§ 2. Classification
1. Groupes engendrés par une partie compacte
Lemme 1 02M9
Soit H un groupe localement compact, et soit R l’un des groupes ou . Soit un morphisme continu de R dans H. Si n’est pas un isomorphisme topologique de R sur un sous-groupe de H, alors l’image de R dans H est relativement compacte.
Soit I l’image de . Quitte à remplacer H par , on peut supposer que I est dense dans H. On doit alors montrer que H est compact si n’est pas un isomorphisme topologique de R sur I.
Supposons qu’il existe un voisinage V de dans H et un entier tels que, pour tout dans R, on ait . Alors est injective : si , on a pour tout entier , donc l’ensemble est borné dans R, ce qui signifie que . La restriction de à est donc un homéomorphisme sur son image, qui contient . La restriction de à étant continue, il s’ensuit que est un isomorphisme topologique de R sur I.
Supposons maintenant que n’est pas un isomorphisme topologique de R sur I. Soient W un voisinage ouvert relativement compact de dans H, et V un voisinage symétrique de tel que . Pour tout H = I, il existe un élément R tel que . D’après l’alinéa précédent et l’hypothèse sur , il existe R tel que et . On a alors , et . Par suite, les ensembles ouverts pour forment un recouvrement ouvert de H. Comme W est relativement compact, il existe un entier et des éléments de R, strictement positifs, tels que . Soit U le plus grand des .
Soit et soit inf. Comme est compact, on a alors . Il existe un entier tel que , d’où . La définition de entraîne , d’où . Il en résulte que est compact.
Lemme 2 02MA
Si G est engendré par une partie compacte V, il existe un entier et un sous-groupe discret D de G isomorphe à tels que soit compact.
Quitte à remplacer V par , on peut supposer que V est symétrique ; l’hypothèse signifie alors que G est la réunion des ensembles où .
Comme est compact, il existe un entier et des éléments tels que . Soit le sous-groupe de G engendré par la famille . On a , d’où par récurrence pour tout entier , et donc puisque V engendre G. Soit alors J une partie de telle que le sous-groupe D engendré par la famille soit topologiquement isomorphe à , et maximale pour cette propriété. Montrons que est compact.
Soit la surjection canonique de G sur . Soit . Si le sous-groupe de engendré par est topologiquement isomorphe à , le sous-groupe de G engendré par D et est discret et l’application est un isomorphisme de sur ce sous-groupe, contrairement à la maximalité de J. Le lemme 1 entraîne donc que est compact. Donc est compact
Lemme 3 02MB
Soient A et B des groupes commutatifs tels que A est divisible. Soit C un sous-groupe de B et un morphisme de C dans A. Il existe un morphisme de B dans A qui prolonge .
Soit l’ensemble des couples , où X est un sous-groupe de B contenant C et un morphisme de X dans A prolongeant . Ordonnons par la relation « et prolonge ». On vérifie que est inductif. Soit un élément maximal de (E, III, p. 20 , th. 2). Si , prenons un élément de B-X et soit le sous-groupe engendré par X et . La commutativité de B montre que est l’ensemble des éléments pour et . Supposons d’abord que pour tout entier et définissons de dans A en prenant un élément arbitraire et en posant pour tout et tout . Comme A est commutatif, est un morphisme, et il prolonge . Supposons maintenant qu’il existe tel que et soit tel que . Puisque A est divisible, il existe un élément tel que . On prolonge alors en un morphisme de dans A par pour et . Dans les deux cas, ne serait pas maximal. Donc on a X = B et le lemme est démontré.
Remarque 02MC
Dans le langage des catégories, le lemme dit que les groupes divisibles sont des objets injectifs dans la catégorie des groupes commutatifs ; cf. A, VII, p. 53, exerc. 3.
Proposition 1 02MD
Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) G est engendré par une partie compacte;
(ii) il existe des entiers positifs et et un groupe compact K tels que G soit isomorphe à ;
(iii) il existe un entier tel que est localement isomorphe à ;
(iv) il existe des entiers positifs et et un groupe discret D tels que soit isomorphe à .
(i) (iii) : si G possède la propriété (i), il existe un entier et un sous-groupe D de G isomorphe à tel que soit compact (lemme 2). Alors , qui s’identifie au dual de , est discret (th. 4 de II, p. 226 et prop. 18 de II, p. 233). Donc est localement isomorphe à , c’est-à-dire à , qui est isomorphe à (th. 4 de II, p. 226 et prop. 18 de II, p. 233). Or est localement isomorphe à .
(iii) (iv) : si est localement isomorphe à , il existe un entier tel que de sorte que la composante neutre de soit un sous-groupe ouvert isomorphe à (TG, VII, p. 13, th. 1). En particulier, est un groupe divisible. Appliquons alors le lemme 3 à l’application identique du sous-groupe du groupe dans le groupe divisible . Il existe donc un morphisme de dans qui est l’application identique sur . Par conséquent, on a , et est un projecteur. Il est continu, puisque sa restriction au sous-groupe ouvert l’est. Par suite, est produit direct de et du sous-groupe , qui est discret puisque isomorphe à (TG, III, p. 47, cor.)
(iv) (ii) : découle de la prop. 2 de II, p. 206, de la prop. 18 de II, p. 233 et du corollaire 3 de II, p. 236.
(ii) (i) : pour tout groupe compact K, le groupe est engendré par l’ensemble compact .
Corollaire 1 02ME
Supposons que G soit engendré par un voisinage compact de .
a) Il existe un sous-groupe compact K de G et des entiers positifs et tels que G soit isomorphe à .
b) Inversement, soient K un groupe compact, et des entiers positifs, et G un groupe isomorphe à . Alors K est l’unique sous-groupe compact maximal de G, et les entiers sont déterminés de manière unique par G.
L’assertion a) résulte de la prop. 1. Soit alors K un groupe compact, et des entiers positifs. Supposons que G soit isomorphe au groupe , et identifions G à ce groupe. Par la projection canonique de G sur , l’image de tout sous-groupe compact de G est un sous-groupe compact de , donc est réduit à l’élément neutre. Donc et K est le plus grand sous-groupe compact de G. Le sous-groupe est aussi unique car est la composante neutre de . Compte tenu de TG, VII, p. 13, cor. 3, l’entier est déterminé de manière unique par G. Puisque est isomorphe à , l’entier est également déterminé de manière unique par G.
Remarque 02MF
Par dualité, est isomorphe à (prop. 3 (iv)) où les sous-groupes et , et les entiers et , sont déterminés de manière unique.
Corollaire 2 02MG
Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) Les groupes G et sont engendrés par des parties compactes ;
(ii) Il existe des entiers positifs et tels que G est localement isomorphe à et à ;
(iii) Il existe des entiers positifs et et un groupe fini A tels que G est isomorphe à ;
(iv) Il existe des entiers positifs et et un groupe fini A tels que est isomorphe à un produit .
On a (i) (ii) d’après la prop. 1, et (iii) (iv) par dualité, donc (iii) (i). Finalement, si (i) est vrai, alors est isomorphe à où D est discret (prop. 1). Le groupe D est engendré par une partie compacte, donc finie, de D. Par conséquent, il existe tel que D soit isomorphe à , où A est un groupe fini (A, VII, p. 22, th. 3).
Remarque 02MH
Avec les notations du cor. 2, si l’on identifie G à , le sous-groupe est la composante neutre de G, le sous-groupe est son plus grand sous-groupe compact et est la composante neutre de celui-ci ; les entiers sont déterminés de manière unique par G d’après la remarque précédente, et le groupe A est déterminé par G à isomorphisme près.
Proposition 2 02MI
Supposons G compact. Il existe une famille filtrante décroissante de sous-groupes fermés de G tels que
a) le groupe G s’identifie à la limite projective des ;
b) pour tout , il existe un entier et un groupe fini A tels que est isomorphe à .
En effet, est discret (prop. 18 de II, p. 233), donc réunion d’une famille filtrante croissante de sous-groupes de type fini. Posons ; le groupe G s’identifie à la limite projective des II, p. 234, cor. 3), et est une famille filtrante décroissante.
Soit . Il existe un entier et un groupe fini A tels que le groupe est isomorphe à (A, VII, p. 22, th. 3), donc est isomorphe à cf. corollaire 1 de II, p. 232).
Corollaire 02MJ
Si le groupe G est engendré par une partie compacte, alors il est limite projective de groupes isomorphes à des groupes de la forme , où A est un groupe fini et sont des entiers positifs.
D’après le (ii) de la prop. 1 de II, p. 246, le corollaire résulte de la prop. 2.
2. Cas général
Dans ce numéro, G désigne un groupe localement compact commutatif.
Proposition 3 02MK
a) Il existe un entier et un sous-groupe L tel que G est produit direct de L et d’un sous-groupe isomorphe à , et de plus L admet un sous-groupe ouvert compact K tel que est discret;
b) Le groupe G est réunion d’une famille filtrante croissante de sous-groupes ouverts, chacun étant limite projective de groupes isomorphes à des groupes de la forme , où A est un groupe fini et sont des entiers positifs.
Démontrons b). Pour tout voisinage compact V de , notons le sous-groupe de G engendré par V. Il est ouvert, et d’après le corollaire de la prop. 2, le groupe est limite projective de groupes de la forme , où A est un groupe compact et et dans . Lorsque V parcourt les voisinages compacts de , ces sous-groupes forment une famille filtrante (puisque et sont contenus dans pour tous voisinages compacts V et W de ). Finalement, le groupe G est la réunion des sous-groupes .
Soit H un sous-groupe ouvert de G engendré par un voisinage compact de . Il existe un groupe compact K et des entiers positifs et tels que H est isomorphe à (prop. 1 de II, p. 246) ; identifions H à ce produit. La surjection canonique de H sur le groupe divisible se prolonge en un morphisme de G sur (lemme 3 de II, p. 245). C’est un projecteur de G sur , qui est continu puisque sa restriction au sous-groupe ouvert H est continue. Donc G est produit direct de et du noyau L de (TG, III, p. 47, cor.). On a , donc est un sous-groupe ouvert de L. Ainsi K est un sous-groupe compact ouvert de L, et par conséquent est discret.
Proposition 4 02ML
Soit l’ensemble des éléments de G qui engendrent un sous-groupe relativement compact de G. Alors est un sous-groupe fermé de G et est la composante neutre de .
L’ensemble est un sous-groupe de G puisque le produit de deux parties compactes de G est une partie compacte de G.
Soit H un sous-groupe ouvert de G engendré par un voisinage compact de . Il existe des entiers positifs et et un groupe compact K tel que le sous-groupe H soit isomorphe à (prop. 1 de II, p. 246). Si l’on identifie ces groupes, on voit que est fermé dans H. Comme la famille des sous-groupes ouverts H engendrés par les voisinages compacts est un recouvrement ouvert de G (par exemple, appartient au sous-groupe engendré par pour tout voisinage compact fixé U de ), on en déduit que est fermé.
Calculons maintenant . Par la prop. 3, a), il existe un entier positif et un groupe L admettant un sous-groupe ouvert compact tel que G puisse s’identifier à . Alors s’identifie à , et à . On est donc ramené au cas où G = L admet un sous-groupe ouvert compact K.
On a alors ; si l’on identifie à (théorème 4 de II, p. 226), l’orthogonal de dans s’identifie à . Mais d’autre part , et comme est un sous-groupe ouvert de (cor. 2 de II, p. 233), la composante neutre de est également la composante neutre de (TG, III, p. 35, prop. 14). Donc l’assertion pour le groupe discret est équivalente à celle pour G.
Finalement, supposons que G est discret. Le groupe est alors compact (prop. 18 de II, p. 233). La composante neutre est l’intersection des sous-groupes ouverts de (TG, III, p. 35, prop. 14) et un sous-groupe de est ouvert si et seulement si il est fermé et d’indice fini, ou encore si son orthogonal est fini (corollaire 2 de II, p. 233) ; le corollaire 4 de II, p. 228 montre que est la réunion des sous-groupes finis de G, qui n’est autre que puisque G est discret. On conclut par dualité.
Corollaire 1 02MM
Supposons G compact. Alors les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) Le groupe G est connexe;
(ii) Le groupe est sans torsion ;
(iii) Le groupe G est divisible.
Ceci résulte de la prop. 4 et du cor. 7 de II, p. 229 puisque .
Corollaire 2 02MN
Supposons G compact. Alors G est totalement discontinu si et seulement si est un groupe de torsion.
Le groupe G est totalement discontinu si et seulement sa composante neutre est réduite à ; la prop. 4 montre que cette condition équivaut à . Comme le groupe est discret (prop. 18 de II, p. 233), cela revient à dire que chaque élément de engendre un groupe fini, donc que est de torsion.
Corollaire 3 02MO
Si G est connexe, alors G est divisible.
En effet, il existe un groupe compact connexe K et un entier tel que G est isomorphe à (II, p. 248, prop. 3, où on doit avoir L = K). Le corollaire 1 montre que K est divisible, et donc G est divisible.
Exercices
See the exercises for § 2.