§ 3. Sous-espaces invariants
L’objectif de ce numéro est l’étude de certains sous-espaces invariants par translation dans les espaces , et .
1. Le cas de l’espace hilbertien
Pour toute partie mesurable M de , on note l’ensemble des telles que la transformation de Fourier est nulle presque partout sur . Soit la fonction caractéristique de M. L’espace est le noyau de l’application linéaire continue de dans , et c’est donc un sous-espace fermé de .
Proposition 1 02N3
a) Soit M une partie mesurable de . Pour tout , l’espace est stable par l’application ;
b) Soient M et N des parties mesurables de . On a si et seulement si M et N sont égales à un ensemble localement négligeable près;
c) Tout sous-espace de stable par les applications pour tout est de la forme pour une partie mesurable M de .
Ce résultat sera démontré ultérieurement (cf. V, à paraître).
2. Idéaux fermés de
La cotransformation de Fourier sur l’algèbre de Banach s’identifie avec la transformation de Gelfand de (II, p. 209). Avec cette identification, rappelons que si I est un idéal de , on note V(I) l’ensemble fermé dans des caractères tels que, pour toute fonction , la cotransformation de Fourier de s’annule en cf. I, p. 30). Pour toute partie M de , on note Υ(M) l’idéal fermé des telles que s’annule sur M (I, p. 30).
D’après la prop. 2 de II, p. 219, l’algèbre de Banach est régulière. D’après § 5 de I, p. 88 on en déduit donc les propriétés suivantes de la transformation et de la cotransformation de Fourier :
1) Si F est une partie fermée de et K une partie compacte de telles que , il existe une fonction telle que soit égale à 0 sur F et à 1 sur K (I, p. 88, prop. 1 ; pour ce fait et les suivants, on passe de la cotransformation de Fourier à la transformation de Fourier par le biais de la formule (8) de II, p. 207).
2) Soit M une partie fermée de . L’ensemble des idéaux I de tels que V(I) = M a pour plus grand élément Υ(M) et pour plus petit élément l’ensemble des dont la cotransformation de Fourier est à support compact disjoint de M (I, p. 91, prop. 4).
3) Soient I un idéal de , et une fonction continue. On suppose que pour tout , il existe une fonction telle que soit égale à au voisinage de . On suppose en outre qu’il existe une fonction telle que soit égale à dans le complémentaire d’une partie compacte de , cette dernière condition étant toujours satisfaite si G est discret. Alors il existe une fonction telle que (I, p. 91, cor. 2).
Lemme 1 02N4
L’espace des fonctions de dont la transformée de Fourier est à support compact est dense dans .
Comme est dense dans et que la transformation de Fourier de est une isométrie sur (th. 1 de II, p. 215), le sous-espace V de formé des telles que est dense dans .
Soit . Il existe telles que (on peut par exemple prendre , et si sinon). On déduit donc de ce qui précède que est limite d’une suite de fonctions de la forme , où et appartiennent à V. Or (II, p. 223, prop. 14), et appartient à . Le lemme en résulte.
Proposition 2 02N5
Soit I un idéal fermé de , et soit . Si s’annule sur un voisinage de V(I), alors appartient à I.
Soit . Il existe une fonction telle que (prop. 8 de II, p. 211 (iv)). Soit tel que le support de est compact et (lemme 1). On a
D’après l’hypothèse sur , la fonction est à support compact disjoint de V(I), ce qui implique que (remarque 2 ci-dessus). Comme est arbitrairement petit, on a I = I.
Théorème 1 02N6
Soit I un idéal fermé de distinct de . Il existe un caractère tel que pour toute .
Comme l’algèbre est régulière (prop. 2 de II, p. 219) et sans radical (cor. de la prop. 22 de I, p. 126), et que l’ensemble des fonctions dont la cotransformée de Fourier est à support compact est dense dans (lemme 1), le cor. 1 de I, p. 92 montre que l’idéal I est contenu dans un idéal maximal régulier de , c’est-à-dire dans le noyau d’un caractère de (th. 2 de I, p. 30) ; on peut alors prendre cf. formule (8) de II, p. 207).
Corollaire 1 (Théorème taubérien de Wiener)
Soit . Si la transformée de Fourier de ne s’annule pas, les fonctions , où parcourt G, forment un ensemble total dans (EVT, I, p. 12, déf. 1).
Soit V le sous-espace vectoriel fermé de engendré par les . D’après INT, VIII, §4, cor. de la prop. 20, l’espace V est un idéal fermé de . D’après le th. 1 on a .
Définition 1 02N7
Soit une fonction complexe sur G et soit Φ un filtre sur G. On dit que est lentement oscillante suivant Φ si, pour tout , il existe un ensemble et un voisinage V de dans G tels que
et .
Corollaire 2 02N8
Soit Φ un filtre sur G invariant par translation. Soit telle que la transformée de Fourier de ne s’annule pas et telle que . Soit . On suppose que a une limite finie suivant Φ.
a) Pour toute fonction telle que , la limite de suivant Φ est égale à ;
b) Supposons de plus que soit lentement oscillante suivant Φ. Alors tend vers suivant Φ.
En remplaçant par , on se ramène au cas où . Soit I l’ensemble des fonctions telles que tende vers 0 suivant Φ. L’ensemble I est un sous-espace vectoriel de invariant par translation. C’est un espace fermé. En effet, soit . Pour toute fonction et tout , on a
Pour tout , il existe telle que . Soit Φ tel que pour tout . On a alors pour tout , donc converge vers 0 suivant Φ. Cela montre que .
L’espace I est donc un idéal fermé de . On a par hypothèse, donc d’après le th. 1 puisque la transformée de Fourier de ne s’annule pas. Ceci implique a).
Plaçons-nous dans les hypothèses de b). Soit . Puisque est lentement oscillante suivant Φ, il existe et un voisinage compact V de tels que
et .
Soient la fonction caractéristique de V et . Pour tout , on a
Donc pour tout , on a
Comme, d’après a), la limite de selon Φ est nulle, on a lim sup. Puisque est arbitraire, on conclut que la limite de selon Φ est nulle, ce qui prouve b).
b) la fonction est égale à 1 au voisinage de l’élément neutre de ;
c) pour tout , on a .
L’ensemble des éléments tels que
pour tout K est un voisinage de dans . Soit U un voisinage ouvert, symétrique, et intégrable pour la mesure de Haar de duale de la mesure . Soit un voisinage compact symétrique de tel que . Notons (resp. ) la fonction caractéristique de U (resp. de V). Puisque appartient à , il existe telle que (th. 1 de II, p. 215). De même, il existe une fonction telle que . Nous allons montrer que la fonction vérifie les propriétés demandées. On a .
a) D’après le théorème de Plancherel et la condition , on a
b) Il existe un voisinage W de dans tel que WV (TG, II, p. 31, prop. 4). Pour tout , on a , et la prop. 14 de II, p. 223 implique
puisque V est symétrique.
c) Si , on a
puisque , et de même . Donc
Proposition 3 02NA
L’algèbre vérifie la condition de Ditkin (I, p. 92, déf. 2).
Soit un caractère de . Distinguons deux cas suivant que est nul ou non. Si est nul, il faut vérifier que pour toute fonction , il existe une suite dans telle que s’annule hors d’une partie compacte de et telle que tende vers dans . L’existence d’une telle suite résulte du lemme 1 ci-dessus et de la prop. 8 de II, p. 211.
Supposons maintenant que est non nul, donc (prop. 1 de II, p. 202). Soit telle que . Il s’agit de prouver l’existence d’une suite dans telle que converge vers dans et telle que s’annule au voisinage de . On peut supposer que . Par translation dans , on se ramène au cas où .
Soit une partie compacte de G telle que
Soit une fonction telle que et
(cf. prop. 8 de II, p. 211, (iii)). D’après le lemme 2, il existe une fonction dans telle que , dont la cotransformée de Fourier vaut 1 au voisinage de , et de plus telle que pour tout . On pose
Nous allons montrer que la suite possède les propriétés requises. Tout d’abord, on a
donc la transformée de Fourier de s’annule au voisinage de . D’autre part,
1
Or, pour presque tout , on a
puisque, par hypothèse, on a . D’où
5 .
Finalement, et donc converge dans dans , comme désiré.
Appliquant la prop. 5, on obtient alors le résultat suivant :
Théorème 2 02NB
Soit I un idéal fermé de tel que la frontière de V(I) ne contienne aucun ensemble parfait non vide. Alors I est l’ensemble des fonctions telles que s’annule sur V(I).
Pour un idéal fermé quelconque de , la conclusion du th. 2 est en général inexacte (cf. exerc. 12 de II, p. 314). Plus précisément, on peut montrer que, si G est non compact, il existe un idéal fermé de qui n’est pas auto-adjoint (voir par exemple W. Rudin, Fourier analysis on groups, Interscience tracts in pure and applied mathematics, theorem 7.7.1.)
Corollaire 02NC
Si un idéal fermé I de est contenu dans un seul idéal régulier maximal, alors I est lui-même régulier maximal.
3. Sous-espaces invariants faiblement fermés de
Dans ce numéro, on identifie au dual de , et on le munit de la topologie faible . On note l’application bilinéaire définissant cette dualité pour et .
L’application est une bijection de l’ensemble des sous-espaces vectoriels faiblement fermés de sur l’ensemble des sous-espaces vectoriels fermés de (EVT, II, p. 55, prop. 10).
D’autre part, si et , l’endomorphisme (resp. ) de l’espace de Banach a pour transposé l’endomorphisme (resp. ) de l’espace de Banach (INT, VIII, §4, n, exemple 6). Pour qu’un sous-espace vectoriel fermé de soit un idéal de , il faut et il suffit qu’il soit invariant par les translations de G. Donc, pour qu’un sous-espace vectoriel faiblement fermé de soit stable par convolution avec les éléments de , il faut et il suffit qu’il soit invariant par les translations de G.
Soit W un sous-espace vectoriel faiblement fermé de . Supposons W (donc aussi ) invariant par les translations de G. Soit . Pour tout , on a . Donc, pour que appartienne à , il faut et il suffit que pour tout .
Si W est un sous-espace vectoriel de faiblement fermé et invariant par translation, nous noterons A(W) l’ensemble des caractères qui appartiennent à W. C’est une partie fermée de . Si F est une partie fermée de , nous noterons Y(F) le sous-espace vectoriel faiblement fermé de engendré par les éléments de F; comme toute translation de G transforme chaque caractère en une fonction proportionnelle à ce caractère, l’espace Y(F) est invariant par translation.
Soit W un sous-espace faiblement fermé de invariant par les translations de G. D’après le théorème des bipolaires (EVT, II, p. 48, th. 1), un caractère appartient à W si et seulement si il appartient à ; ce dernier espace est l’ensemble des fonctions telles que pour . On a , et donc
Similairement, une fonction appartient à si et seulement pour tout , ce qui équivaut à pour , c’est-à-dire à . Donc (loc. cit.) on a
Les relations V(Υ(F)) = F (I, p. 13 et I, p. 30) et , combinées avec le théorème des bipolaires (EVT, II, p. 48, th. 1), entraînent alors
Proposition 4 02ND
Soit W un sous-espace vectoriel faiblement fermé de invariant par translation et non nul. Alors W contient au moins un caractère de G.
On a vu que . Comme , on a , et alors est non vide d’après le th. 1 de II, p. 252.
Proposition 5 02NE
Soit W un sous-espace vectoriel faiblement fermé de invariant par translation.
a) Quel que soit le voisinage U de A(W) dans , toute fonction de W est limite faible de combinaisons linéaires de caractères appartenant à U ;
b) Si la frontière de A(W) ne contient aucun ensemble parfait non vide, toute fonction de W est limite faible de combinaisons linéaires de caractères appartenant à W.
Pour prouver a), il suffit par le théorème des bipolaires de montrer que si est une fonction de orthogonale aux éléments de U, alors est orthogonale à W. Or, la cotransformée de Fourier s’annule alors sur le voisinage U de , de sorte que la prop. 2 de II, p. 252 montre effectivement que . L’assertion b) s’établit de manière analogue, en employant le th. 2 de II, p. 257 au lieu de la prop. 2 de II, p. 252.
Exercices
Dans tous les exercices du chapitre II, on identifie le dual de (resp. de , de ) avec (resp. avec , avec ) suivant le corollaire 3 de II, p. 236. Pour et dans , on note . On note , et on munit de sa structure de groupe de Lie réel (LIE, III, p. 105, prop. 11). On notera souvent la transformée de Fourier d’une fonction .
Pour tout nombre réel non nul, on note s() , et on pose s(0) = 0 (fonction signe).
Si E est un espace vectoriel topologique et une famille d’éléments de E, on dit que la série de terme général converge symétriquement dans E vers si la suite définie par
converge vers dans E.
On appelle mesure de probabilité sur un espace topologique localement compact X une mesure positive de masse totale 1. On note l’ensemble des mesures de probabilité sur X.
Sauf mention du contraire, G désigne un groupe topologique localement compact commutatif.
Exercices
See the exercises for § 3.