§ 11. Groupes de grothendieck
1. Fonctions additives de modules
Soit A un anneau et soit un ensemble de classes de A-modules (VIII, p. 47) ; on dit qu’un A-module est de type si sa classe appartient à .
Définition 1 00CS
On dit que l’ensemble de classes de A-modules est additif si tout module nul est de type et que la somme directe de deux modules de type est de type . On dit que est héréditaire s’il est additif et que les sous-modules et les modules quotients d’un module de type sont de type .
Exemple 1 00CT
L’ensemble des classes des A-modules de longueur finie est héréditaire (II, p. 21, prop. 16).
Exemple 2 00CU
L’ensemble des classes de A-modules de type fini est additif. Si l’anneau A est noethérien, il est héréditaire (VIII, p. 3, prop. 3 et VIII, p. 7, prop. 4).
Exemple 3 00CV
L’ensemble des classes de A-modules projectifs de type fini est additif mais n’est pas héréditaire en général.
Définition 2 00CW
Soit une application de dans un groupe commutatif G (noté additivement) ; posons (cl(E)) pour tout A-module E de type . On dit que est une fonction additive de modules (resp. une fonction faiblement additive de modules) si l’on a pour toute suite exacte (resp. pour toute suite exacte scindée)
de modules de type .
Exemple 4 00CX
Soit l’ensemble des classes des A-modules de longueur finie. L’application longqui associe à toute classe de A-modules de longueur finie sa longueur, est une fonction additive de modules (II, p. 22, cor. 3). Les résultats de ce numéro sont une généralisation des résultats sur les modules de longueur finie établis dans II, p. 21 à 23.
Dans toute la suite de ce numéro, on considère une ensemble additif de A-modules et une application additice de dans un groupe abélien G.
Soient E et E' des modules de type ; alors est de type , et il existe une suite exacte scindée (II, p. 20)
on en déduit
(1)
En particulier, on a .
Proposition 1 00CY
On suppose que est héréditaire. Soient E et F des A-modules et une application linéaire. a) Si E ou F est de type , il en est de même de l’image de u. b) Si E est de type , il en est de même du noyau de u et l’on a
(2)
c) Si F est de type , il en est de même du conoyau de u, et l’on a
(3)
La proposition résulte de l’existence de suites exactes
(4)
Prouvons le corollaire par récurrence sur n, les cas et étant triviaux. Soit donc et soit
une suite exacte de modules de type . D’après la prop. 1, le noyau F de est un module de type et l’on a
Par ailleurs, on a une suite exacte
et l’hypothèse de récurrence fournit la relation
De (5) et (6), on tire aussitôt et le corollaire en résulte.
Proposition 2 00D0
Supposons que l’ensemble soit héréditaire. Soit E un A-module et soient M et N des sous-modules de E.
a) Si les modules M et N sont de type , il en est de même des modules et M + N, et l’on a
b) Si les modules et sont de type , il en est de même des modules et et l’on a
Les assertions a) et b) résultent de l’existence des suites exactes (II, p. 17, prop. 10)
et
Proposition 3 00D1
Supposons héréditaire. Soient E un module de type et une suite de composition de E (I, p. 39). Pour , le module est de type et l’on a
Comme est héréditaire, les modules et sont de type et l’on a . Comme la suite est une suite de composition de , la prop. 3 se démontre par récurrence sur .
2. Groupe de Grothendieck d’un ensemble additif de modules
Soit A un anneau. Dans ce numéro, on considère un ensemble additif de classes de A-modules ; on identifie à la base canonique du groupe commutatif libre . Pour toute suite exacte
de modules de type , on note l’élément cl(E) cl(E) cl(E) de . Soit R le sous-groupe de engendré par les éléments de la forme ; le groupe quotient s’appelle le groupe de Grothendieck de et se note . Pour tout module E de type , on note (ou parfois [E] lorsqu’il n’y a pas d’ambiguïté sur ) l’image de cl(E) dans . On a alors la propriété universelle suivante :
Proposition 4 00D2
a) L’application de dans est additive.
b) Soit G un groupe commutatif et soit une fonction additive de modules. Il existe un homomorphisme et un seul, tel que l’on ait pour tout module E de type .
L’assertion a) est évidente. Prouvons b). Il existe un homomorphisme qui prolonge . Comme est additive, on a pour toute suite exacte de modules de type , donc R est contenu dans le noyau de . Par suite définit par passage au quotient un homomorphisme de dans G et il est clair qu’on a pour tout A-module de type . Le groupe est engendré par l’ensemble des éléments pour E parcourant , d’où l’unicité de .
Soient et des ensembles additifs de classes de A-modules tels que . L’application de dans le groupe de Grothendieck étant additive, il existe un homomorphisme , dit canonique, caractérisé par la formule pour tout module E de type . Il n’est pas toujours injectif (VIII, p. 205, exerc. 13).
Exemple 00D3
Soient A un anneau commutatif noethérien et Σ son spectre. Pour tout entier , notons l’ensemble des classes de A-modules de type fini dont le support est de codimension dans Σ. Posons et . On a donc une suite d’homomorphismes
On peut démontrer (AC, VIII, p. 13, prop. 10) que dans , les éléments , où parcourt l’ensemble des éléments de Σ de hauteur , forment une base d’un -module supplémentaire de l’image de . Plus précisément, pour tout module E de type , on a
long (mod. Im)
ht()
Le groupe est engendré par les éléments de la forme (avec ) et l’on a d’après la formule (1) (VIII, p. 180) ; tout élément de est donc de la forme , où E et F appartiennent à .
Un élément de est dit effectif s’il est de la forme pour un A-module E de type . L’ensemble des éléments effectifs de se note ; c’est un sous-monoïde de et s’identifie au groupe des différences de (I, p. 19).
Proposition 5 00D4
Soient E et F des modules de type . Pour que l’on ait l’égalité , il faut et il suffit qu’il existe des suites exactes de modules de type
telles que soit isomorphe à .
La condition énoncée est suffisante, car elle entraîne les relations
d’où .
Supposons maintenant que l’on ait . D’après la construction du groupe , il existe deux familles finies de suites exactes de modules de type
pour et
pour , telles que l’on ait dans
cl(E) cl(F) .
Plus explicitement, cette relation s’écrit
(7) cl(E) cl(G) cl(H) cl(H)
= cl(F) cl(G) cl(G) cl(H). Posons etc. Par passage aux sommes directes, on construit des suites exactes
formées de modules de type .
Par ailleurs, soient des A-modules de type . Si l’on a dans le groupe , on a et il existe une permutation telle que pour tout (I, p. 90, prop. 11); par suite, les modules et sont isomorphes. En particulier, on déduit de (7) l’existence d’un isomorphisme de sur , où l’on a posé
On pose aussi
Les modules sont de type et la suite
où l’on définit et par
est exacte. On construit de manière analogue une suite exacte
ce qui conclut la démonstration.
Pour la loi de composition , l’ensemble est un monoïde commutatif. On note parfois le groupe des différences du monoïde commutatif (I, p. 19), et on l’appelle le groupe de Grothendieck de pour les sommes directes. Pour tout module de type , on note l’image de dans .
Proposition 6 00D5
a) L’application de dans est une fonction faiblement additive de modules.
b) Soit un groupe commutatif et soit une fonction faiblement additive de modules. Il existe un homomorphisme de groupes , et un seul, tel que l’on ait pour tout module de type .
c) Soient et des modules de type . Pour que l’on ait il faut et il suffit qu’il existe un module de type tel que soit isomorphe à .
L’assertion a) est évidente. L’assertion b) résulte de (I, p. 18, th. 1) et l’assertion c) de (I, p. 18, prop. 6).
Comme l’application E de dans est une fonction faiblement additive de modules, on en déduit un homomorphisme . Cet homomorphisme est surjectif mais n’est pas toujours un isomorphisme (VIII, p. 187, remarque 2).
Soit le sous-groupe de engendré par les éléments de la forme , où est une suite exacte scindée de A-modules de type , c’est-à-dire par les éléments de la forme , où et sont des modules de type . L’application canonique de dans le groupe quotient se prolonge en un homomorphisme de groupes . C’est un isomorphisme. En effet, l’application canonique de dans se prolonge en un homomorphisme de groupes de dans dont le noyau contient , d’où par passage au quotient un homomorphisme ; il est clair que et sont des bijections réciproques l’une de l’autre.
Un élément de est dit effectif s’il est de la forme pour un A-module E de type . L’ensemble des éléments effectifs de se note .
3. Utilisation des suites de composition
Soit A un anneau. Soient E un A-module de longueur finie et S un A-module simple. D’après le théorème de Jordan-Hölder (I, p. 41, th. 6), le nombre des quotients d’une suite de Jordan-Hölder de E qui sont isomorphes à S est indépendant de la suite. On le note et on l’appelle la multiplicité de S dans E. On appelle support du A-module E l’ensemble des classes de A-modules simples S telles que . Lorsque E est semi-simple de longueur finie, l’entier est la longueur du composant isotypique de type S de E (VIII, p. 68), et la notion de support coïncide avec celle introduite en VIII, p. 62.
Lemme 1 00D6
Soient E, E' et E'' des A-modules de longueur finie et
une suite exacte. On a .
Soient et des suites de Jordan-Hölder de et de respectivement ; il existe une suite de Jordan-Hölder de E dont la suite des quotients s’obtient en juxtaposant la suite des quotients de et celle de (I, p. 42).
Proposition 7 00D7
Soit un ensemble héréditaire de classes de modules tel que tout module de type soit de longueur finie. Soit l’ensemble des classes de modules simples appartenant à . Alors la famille est une base du -module et l’on a
pour tout module E de type .
La formule (8) résulte de la prop. 3 appliquée à une suite de Jordan-Hölder de E. D’après le lemme 1, il existe pour tout élément S de une application -linéaire de dans telle que pour tout module E de type . En particulier, on a et pour tout dans . Il en résulte que les éléments de la forme (pour ) sont linéairement indépendants sur ; ces éléments engendrent d’après la formule (8).
Corollaire 00D8
Soient E et F des modules semi-simples de type . Pour que E soit isomorphe à F, il faut et il suffit que l’on ait dans .
En effet, on a et une formule analogue pour F, et E est isomorphe à F si et seulement si l’on a pour tout (VIII, p. 68).
Remarque 00D9
L’ensemble est le sous-monoïde de engendré par la famille .
4. Le groupe de Grothendieck R(A)
Soit A un anneau. Soit l’ensemble des classes de A-modules de type fini (VIII, p. 47) ; les classes des A-modules de longueur finie forment un sous-ensemble de ; on a vu que est un ensemble héréditaire de classes de modules. On note R(A) le groupe de Grothendieck associé à (A), et [E] l’image dans R(A) de la classe d’un A-module E de longueur finie.
Les résultats du numéro 3 entraînent ce qui suit :
a) Soit l’ensemble des classes de A-modules simples. La famille est une base du -module R(A).
b) Soient E et F des A-modules semi-simples de longueur finie. Pour que E et F soient isomorphes, il faut et il suffit que l’on ait [E] = [F] dans R(A).
c) Soient E un A-module de longueur finie, et une suite de JordanHölder de E. Posons . Alors F est un A-module semi-simple de longueur finie, et l’on a [E] = [F] dans R(A).
d) Soit l’homomorphisme caractérisé par pour tout A-module simple S. On a alors long pour tout A-module E de longueur finie.
Si D est un corps, l’homomorphisme est un isomorphisme.
Remarque 1 00DA
Soit l’ensemble héréditaire des classes de A-modules semi-simples de longueur finie. D’après la prop. 7 de VIII, p. 186, le groupe de Grothendieck est un -module libre dont les éléments , pour (A), forment une base. L’homomorphisme canonique (VIII, p. 182) est donc un isomorphisme.
Remarque 2 00DB
Soit le groupe de Grothendieck de pour les sommes directes (VIII, p. 184). Le théorème de Krull-Remak-Schmidt (VIII, p. 34) entraîne que est un -module libre ayant pour base l’ensemble des classes de A-modules indécomposables de longueur finie, alors que admet pour base l’ensemble des classes de A-modules simples.
Remarque 3 00DC
Soit E un A module de longueur finie. Il existe un A-module semi-simple de longueur finie tel que d’après c) et un tel module est défini à un isomorphisme près d’après b) ; on l’appelle parfois un semi-simplifié de E.
Proposition 8 00DD
Soit A un anneau principal qui n’est pas un corps et soit L son corps des fractions. Il existe un isomorphisme tel que l’on ait
pour tout dans A.
Soit P un système représentatif d’éléments extrémaux de A (VII, p. 3). Les idéaux maximaux de A sont les idéaux pour ; tout A-module simple est donc isomorphe à un module et un seul. De plus (VII, p. 3, th. 2), le groupe commutatif est libre et admet pour base la famille . Il existe donc un isomorphisme de R(A) sur caractérisé par pour tout .
Soit dans A. Il existe un entier , des éléments de P et un élément de tels qu’on ait . Le module admet la suite de composition définie par
et le module est isomorphe à ; on a donc (VIII, p. 181, prop. 3)
Remarque 4 00DE
Conservons les hypothèses et les notations de la prop. 8. Soient E un A-module de longueur finie et ses facteurs invariants (VII, p.20). Comme E est isomorphe à , on a
Remarque 5 00SI
Soit A un anneau de Dedekind qui n’est pas un corps (AC, VII, § 2, n).
En raisonnant comme dans la prop. 8, on prouve l’existence d’un isomorphisme de R(A) sur le groupe des idéaux fractionnaires de A, caractérisé par pour tout idéal non nul de
La prop. 8 sera utilisée par exemple dans les deux cas suivants :
a) Supposons qu’on ait . Les -modules de longueur finie ne sont autres que les groupes commutatifs finis. Comme est produit direct de et de , on déduit de la prop. 8 un isomorphisme de sur caractérisé par
Card(G)
pour tout groupe commutatif fini G.
b) Supposons que A soit l’anneau K[T] des polynômes en une indéterminée T à coefficients dans un corps commutatif K. Soient E un espace vectoriel de dimension finie sur K, et un endomorphisme de E. Comme en VII, p. 28, notons le A-module ayant E comme groupe additif sous-jacent, et pour loi d’action . Le A-module est de longueur finie. Inversement, tout A-module simple est de dimension finie sur K (VII, p. 25, remarque 4). Par conséquent, tout A-module de longueur finie est de dimension finie sur K, donc de la forme . De plus (VII, p. 33, cor. 1), le produit des facteurs invariants de est égal au polynôme caractéristique de . Par suite, la prop. 8 fournit un isomorphisme
caractérisé par cf. formule (10)).
5. Changement d’anneaux
Soient A et B des anneaux et soit un homomorphisme d’anneaux. Soient un ensemble additif de A-modules et un ensemble additif de B-modules.
Supposons tout d’abord que pour tout B-module M de type , le A-module obtenu par restriction à A de l’anneau des scalaires soit de type . Alors l’application de dans qui à M associe est une fonction additive de modules ; on en déduit un homomorphisme de groupes
On définit de même un homomorphisme de groupes .
On suppose maintenant que, pour tout A-module E de type , le B-module déduit de E par extension des scalaires au moyen de (II, p. 82) est de type . L’application de dans qui envoie un élément E de sur est une fonction faiblement additive de modules, elle induit donc un homomorphisme de groupes .
Supposons en outre que, pour toute suite exacte
de A-modules de type , la suite de B-modules de type
soit exacte. C’est en particulier vérifié dans les cas suivants :
a) L’homomorphisme fait de B un A-module projectif (II, p. 58, prop. 5 et II, p. 63, cor. )ou, plus généralement, plat (X, p. 8, définition );
b) L’ensemble est un ensemble de classes de A-modules projectifs ou, plus
généralement, plats (X, p. 72, cor. ).
L’application de dans qui à E associe est alors additive. On en déduit donc un homomorphisme de groupes .
6. Le groupe de Grothendieck
Soient K un corps commutatif et A une K-algèbre. L’ensemble des classes des A-modules qui sont des espaces vectoriels de dimension finie sur K est héréditaire. Le groupe de Grothendieck correspondant se note . C’est un -module libre ayant pour base la famille , où est l’ensemble des classes des A-modules simples qui sont de dimension finie sur K. Il existe un homomorphisme
dim
caractérisé par dim([E]) = [E : K] pour tout A-module E de dimension finie sur K. Lorsque A = K, c’est un isomorphisme. Le sous-monoïde des éléments effectifs est noté .
Lemme 2 00DF
Soient M, des A-modules qui sont des espaces vectoriels de dimension finie sur K. Pour que les supports (VIII, p. 185) de M et soient disjoints, il faut et il suffit qu’il existe tel que et .
Supposons qu’il existe tel que et . Soit S un A-module simple. Si cl(S) appartient au support de M, le A-module S est isomorphe à l’un des quotients d’une suite de Jordan-Hölder de M et l’on a . De même, si cl(S) appartient au support de , on a . Il en résulte que et sont disjoints.
Inversement, supposons que les ensembles et soient disjoints. Il sont finis car M et sont de dimension finie sur K. Tout A-module simple S dont la classe appartient à est de dimension finie sur K et a fortiori sur le corps End. D’après le cor. 1 de la prop. 4 (VIII, p. 79), il existe un élément tel que l’on ait pour tout A-module simple S dont la classe appartient à et pour tout A-module simple S dont la classe appartient à . Soit une suite de Jordan-Hölder de M. On a d’après ce qui précède pour , d’où . On démontre de même l’existence d’un entier naturel tel que . Posons et . Le polynôme P(X) est multiple de , donc on a ; le polynôme est multiple de , donc on a . Cela termine la démonstration.
Soit L une extension de K. Si M est un A-module qui est de dimension finie sur est un -module qui est de dimension finie sur L. De plus pour toute suite exacte
de A-modules, la suite de -modules
qui s’en déduit par extension des scalaires est exacte (II, p. 108, prop. 14). Il existe donc un unique homomorphisme tel que pour tout A-module M qui est de dimension finie sur K (VIII, p. 189).
Théorème 1 00DG
L’homomorphisme défini ci-dessus est injectif. Soit un élément de . Pour que soit effectif il faut et il suffit que le soit.
Lemme 3 00DH
Soient S et T deux A-modules simples, de dimension finie sur K, non isomorphes. Les supports des -modules et sont disjoints.
D’après le lemme 2, il existe un élément tel que et . L’élément de opère comme 0 sur et comme 1 sur . D’après le lemme 2, les supports des -modules et sont disjoints.
Démontrons le th. 1. Soit l’ensemble des classes de A-modules simples qui sont de dimension finie sur K. La famille est une base du -module . Soit . Le -module n’est pas nul, donc son support n’est pas vide. Soit un élément de ce support. D’après le lemme 1 de VIII, p. 185, il existe un homomorphisme tel que pour tout -module E qui est de dimension finie sur L. On a par construction et pour tout d’après le lemme 3. Nous avons ainsi prouvé que les éléments de de la forme , pour , sont linéairement indépendants sur . Il en résulte que l’homomorphisme est injectif.
Soit et soit un élément du support de . Pour tout (A), la coordonnée de d’indice [S] dans la base est . Il en résulte que si est effectif, l’est également.
7. Structure multiplicative dans
Soient K un anneau commutatif et A une bigèbre sur l’anneau K (III, p. 148), de coproduit et de coünité . Sauf mention du contraire, les produits tensoriels sont relatifs à K. Soient E et F des A-modules (à gauche). Le produit tensoriel est muni d’une structure de A)-module caractérisée par la formule
pour et . Au moyen de l’homomorphisme , on déduit de ce A)-module un A-module (II, p. 30). Plus explicitement, soit ; si , on a
pour et . Par abus, on notera encore le A-module ainsi obtenu. On déduit aussitôt de la coassociativité de que l’isomorphisme canonique de K-modules
est A-linéaire, quels que soient les A-modules E, F et G. De même, si la bigèbre A est cocommutative, l’isomorphisme canonique de sur est A-linéaire. Enfin, soit le A-module ayant K pour groupe sous-jacent, avec la loi externe ; l’isomophisme canonique de (resp. ) sur E est un isomorphisme de A-modules de (resp. ) sur E.
Proposition 9 00DI
Soient K un anneau commutatif, A une bigèbre sur K de coünité , et un ensemble additif de classes de A-modules possédant les propriétés suivantes :
(i) Tout A-module de type est un K-module projectif ou plus généralement plat;
(ii) Si les A-modules E et F sont de type , il en est de même du A-module ;
(iii) Le A-module défini ci-dessus est de type .
Il existe alors sur le groupe additif une unique structure d’anneau dont la multiplication satisfait à
quels que soient les A-modules E et F de type . L’élément unité de est . Si la bigèbre A est cocommutative, l’anneau est commutatif.
Muni de la loi de composition définie par cl(E), l’ensemble est un monoïde admettant cl(K) comme élément unité. Par suite est canoniquement muni d’une structure d’anneau dont la multiplication est caractérisée par la formule (13) cl(E) cl(F) = cl(E)
et dont l’élément unité est cl(K) (III, p. 19).
Étant donnés un A-module F de type et une suite exacte
de A-modules de type , la suite
déduite de est exacte car F est projectif ou plus généralement plat sur K (II, p. 58, prop. 5 et p. 63, cor. 6). On a alors, avec les notations du n
(14) cl(F). Il en résulte que le sous-groupe R de engendré par les éléments de la forme est un idéal à droite de l’anneau , et on démontre de même que c’est un idéal à gauche de . Par définition, est le groupe quotient ; il existe donc sur une unique structure d’anneau dont la multiplication satisfait à quels que soient les A-modules E et F de type . Son élément unité est .
Lorsque la bigèbre A est cocommutative, le monoïde est commutatif ; il en résulte que l’anneau et l’anneau quotient sont commutatifs.
Remarque 00DJ
Sous les seules hypothèses (i) et (ii) de la prop. 9, le groupe de Grothendieck pour les sommes directes (VIII, p. 184) possède une unique structure d’anneau dont la multiplication satisfait à . Son élément unité est . L’anneau est commutatif si la bigèbre A est cocommutative. La démonstration est analogue à celle de la prop. 9, compte tenu du fait que le groupe s’identifie à , où est le sous-groupe de engendré par les éléments de la forme cl(E) cl(E) cl(E) loc. cit.).
Sous les hypothèses (i), (ii) et (iii) de la prop. 9, l’anneau est appelé l’anneau de Grothendieck de . Ces hypothèses sont vérifiées en particulier lorsque K est un corps et l’ensemble des classes des A-modules qui sont de dimension finie sur K. Par conséquent :
Corollaire 00DK
Soit A une bigèbre de coünité sur un corps commutatif K. Il existe alors sur le groupe additif une unique structure d’anneau dont la multiplication satisfait à
quels que soient les A-modules E et F de dimension finie sur K. L’élément unité de est . Si la bigèbre A est cocommutative, l’anneau est commutatif.
Exemple 1 00DL
Soit K un corps commutatif. Soit G un groupe et soit K[G] l’algèbre du groupe G. Nous identifierons G à son image canonique dans K[G] (III, p. 19).
On munit K[G] de la structure de bigèbre dont le coproduit et la coünité sont donnés par
Soient E et F des K[G]-modules ; d’après la formule (12), la structure de K[G]-module sur est donc donnée par
Le K[G]-module est l’espace vectoriel K, muni de l’action de G définie par pour et .
L’anneau est aussi noté . Il est commutatif ; sa multiplication est donnée par et l’élément unité de est .
Exemple 2 00DM
Soient une algèbre de Lie sur un corps commutatif K, et son algèbre
enveloppante ; on identifie à son image canonique dans (LIE, I, p. 33, cor. 2). On munit de la structure de bigèbre pour laquelle le coproduit et la coünité sont donnés par
pour (LIE, II, p. 11).
Soient E et F des )-modules ; d’après la formule (17), la structure de -module sur est caractérisée par
pour et .
L’anneau de Grothendieck est aussi noté dans LIE, VIII, p.
Soit A un anneau commutatif. On peut considérer A comme une bigèbre cocommutative sur lui-même dont le coproduit est l’isomorphisme naturel de A sur et la coünité est Id (III, p. 149). D’après la prop. 9, on obtient le résultat suivant :
Proposition 10 00DN
Soit A un anneau commutatif et soit un ensemble additif de classes de A-modules satisfaisant aux trois hypothèses suivantes :
(i) Tout A-module de type est projectif ou plus généralement plat;
(ii) Si E et F sont des A-modules de type , le A-module est aussi de type ;
(iii) Le A-module A est de type .
Il existe alors sur le groupe additif une unique structure d’anneau satisfaisant à pour tout couple de A-modules E, F de type . L’élément unité de est .
8. Le groupe de Grothendieck
Soit A un anneau. L’ensemble des classes de A-modules projectifs de type fini est additif ; on note le groupe de Grothendieck .
Pour la loi de composition cl(E), l’ensemble est un monoïde commutatif. De plus, toute suite exacte de A-modules projectifs
est scindée (II, p. 39, prop. 4), de sorte que E est isomorphe à . L’application de dans définit donc un isomorphisme du groupe des différences du monoïde sur (VIII, p. 184).
Pour tout module P projectif de type fini, il existe un module projectif de type fini tel que soit libre (II, p. 40, cor.1). Soient E et F des A-modules projectifs de type fini ; d’après I, p. 18, prop. 6 on a [E] = [F] dans si et seulement s’il existe un A-module libre de type fini L tel que les A-modules et soient isomorphes. On dit alors que E et F sont stablement isomorphes ; cela n’entraîne pas nécessairement que E et F soient isomorphes (VIII, p. 202, exerc. 2 et VIII, p. 205, exerc. 14).
Lorsque l’anneau A est commutatif, il existe sur le groupe additif une structure d’anneau commutatif, dont la multiplication est caractérisée par la formule (VIII, p. 194, prop. 10).
Remarque 00DO
Soit A un anneau semi-simple. Tout A-module est alors semi-simple et projectif (VIII, p. 134, prop. 4), d’où l’égalité
(cf. le n pour la définition de et ). On a donc d’après la définition de ces groupes de Grothendieck.
Exemple 00DP
Si tout A-module projectif de type fini est libre, alors le rang définit un isomorphisme de sur . C’est en particulier le cas si A est un anneau principal (VII, p. 14, cor. 3) ou si A est un anneau local (VIII, p. 33, cor. 6).
9. Le groupe de Grothendieck d’un anneau artinien
Soit un anneau artinien à gauche. Soit son radical ; c’est un idéal bilatère nilpotent de et l’anneau est semi-simple (VIII, p. 169, prop. 1). D’après le corollaire de VIII, p. 172, l’application est un isomorphisme du monoïde sur le monoïde ; on en déduit un isomorphisme de groupes de sur , caractérisé par la relation pour tout -module projectif de type fini .
Comme l’anneau est semi-simple, la remarque ci-dessus entraîne l’égalité . Les modules de longueur finie sur l’anneau ne sont autres que les modules semi-simples de longueur finie sur l’anneau (VIII, p. 170, prop 2) ; par suite, on peut identifier à , et à . On note l’homomorphisme de sur (VIII, p. 187, remarque 1), c’est un isomorphisme. Enfin, on a et l’on pose . On a donc défini un diagramme
Notons l’ensemble (fini) des classes de -modules simples ; pour tout , choisissons un module de classe et une couverture projective de (VIII, p. 171, prop. 4). Il résulte de la prop. 6 de VIII, p. 172 que est un -module libre ayant pour base la famille . De plus, comme est isomorphe à (VIII, p. 172), transforme la base de en la base de . L’isomorphisme transforme la base de en la base de .
On appelle matrice de Cartan de la matrice de l’homomorphisme de -modules par rapport aux bases de et de . Par définition, on a
dans le groupe . Autrement dit, est le nombre de quotients isomorphes à dans une suite de Jordan-Hölder du -module .
Posons ; c’est un endomorphisme du groupe . Si est un -module semi-simple de type fini et une couverture projective de , on a . D’après la formule (19), la matrice de par rapport à la base de R(A) n’est autre que la matrice de Cartan de A.
10. Changement d’anneau pour
Soient A et B des anneaux. Soit un homomorphisme d’anneaux. Si P est un A-module projectif de type fini, le B-module est projectif de type fini (II, p. 84, cor.) ; l’application cl() est un homomorphisme du monoïde dans le monoïde (B), et définit donc un homomorphisme caractérisé par la relation pour tout A-module projectif de type fini P. Si est un second homomorphisme d’anneaux, il résulte de la transitivité de l’extension des scalaires (II, p. 83, prop. 2) que les homomorphismes et de dans sont égaux.
Supposons que fasse de B un A-module à gauche projectif de type fini. Soit Q un B-module à gauche projectif de type fini. Alors Q est facteur direct d’un B-module libre de type fini, qui est lui-même projectif de type fini sur A. Par conséquent, le A-module déduit de Q par restriction des scalaires est projectif de type fini. On en déduit comme ci-dessus un homomorphisme caractérisé par la relation pour tout B-module projectif de type fini Q. Si est un homomorphisme d’anneaux qui fait de C un B-module projectif de type fini, les homomorphismes et de dans sont égaux.
11. Réciprocité de Frobenius
Soit A un anneau semi-simple. Soit un homomorphisme de A dans un anneau semi-simple B. Soient S un A-module simple, T un B-module simple, D et E les commutants de S et T respectivement. D’après le lemme de Schur (VIII, p. 43, cor.), D et E sont des corps. Soit H l’ensemble des homomorphismes A-linéaires de S dans . On munit H de la structure de , D)-bimodule dont les lois d’action sont et (pour ).
Proposition 11 00DQ
a) La multiplicité du A-module simple S dans le A-module semi-simple est égale à la dimension de H considéré comme espace vectoriel à droite sur D.
b) La multiplicité est finie et est égale à la dimension de H considéré comme espace vectoriel à gauche sur E.
L’assertion a) résulte de la formule (11) de VIII, p. 68.
Le B-module est semi-simple et de type fini, donc de longueur finie. D’après la formule (12) de loc. cit., on a
(20) dim Hom.
Or, on a défini en II, p. 82 (formule 2 et remarque 2) une bijection E-linéaire de Hom sur Hom. L’assertion b) résulte alors de la formule (20).
Corollaire (Réciprocité de Frobenius) 00S7
Supposons que A et B soient des algèbres semi-simples de dimension finie sur un corps commutatif K et que soit K-linéaire. Alors les K-espaces vectoriels S, T, D, E et H sont de dimension finie, et l’on a les égalités
En particulier, lorsque K est algébriquement clos, on a D = E = K et
Le A-module S est simple, donc monogène, et D est un sous-espace vectoriel de Hom; donc S et D sont de dimension finie sur K. Pour une raison analogue, T et E sont de dimension finie sur K. Enfin, H est un sous-espace vectoriel de Hom; il est donc aussi de dimension finie. La formule (21) résulte alors de la prop. 11 puisque la dimension de H sur K est égale à [H : D][D : K] et à [H : E][E : K] (II, p. 31, prop. 25). D’après le th. 1 de VIII, p. 43, si K est algébriquement clos, on a D = E = K. La deuxième partie du corollaire résulte alors de la première.
Soient A et B des algèbres semi-simples de dimension finie sur un corps commutatif K et que soit un homomorphisme de K-algèbres de A dans B.
Soit l’ensemble des classes de A-modules simples ; pour tout (A), soit un module de classe , et son commutant ; alors est une algèbre de degré fini sur K, et l’on note ce degré. On définit de manière analogue (B), et pour dans . Le groupe de Grothendieck a pour base la famille et a pour base . Soient la matrice de et la matrice de par rapport à ces bases. On a par définition
pour dans et dans . Notons la dimension sur le corps K de l’espace vectoriel Hom. D’après le corollaire ci-dessus, on a
Lorsque le corps K est algébriquement clos, on a ; par conséquent, on a (25) .
Autrement dit, les matrices de et par rapport aux bases données de et sont transposées l’une de l’autre.
12. Cas des anneaux simples
Soient A et B des anneaux simples et un homomorphisme de A dans B. Soient S un A-module simple et T un B-module simple. On pose
(26) long;
on dit que le cardinal est l’indice de . Lorsque A est un sous-anneau de B, et l’injection canonique de A dans B, on écrit au lieu de , et l’on dit que ce cardinal est l’indice de A dans B. On définit de manière analogue la hauteur de
(27) long;
lorsque A est un sous-anneau de B et l’injection canonique de A dans B, on écrit pour et l’on dit que c’est la hauteur de A dans B.
Le A-module S est monogène, donc le B-module est monogène ; il en résulte que est fini, donc que c’est un entier. Soit M un A-module. Notons sa longueur, alors M est isomorphe à . Donc le B-module est isomorphe à . Par définition de , on a donc
(28) long long.
Les -modules et sont libres de dimension 1, de bases respectives [S] et [T], et l’on a
Prenons en particulier ; alors est isomorphe à (II, p. 56), d’où
(30) long(B) long(A). D’après le théorème de Wedderburn (VIII, p. 116, th. 1), il existe des entiers et et des corps D et E tels que A soit isomorphe à et B à ; d’après la formule (30), on a et en particulier divise .
Soit N un B-module ; notons sa longueur. Alors N est isomorphe à , donc le A-module est isomorphe à ; par définition de , on a
(31) long long.
On a vu (VIII, p. 120, prop. 5) que fait de B un A-module libre et que toutes les bases de ce module ont le même cardinal, noté et appelé le degré (à gauche) de B sur A. Le A-module est isomorphe à , donc il est de longueur égale à long(A). D’après la formule (30), et la formule (31) appliquée au cas particulier , on a donc
Supposons maintenant que B soit un A-module de type fini, c’est-à-dire que soit fini. Alors est fini d’après la formule précédente. On a défini (VIII, p. 197) un homomorphisme de groupes de dans ; on a
Supposons que A et B soient des algèbres de dimension finie sur un corps commutatif K et que soit K-linéaire. Comme plus haut, il existe des entiers et , des K-algèbres D et E qui sont de corps et des isomorphismes de K-algèbres de A sur et de B sur . Posons et . On a alors les relations
et, d’après les formules (30) et (32), les relations
Lorsque le corps K est algébriquement clos, on a , d’où et .
Soient A, B et C des anneaux simples et soient et des homomorphismes. Soit S un A-module simple. Les C-modules et sont isomorphes ; on a donc, d’après les formules (26) et (28),
long long. On démontre de même l’égalité . Lorsque A est un sous-anneau de B, que B est un sous-anneau de C et que et sont les injections canoniques, ces égalités s’écrivent encore
Proposition 12 00DR
Soit B un anneau simple et soit A un sous-anneau simple de B. On suppose que B est un A-module à gauche de type fini. Soit M un B-module à gauche de type fini non nul. Posons Endet End. Alors est un sous-anneau de , les anneaux et sont simples, est un -module à gauche de type fini et l’on a les égalités
D’après la prop. 4 de VIII, p. 119, l’anneau est simple, M est un -module de longueur finie et l’on a
long long(A), long long(A).
Pour les mêmes raisons, l’anneau est simple et l’on a
long long(B), long long(B).
D’après les formules (31) et (30), on a donc
long long long(A) long(B) ,
et la formule s’établit de manière analogue. De là on déduit
par la formule (32). En particulier, est un -module à gauche de type fini.
Exercices
See the exercises for § 11.