Bourbaki

§ 10. Modules sur un anneau artinien

1. Radical d’un anneau artinien

Proposition 1 00C5

Soit A un anneau artinien à gauche. Le radical r\mathfrak{r} de A est le plus grand idéal bilatère nilpotent de A et l’anneau A/rA/\mathfrak{r} est semi-simple.

On sait (VIII, p. 151, th. 1) que tout idéal bilatère nilpotent de A est contenu dans r\mathfrak{r}. Prouvons que r\mathfrak{r} est nilpotent. Comme l’anneau A est artinien à gauche et que la suite des idéaux bilatères rn\mathfrak{r}^n est décroissante, il existe un entier p⩾0p\geqslant 0 tel qu’on ait rp=rp+1\mathfrak{r}^p=\mathfrak{r}^{p+1}. Comme A est artinien, le A-module AsA_s est de longueur finie (VIII, p. 5, th. 1) et donc noethérien. L’idéal à gauche rp\mathfrak{r}^p est donc de type fini. D’après le lemme de Nakayama (th. 2 de VIII, p. 154), il en résulte que rp=0\mathfrak{r}^p= 0.

L’anneau A/rA/\mathfrak{r} est sans radical (VIII, p. 150, prop. 5) ; comme il est artinien à gauche, il est semi-simple (VIII, p. 150, prop. 4).

Corollaire 1 00C6

Pour qu’un anneau soit semi-simple, il faut et il suffit qu’il soit artinien à gauche et ne possède aucun idéal bilatère nilpotent autre que 0.

Un anneau semi-simple est artinien à gauche et sans radical (VIII, p. 150, prop. 4) ; il ne possède donc aucun idéal bilatère nilpotent autre que 0. La réciproque résulte de la prop. 1.

Corollaire 2 00C7

Dans un anneau artinien à gauche A, le radical se compose des éléments xx tels que ax soit nilpotent pour tout aa dans A.

Si A est artinien à gauche, le radical est un idéal bilatère nilpotent (prop. 1) ; tout nilidéal à gauche est contenu dans le radical d’après le théorème de Jacobson (VIII, p. 151, th. 1). Le corollaire 2 en résulte.

2. Modules sur un anneau artinien

Proposition 2 00C8

Soit A un anneau artinien à gauche. Pour tout A-module M, les propriétés suivantes sont équivalentes :

(i) M est semi-simple ;

(ii) M est sans radical ;

(iii) M est annulé par le radical r\mathfrak{r} de A.

On sait que (i) implique (ii) (VIII, p.149, prop. 3). D’autre part, rM\mathfrak{r}M est contenu dans le radical de M (VIII, p. 154, prop. 6) ; donc (ii) implique (iii).

Supposons que le A-module M soit annulé par r\mathfrak{r}. On peut le considérer comme un module sur l’anneau A/rA/\mathfrak{r}. Or l’anneau A/rA/\mathfrak{r} est semi-simple (VIII, p. 169, prop. 1) et tout module sur un anneau semi-simple est semi-simple (VIII, p. 134, prop. 4). Par suite, M est un module semi-simple sur l’anneau A/rA/\mathfrak{r} et a fortiori sur l’anneau A. Donc (iii) implique (i).

Corollaire 00C9

Soit A un anneau artinien à gauche. Pour tout A-module M, le radical de M est égal à rM\mathfrak{r}M.

Le radical R(M)\mathfrak{R}(M) de M contient rM\mathfrak{r}M (VIII, p. 154, prop. 6). Par ailleurs, le A-module M/rMM/\mathfrak{r}M est annulé par r\mathfrak{r}; d’après la prop. 2, il est donc sans radical, et cela entraîne R(M)⊂rM\mathfrak{R}(M)\subset \mathfrak{r}M (VIII, p. 148, cor. 1, c)).

Proposition 3 00CA

Soient A et B des anneaux et ff un homomorphisme de A dans B, tel que B soit engendré par la réunion de f(A)f(A)et du commutant f(A)′f(A)' de f(A)f(A)dans B. Soit M un B-module à gauche. On suppose que l’anneau A est artinien à gauche, ou que le A-module f∗(M)f_*(M)déduit de M par restriction des scalaires (II, p. 30) est de type fini. On a alors RA(f∗(M))⊂RB(M)\mathfrak{R}_A(f_*(M))\subset \mathfrak{R}_B(M).

Soit S un B-module simple. Supposons que A soit artinien à gauche ou que le A-module f∗(S)f_*(S) soit de type fini. Nous allons démontrer que f∗(S)f_*(S) est sans radical. Pour tout b∈f(A)′b\in f(A)', l’homothétie bSb_S est un endomorphisme du A-module f∗f_*(S), donc laisse stable RA(f∗(S))\mathfrak{R}_A(f_*(S)) (VIII, p. 148, prop. 1). Comme B est engendré par f(A)∪f(A)′f(A)\cup f(A)', le radical RA(f∗(S))\mathfrak{R}_A(f_*(S)) est un sous-B-module de S, donc égal à 0 ou S. Si f∗(S)f_*(S) est un A-module de type fini, on a RA(f∗(S))≠f∗(S)\mathfrak{R}_A(f_*(S))\not=f_*(S) (VIII, p. 149, prop. 2). Si l’anneau A est artinien à gauche, on a RA(f∗(S))=f(r)S\mathfrak{R}_A(f_*(S)) =f(\mathfrak{r})S, où r\mathfrak{r} est le radical de A (VIII, p. 170, cor. de la prop. 2) et comme r\mathfrak{r} est un idéal bilatère nilpotent de A (VIII, p. 169, prop. 1), on ne peut avoir S=f(r)SS =f(\mathfrak{r})S. Dans les deux cas, on a donc RA(f∗(S))=0\mathfrak{R}_A(f_*(S)) = 0.

Soit uu une application B-linéaire non nulle de M dans un B-module simple S. L’application uu est surjective ; par conséquent si f∗(M)f_*(M) est de type fini, il en est de même de f∗(S)f_*(S). Sous les hypothèses de la prop. 3, le A-module f∗(S)f_*(S) est sans radical et uu est une application A-linéaire de f∗(M)f_*(M) dans f∗(S)f_*(S). Donc le noyau de uu contient RA(f∗(M))\mathfrak{R}_A(f_*(M)) d’après la prop. 1 de VIII, p. 148. Comme uu est arbitraire, on a RA(f∗(M))⊂RB(M)\mathfrak{R}_A(f_*(M))\subset \mathfrak{R}_B(M).

Corollaire 00CB

Soient A un anneau commutatif et B une algèbre sur A. On suppose que l’anneau A est artinien ou que B est un A-module de type fini. On a alors R(A)B⊂R(B)\mathfrak{R}(A)B\subset \mathfrak{R}(B).

D’après la prop. 3, le radical RA(Bs)\mathfrak{R}_A(B_s) est contenu dans RB(Bs)\mathfrak{R}_B(B_s), qui n’est autre que le radical de l’anneau B. Par ailleurs, on a R(A)B⊂RA(Bs)\mathfrak{R}(A)B\subset \mathfrak{R}_A(B_s) d’après la prop. 6 de VIII, p. 154, d’où le corollaire.

3. Modules projectifs sur un anneau artinien

Proposition 4 00CC

Tout module sur un anneau artinien à gauche possède une couverture projective.

Soit A un anneau artinien à gauche et soit M un module sur A. Le radical r\mathfrak{r} de A est un idéal bilatère nilpotent et l’anneau A/rA/\mathfrak{r} est semi-simple (VIII, p. 169, prop. 1). Il s’ensuit que le A/rA/\mathfrak{r}-module M/rMM/\mathfrak{r}M est projectif ; l’assertion résulte alors de la prop. 11 de VIII, p. 160.

Proposition 5 00CD

Soient A un anneau artinien à gauche et r\mathfrak{r} son radical.

a) Soit P un A-module projectif. Notons uu l’application canonique de P sur P/rPP/\mathfrak{r}P. Alors (P,u)(P, u)est une couverture projective de P/rPP/\mathfrak{r}P. En particulier, le A-module P est de type fini si et seulement si P/rPP/\mathfrak{r}Pl’est.

b) Soit M un module sur l’anneau A/rA/\mathfrak{r}. Alors M, considéré comme A-module, possède une couverture projective. Si (P,u)(P, u)est une telle couverture projective, uu induit par passage au quotient un isomorphisme de P/rPP/\mathfrak{r}Psur M. De plus, P est indécomposable si et seulement si M est simple.

c) Soient M et M′M' des modules sur l’anneau A/rA/\mathfrak{r}. Soient (P,u)(P, u)et (P′,u′)(P', u')des couvertures projectives des A-modules M et M′M'. Alors M et M′M' sont isomorphes si et seulement si P et P′P' le sont.

Le radical r\mathfrak{r} de A est un idéal bilatère nilpotent (VIII, p. 169, prop. 1). L’assertion a) résulte donc du cor. 1 de VIII, p. 159 et de la remarque 2 de VIII, p. 157.

Démontrons l’assertion b). L’existence d’une couverture projective (P,u)(P, u) de M résulte de la prop. 4 et l’isomorphisme de P/rPP/\mathfrak{r}P avec M de la prop. 9 de VIII, p. 158. Comme l’anneau A/rA/\mathfrak{r} est semi-simple, un module sur cet anneau est indécomposable si et seulement s’il est simple. La dernière assertion découle alors du cor. 2 de VIII, p. 156.

Prouvons c). Soit ff un isomorphisme de P sur P′P'; il induit un isomorphisme f‾\overline{f} de P/rPP/\mathfrak{r}P sur P′/rP′P'/\mathfrak{r}P', qui sont respectivement isomorphes à M et M′M' d’après b). Donc M est isomorphe à M′M'. Réciproquement, tout isomorphisme ff de M sur M′M' se relève en un isomorphisme f~\widetilde{f} de P sur P′P' tel que f∘u=u′∘f~f\circ u=u'\circ \widetilde{f} d’après la prop. 8 de VIII, p. 157.

Corollaire 00CE

À toute classe P de A-modules projectifs, associons la classe φ(P)\varphi (P) du module P/rPP/\mathfrak{r}Psur l’anneau A/rA/\mathfrak{r}. Toute classe de modules (resp. de modules de type fini) sur l’anneau A/rA/\mathfrak{r} est de la forme φ(P)\varphi (P)pour une unique classe P de A-modules projectifs (resp. de A-modules projectifs de type fini).

Soient A un anneau artinien à gauche et r\mathfrak{r} son radical. Notons S\mathscr{S} l’ensemble des classes de A-modules simples ; il est fini (VIII, p. 47). D’après la prop. 2 de VIII, p. 170, il s’identifie canoniquement à l’ensemble des classes de modules simples sur l’anneau semi-simple A/rA/\mathfrak{r}. Pour tout λ∈S\lambda \in \mathscr{S}, notons SλS_{\lambda} un A-module simple de classe λ\lambda et choisissons une couverture projective (Pλ,uλ)(P_{\lambda}, u_{\lambda}) de SλS_{\lambda} (VIII, p. 171, prop. 4). D’après la prop. 5, le A-module PλP_{\lambda} est projectif et indécomposable et uλu_{\lambda} définit un isomorphisme de Pλ/rPλP_{\lambda}/\mathfrak{r}P_{\lambda} sur SλS_{\lambda}. De plus, si P est un A-module projectif et indécomposable, il existe un unique λ∈S\lambda \in \mathscr{S} tel que P soit isomorphe à Pλ:P_{\lambda}: c’est l’unique λ∈S\lambda \in \mathscr{S} tel que P/rPP/\mathfrak{r}P soit isomorphe à SλS_{\lambda}.

Proposition 6 00CF

Soient A un anneau artinien à gauche et r\mathfrak{r} son radical. Soit P un A-module projectif.

a) Le A-module P=P/rPP = P/\mathfrak{r}Pest semi-simple et le A-module P est isomorphe à ⨁λ∈SP([P:λλ])\bigoplus\lambda \in \mathscr{S}P([P:\lambda \lambda ]).

b) Soit (Qi)i∈I(Q_i)_{i\in I} une famille de sous-modules projectifs indécomposables de P dont P est la somme directe. Alors pour tout λ∈S\lambda \in \mathscr{S}, le cardinal de l’ensemble I(λ)I(\lambda )des i∈Ii\in Itels que QiQ_i soit isomorphe à PλP_{\lambda} est égal à [P:λ][P :\lambda ].

Le fait que P‾\overline{P} soit semi-simple résulte de la prop. 2 (VIII, p. 170). Le A-module Q=⊕λ∈SPλ([P:λ])Q =\oplus_{\lambda\in\mathscr{S}}P^{([P:\lambda])}_{\lambda} est projectif, et comme Pλ/rPλP_{\lambda}/\mathfrak{r}P_{\lambda} est isomorphe à Sλ,Q/rQS_{\lambda}, Q/\mathfrak{r}Q est isomorphe à ⊕λ∈SSλ([P:λ])\oplus_{\lambda\in\mathscr{S}}S^{([P:\lambda])}_{\lambda}, c’est-à-dire à P‾=P/rP\overline{P}= P/\mathfrak{r}P. D’après la prop. 5, les A-modules P et Q sont isomorphes.

Supposons donnée une famille (Qi)i∈I(Q_i)_{i\in I} de sous-modules projectifs et indécomposables, dont P soit somme directe. Pour tout i∈Ii\in I, le A-module Qi/rQiQ_i/\mathfrak{r}Q_i est simple d’après la prop. 5. Pour λ∈S\lambda \in \mathscr{S}, notons I(λ)I(\lambda ) l’ensemble des i∈Ii\in I tels que Qi/rQiQ_i/\mathfrak{r}Q_i soit isomorphe à SλS_{\lambda}, donc à Pλ/rPλP_{\lambda}/\mathfrak{r}P_{\lambda}; c’est aussi l’ensemble des i∈Ii\in I tels que QiQ_i soit isomorphe à PλP_{\lambda}. Comme P‾=P/rP\overline{P}= P/\mathfrak{r}P est somme directe de la famille (Qi/rQi)i∈I(Q_i/\mathfrak{r}Q_i)_{i\in I}, on a Card(I(λ\lambda )) =[P:λ]= [P :\lambda ] d’après le th. 1 de VIII, p. 29.

Exemple 00CG

Prenons P égal à AsA_s. Pour tout λ∈S\lambda \in \mathscr{S}, notons DλD_{\lambda} le corps opposé du commutant du A-module simple SλS_{\lambda} et m(λ)m(\lambda ) la dimension de SλS_{\lambda} considéré comme espace vectoriel à droite sur le corps DλD_{\lambda}. On sait que m(λ)m(\lambda ) est égale à la multiplicité [As/rAs:λ][A_s/\mathfrak{r}A_s:\lambda ] (VIII, p. 139, prop. 11). Par conséquent, le A-module AsA_s est isomorphe à ⊕λ∈SPλm(λ)\oplus_{\lambda\in\mathscr{S}}P^{m(\lambda)}_{\lambda}.

Exercices

See the exercises for § 10.

Transcribed from the printed volume. Not translated.