthoprojecteur de noyau Ker() Ker() (EVT, V, p. 41, prop. 5 (ii)) et donc d’image Im(). Donc et par suite I, p. 118, prop. 16). L’assertion d’unicité de b) implique finalement que .
Définition 4 02GJ
Soient et des espaces hilbertiens complexes et . Le couple , où est l’unique application partiellement isométrique de dans telle que et Ker() Ker(), est appelé la décomposition polaire de .
Proposition 11 02GK
Soient et des espaces hilbertiens complexes et . Soit la décomposition polaire de .
a) On a ;
b) On a ;
c) La décomposition polaire de est .
Notons I = Ker() et F = Im() le sous-espace initial et le sous-espace final de ; on a de plus I = Ker() Im() (prop. 10, a)). L’application est l’orthoprojecteur de sur I (loc. cit. et EVT, V, p. 41, prop. 5 (ii)). On a donc , puis , d’où a).
Similairement, on calcule = = . L’endomorphisme de est positif. L’application linéaire est partiellement isométrique d’espace initial F et d’espace final I (EVT, V, p. 41, prop. 5) et les applications linéaires de I dans F (resp. de F dans I) déduites de et par passages aux sous-espaces sont des isomorphismes réciproques l’un de l’autre (loc. cit.). On a donc Ker() Ker() Ker(), puisque l’image de est contenue dans Ker() Ker(). D’après la prop. 10, d), le couple est la décomposition polaire de . Cela prouve c) et l’assertion b) se déduit alors de l’assertion a) appliquée à .
Corollaire 02GL
Soient et des espaces hilbertiens complexes et soit . On a Im() Im().
Soit la décomposition polaire de . On a d’après la proposition précédente. D’après EVT, V, p. 41, prop. 5, l’application est partiellement isométrique. Son espace final est Ker() Ker() (prop. 10, c)). L’assertion en résulte.
Proposition 12 02GM
Soient et des espaces hilbertiens complexes et . Soit la décomposition polaire de . Pour que soit bijectif, il faut et il suffit que soit inversible dans et que soit un isomorphisme de sur .
La condition est suffisante. Réciproquement, si est bijectif, alors est inversible dans , et l’est également puisque son spectre est contenu dans . En outre, Ker() Ker() et Im() Im() , donc applique isométriquement sur .
Proposition 13 02GN
Soient E un espace hilbertien complexe et un endomorphisme de E. Les conditions suivantes sont équivalentes:
(i) L’endomorphisme est normal;
(ii) Il existe un élément unitaire de , permutable à , tel que .
Soit la décomposition polaire de . Supposons que est normal. On a alors . La prop. 11 implique alors . De plus, laisse stables les sous-espaces orthogonaux supplémentaires Ker() Ker() et Im() Im() (prop. 10). Soit l’élément de qui coïncide avec sur Ker() et avec l’application identique sur Ker(). Comme induit une isométrie de Ker() sur Im() Ker() Ker() (puisque est normal), l’endomorphisme est unitaire ; il est de plus permutable à , puisque , et l’on a .
Inversement, soit un élément unitaire de , permutable à , tel que . On a , donc est normal.
Soit E un espace hilbertien complexe et . Soit la décomposition polaire de . Il est possible que soit permutable à sans que soit normal (exercice 11 de I, p. 189).
Exercices
Dans les exercices ci-dessous, tous les espaces de Banach sont sur .
See the exercises for § 7.