§ 15. Groupes de brauer
Dans ce paragraphe, la lettre K désigne un corps commutatif.
1. Classes d’algèbres
Notons Iso la relation
« A et B sont des K-algèbres de degré fini isomorphes. »
C’est une relation d’équivalence par rapport à A et B. Soit A une K-algèbre de degré fini ; on appelle classe de A et l’on note cl(A) (ou parfois cl(A)), la classe d’objets équivalents à A pour la relation Iso (E, II, p. 47). Par définition, cl(A) est une K-algèbre isomorphe à A ; pour que deux K-algèbres de degré fini aient la même classe, il faut et il suffit qu’elles soient isomorphes.
Notons l’ensemble des couples , où W est un sous-espace vectoriel de , de dimension finie sur K, et une application K-bilinéaire de dans W, qui fait de W une K-algèbre (associative et unifère). Toute K-algèbre de degré fini est isomorphe à une telle algèbre. D’après loc. cit., la relation
« est une classe de K-algèbres de degré fini »
est donc collectivisante en (E, II, p. 3). On note l’ensemble des classes des K-algèbres de degré fini.
Proposition 1 00HV
L’ensemble , muni de la loi de composition donnée par cl( ), est un monoïde commutatif. L’élément neutre de est la classe de la K-algèbre K. De plus, si A et B sont des K-algèbres de degré fini, on a la relation
(1) cl(A ) cl(A) cl(B).
Soient A, B et C des K-algèbres de degré fini, de classes respectives et . Les K-algèbres A et sont isomorphes, ainsi que B et ; donc les K-algèbres et sont isomorphes et l’on a cl(A ) cl( ), d’où la formule (1). Il en résulte que est la classe de la K-algèbre , et celle de la K-algèbre . Or ces K-algèbres sont isomorphes (III, p. 34), d’où l’égalité . De manière analogue, la relation résulte de ce que les K-algèbres et A sont isomorphes, et la relation de ce que les algèbres et sont isomorphes.
Dans l’ensemble , la relation « et sont des algèbres équivalentes au sens de Morita » est une relation d’équivalence (VIII, p. 96) ; elle est compatible avec la loi de composition de d’après la prop. 13, d) de VIII, p. 107. On note le monoïde quotient de par cette relation d’équivalence et l’homomorphisme canonique de sur . Pour toute K-algèbre A de degré fini, on note [A] l’image de cl(A) par . Si A et B sont des K-algèbres de degré fini, on a [A] = [B] si et seulement si les K-algèbres A et B sont équivalentes au sens de Morita ; de plus, on a la relation
dans le monoïde .
Lemme 1 00HW
Soient A une K-algèbre de degré fini et D un corps de degré fini sur K. Pour que l’on ait [A] = [D] dans , il faut et il suffit qu’il existe un entier tel que A soit isomorphe à .
Par définition, on a [A] = [D] si et seulement s’il existe un , D)-bimodule inversible, c’est-à-dire (VIII, p. 97, th. 1) un espace vectoriel à droite V de dimension finie non nulle sur D muni d’un isomorphisme de K-algèbres End. Le lemme 1 résulte de là.
2. Définition du groupe de Brauer
On note Br(K) l’ensemble des éléments de de la forme [A], où A est une algèbre centrale, simple et de degré fini sur K.
Proposition 2 00HX
L’ensemble Br(K) est l’ensemble des éléments inversibles de , l’inverse d’un élément [A] de Br(K) étant . Par suite, la loi de composition du monoïde munit Br(K) d’une structure de groupe commutatif.
Soit A une algèbre centrale, simple et de degré fini sur K. L’algèbre est centrale, simple et de degré fini sur K (VIII, p. 247). L’algèbre est isomorphe à une algèbre de matrices où dim(A) (VIII, p. 248, th. 1). On a donc (lemme 1), ce qui démontre que [A] est inversible, d’inverse .
Inversement, soit A une K-algèbre de degré fini. Si [A] est inversible dans , il existe une K-algèbre B de degré fini telle que [A][B] = [K] ; d’après la formule (2) et le lemme 1, cela signifie que la K-algèbre est isomorphe à une algèbre de matrices (K), avec . D’après la remarque 1 de VIII, p. 247, l’algèbre A est alors centrale et simple.
Définition 1 00HY
Le groupe commutatif Br(K) est appelé le groupe de Brauer du corps K.
Lemme 2 00HZ
Soient I et J des ensembles finis, un anneau commutatif, A et B des -algèbres. Notons la -algèbre des matrices carrées de type à éléments dans A et définissons de manière analogue les -algèbres et . Il existe un unique isomorphisme de -algèbres
tel que soit la matrice dont l’élément d’indice est .
L’existence d’une bijection -linéaire satisfaisant à la condition de l’énoncé résulte de la compatibilité du produit tensoriel aux sommes directes (II, p. 61, prop. 7) ; le fait que est un homomorphisme d’algèbres résulte de la définition du produit matriciel.
Proposition 3 00I0
Soient A et B des K-algèbres centrales, simples et de degré fini. Les propriétés suivantes sont équivalentes :
(i) On a [A] = [B] dans le groupe de Brauer Br(K) ;
(ii) Il existe un entier tel que la K-algèbre soit isomorphe à l’algèbre de matrices ;
(iii) Il existe des entiers strictement positifs et tels que les K-algèbres et soient isomorphes ;
(iv) Il existe un corps D contenant K et des entiers et tels que A soit isomorphe à et B à .
Supposons que l’on ait [A] = [B]. Comme est l’inverse de [B] dans le groupe de Brauer, on a . D’après le lemme 1, il existe un entier tel que les algèbres et soient isomorphes. Donc (i) entraîne (ii).
Supposons (ii) satisfaite. Comme est isomorphe à une algèbre de matrices avec (VIII, p. 248, th. 1) l’algèbre est isomorphe d’une part à et de l’autre à . Ainsi l’assertion (ii) entraîne l’assertion (iii).
Supposons (iii) satisfaite. D’après le théorème de Wedderburn (VIII, p. 116, th. 1), il existe des entiers et et des corps D et de centre K et de degré fini sur K, tels que A soit isomorphe à et B à . Alors l’algèbre est isomorphe à et est isomorphe à (lemme 2) ; d’après le cor. 2 de VIII, p. 117, les K-algèbres D et sont isomorphes. Donc (iii) entraîne (iv).
Enfin, supposons (iv) satisfaite. Les algèbres A et D d’une part, B et D de l’autre, sont équivalentes au sens de Morita (VIII, p. 109, exemple 2). On a donc [A] = [B], de sorte que (iv) entraîne (i).
Lorsque les conditions équivalentes de la proposition sont satisfaites, on dit que les algèbres A et B sont semblables.
Corollaire 00I1
Soient A et B des algèbres centrales, simples et de degré fini sur K. Pour que A et B soient isomorphes, il faut et il suffit qu’elles soient semblables et de même degré.
Cela résulte de l’équivalence des propriétés (i) et (iv) de la prop. 3 et du fait que dim dim.
Proposition 4 00I2
Soit l’ensemble des classes de K-algèbres centrales de degré fini qui sont des corps. L’application de dans Br(K) est bijective.
Cela résulte du lemme 1 de VIII, p. 274 et du théorème de Wedderburn (VIII, p. 116, th. 1).
3. Changement de corps
Soit L une extension du corps K. Soient A et B des K-algèbres de degré fini, les L-algèbres et sont de degré fini. Les L-algèbres et sont isomorphes (III, p. 35, prop. 3). La L-algèbre est isomorphe à L. Il existe donc un unique homomorphisme de monoïdes de dans tel que
(3) (cl(A)) = cl(A)
pour toute K-algèbre A de degré fini.
Si les K-algèbres A et B sont équivalentes au sens de Morita, il en est de même des L-algèbres et (VIII, p. 107, prop. 13 e)). Si la K-algèbre A est centrale, simple et de degré fini, il en est de même de la L-algèbre (VIII, p. 247, remarque 2). On déduit donc de un homomorphisme de groupes de Br(K) dans Br(L), tel que
pour toute K-algèbre A centrale, simple et de degré fini.
Soit M une extension du corps L. Compte tenu de la transitivité de l’extension des scalaires (III, p. 8), on a la relation
Soit A une K-algèbre centrale, simple et de degré fini et soit L une extension de K. On dit que L déploie A (ou neutralise A) si la L-algèbre est isomorphe à une algèbre de matrices (L), pour un entier . Avec les notations précédentes, il revient au même de dire que la classe de A dans Br(K) appartient au noyau de l’homomorphisme Br(K) Br(L).
Si B est semblable à A, alors A est déployée sur L si et seulement si B l’est.
Si A est déployée par L, elle est déployée par toute extension de L. D’après le th. 1 de VIII, p. 248, il existe une extension galoisienne de degré fini de K qui déploie A et toute clôture séparable de K déploie A.
Proposition 5 00I3
Soit A une K-algèbre centrale, simple et de degré fini et soit L une extension de degré fini de K. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) L’extension L déploie A ;
(ii) Il existe une K-algèbre centrale, simple, de degré fini, semblable à A, contenant une sous-algèbre commutative maximale isomorphe à L.
Prouvons que (ii) entraîne (i) ; il suffit de traiter le cas où L est une sous-algèbre commutative maximale de A. Soit End l’isomorphisme canonique qui applique sur l’application K-linéaire (VIII, p. 248, th. 1). Considérons A comme un espace vectoriel à droite sur L ; alors applique dans le sous-espace End de End et induit par restriction un homomorphisme injectif de L-algèbres End. Posons . D’après VIII, p. 258, prop. 3, on a d’où et [End. Par conséquent est un isomorphisme, ce qui prouve (i).
La réciproque résulte du lemme suivant.
Lemme 3 00I4
Soit A une K-algèbre centrale, simple et de degré fini et soit L une extension de degré fini de K qui déploie A. Soit V un module simple, si bien que le morphisme naturel Endest un isomorphisme. Soit C l’anneau End. Alors C est semblable à et l’image de est une sous-algèbre commutative maximale de C.
Identifions A à un sous-anneau de . Considérons V comme un K-espace vectoriel. L’anneau C est le commutant de dans End. C’est une K-algèbre centrale, simple et de degré fini, et l’homomorphisme de dans End est un isomorphisme (VIII, p. 256, th. 6 a)). Par suite les K-algèbres A et sont semblables (VIII, p. 275, prop. 3).
Soit l’anneau des homothéties du L-espace vectoriel V ; c’est le commutant de End dans End (VIII, p. 78, cor. 1). Or la K-algèbre End est engendrée par et ; on a donc dans End
End,
où pour toute partie B de End(V), le commutant de B dans End est noté . Ainsi est une sous-algèbre commutative maximale de C (VIII, p. 257, lemme 3), et donc aussi de . L’application est un isomorphisme de K-algèbres de L sur ; cela prouve le lemme.
Corollaire 1 00I5
Soient A une K-algèbre centrale, simple et de degré fini, et L une extension de degré fini de K. Supposons que . Pour que L déploie A, il faut et il suffit que A contienne une sous-algèbre isomorphe à L.
Supposons qu’il existe un morphisme de L dans A. Soit M une sous-algèbre commutative semi-simple maximale contenant . Par la prop. 3 de VIII, p. 258, on a , donc [M : K] = [L : K] et . D’après la prop. 5, L déploie A. Inversement supposons que l’extension L déploie A, alors elle est isomorphe à une sous-algèbre commutative maximale d’une K-algèbre B centrale, simple et semblable à A (prop. 5). On a (VIII, p. 258, prop. 3), d’où [B : K] = [A : K] ; par suite B est isomorphe à A (VIII, p. 276, cor.), d’où le corollaire 1.
Corollaire 2 00I6
Soient D un corps de centre K et de degré fini sur K, et L une extension de degré fini de K déployant D. Le degré réduit de D divise [L : K].
Notons le degré réduit de D (VIII, p. 249) ; par définition, . D’après la prop. 5, il existe une K-algèbre B centrale simple semblable à D dont L est une sous-algèbre commutative maximale. Comme B est isomorphe à une algèbre de matrices (VIII, p. 274, lemme 1), on a [B : K] = , et par suite (VIII, p. 258, prop. 3).
4. Exemples de groupes de Brauer
Le groupe de Brauer Br(K) est réduit à l’élément neutre dans les trois cas suivants :
a) K est séparablement clos (VIII, p. 249, cor. 1).
b) K est un corps fini (VIII, p. 349, cor. 2).
c) K satisfait à la propriété (VIII, p. 349, remarque 2).
Supposons que K soit un corps ordonné maximal (VI, p. 24). Le groupe de Brauer de K est alors cyclique d’ordre 2 ; ses éléments sont la classe de K et la classe de la K-algèbre de quaternions de type (III, p. 18 et VIII, p. 359, th. 1).
Supposons que K soit un corps topologique localement compact, non discret et commutatif. Si K n’est pas connexe c’est un corps complet pour une valuation discrète, de corps résiduel fini (AC, VI, p. 154, th. 1), il existe un isomorphisme de Br(K) sur (VIII, p. 327, exerc. 17). Si K est connexe, il est isomorphe à ou . Le groupe de Brauer du corps est cyclique d’ordre 2. Son élément non trivial est la classe de l’algèbre des quaternions de Hamilton (TG VII, p. 4) ; le groupe de Brauer de est d’ordre
Exercices
See the exercises for § 15.