§ 3. Groupoïde de Poincaré
1. Groupoïde de Poincaré
Définition 1 01YE
Soit X un espace topologique, soient et des chemins dans X et une homotopie reliant à . On dit que est une homotopie stricte si les applications et sont constantes.
On dit que des chemins et dans X sont strictement homotopes s’il existe une homotopie stricte reliant à .
Deux chemins strictement homotopes ont même origine et même terme.
Exemple 01YF
Soit un chemin dans X et soit une application continue telle que et . Les chemins et sont strictement homotopes. En effet, l’application définie par est une homotopie stricte reliant à .
Soit X un espace topologique. Rappelons (cf. III, p. 257) que Λ(X) désigne l’espace topologique des chemins de X et que pour , , est le sous-espace de Λ(X) formé des chemins d’origine et de terme . La famille des ensembles , pour , est une partition de l’espace des chemins de X. Par la bijection canonique (III, p. 257, remarque 2) de sur , les homotopies strictes correspondent aux chemins dont l’image est contenue dans un sous-espace de la forme . La relation « les chemins et sont strictement homotopes » est donc une relation d’équivalence dans Λ(X) (III, p. 259, prop. 5) et les classes d’équivalence pour cette relation sont les composantes connexes par arcs des sous-espaces de l’espace des chemins de X. On note l’ensemble et on appelle classe de chemins reliant à tout élément de .
Définition 2 01YG
On appelle espace des lacets de X, et on note Ω(X),le sous-espace de Λ(X) constitué des lacets (III, p. 256, déf. 1) dans X.
On note l’ensemble . Les éléments de sont appelés les lacets dans X en et les éléments de sont appelés classes de lacets dans X en . L’application constante d’image est un lacet, appelé le lacet constant en ; sa classe d’homotopie stricte est notée . L’application de X dans Λ(X) est continue (III, p. 257, prop. 1).
Soit X un espace topologique et soient des points de X. Par passage aux composantes connexes par arcs, on déduit de l’application continue de dans (III, p. 258, corollaire) une application de dans que l’on note . Si s’appelle l’inverse de la classe de chemins .
De même, si l’on identifie les ensembles et (III, p. 260, prop. 6), on déduit de l’application continue de dans (III, p. 258, corollaire), par passage aux composantes connexes par arcs, une application . Pour et , on note la classe d’homotopie stricte . On l’appelle la composée des classes de chemins juxtaposables et .
On a et .
Proposition 1 01YH
Soit X un espace topologique, soient des points de X et soient des classes de chemins. On a
Soient des représentants de et respectivement. Soit la fonction définie par
pour ,
(4) pour ,
pour .
La fonction est affine sur chacun des trois intervalles , et ; elle est donc continue. On a et . Il résulte de la formule (1) de III, p. 256 définissant la juxtaposition des chemins que
D’après l’exemple de III, p. 289, les chemins et sont strictement homotopes, d’où l’égalité (3).
De même, la fonction définie par
pour ,
1 pour
est continue et vérifie . L’égalité résulte alors de ce que
et l’égalité se démontre de même, d’où (1).
L’application définie par
pour ,
pour
est continue ; c’est une homotopie stricte reliant le chemin au chemin , d’où la première égalité de (2). La seconde résulte de la première et du fait que, pour tout chemin , on a .
Remarque 1 01YI
Soit X un espace topologique. Soit un entier et soit une suite de chemins dans X telle que et soient juxtaposables pour (une telle suite est appelée suite de chemins juxtaposables). Notons le chemin
et le chemin défini par pour et . Les chemins et ont même image et sont strictement homotopes : l’un est le composé de l’autre avec un homéomorphisme de laissant fixes 0 et 1 (cf. III, p. 289, exemple). On notera parfois le chemin .
Il existe un unique graphe orienté dont l’ensemble des sommets est X et dont l’ensemble des flèches reliant un point à un point est , et dans lequel les applications définissent une loi de composition. D’après la proposition est un groupoïde (II, p. 162, déf. 4). Pour tout , l’élément neutre en le sommet de ce groupoïde est la classe du lacet constant d’image . L’inverse d’une flèche est la flèche que nous noterons aussi . En particulier, la loi de composition munit, pour tout , l’ensemble d’une structure de groupe ; on note ce groupe .
Définition 3 01YJ
Soit X un espace topologique. Le groupoïde est appelé groupoïde de Poincaré, ou groupoïde fondamental, de l’espace X. Soit un point de X ; le groupe des classes de lacets en est appelé groupe de Poincaré, ou groupe fondamental, de l’espace X au point .
Soit un ensemble de parties de X dont les intérieurs recouvrent X. Les classes de chemins dans X dont l’image est contenue dans une des parties appartenant à engendrent le groupoïde (lemme 4 de III, p. 272).
Les orbites du groupoïde (II, p. 162) coïncident avec les composantes connexes par arcs de l’espace X. En particulier (loc. cit.), on a :
Proposition 2 01YK
Soit X un espace topologique.
a) Si l’espace X est connexe par arcs, les groupes et sont isomorphes pour tous points et de X.
b) Soit un point de X ; les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) Le groupe est trivial ;
(ii) Deux chemins d’origine dans X qui ont le même terme
sont strictement homotopes ;
(iii) Tout lacet d’origine dans X est strictement homotope
au lacet constant d’image .
Plus précisément, soit X un espace topologique connexe par arcs et soient et des points de X. Pour tout élément de , l’application de dans est un isomorphisme de groupes dont l’isomorphisme réciproque est . Pour et , on pose . Lorsque , on a Int( ), i.e. Int( ).
Soient des points de X. Pour et , on a , ce qui s’écrit aussi pour .
Soient des points de X et soient des éléments de . On a
(7) Int() Int().
Remarque 2 01YL
Soit X un espace topologique et soit C une composante connexe par arcs de X. Si et sont des points de C, l’espace topologique s’identifie à l’espace topologique , de sorte que l’ensemble s’identifie à l’ensemble . Ainsi, le groupoïde fondamental s’identifie au sous-groupoïde plein de ayant C pour ensemble de points. En particulier, pour tout point de C, le groupe s’identifie au groupe .
Remarque 3 01YM
Soit X un espace topologique et soient des points de X. L’application de dans est continue (III, p. 258, corollaire de la prop. 2). On prendra garde que l’application de composition qui s’en déduit n’est pas nécessairement continue lorsqu’on munit les ensembles et des topologies quotient (cf. TG, I, p. 35 et III, p. 259). Cependant, pour tout et tout , les applications partielles de dans et de dans sont des homéomorphismes. En effet, soit un chemin de classe . L’application est une application continue de dans . L’application s’en déduit par passage aux quotients, donc est continue. Il en est de même de l’application de dans . Ces deux applications étant réciproques l’une de l’autre, ce sont des homéomorphismes. On raisonne de façon analogue pour l’application . Voir aussi IV, p. 374.
2. Fonctorialité du groupoïde de Poincaré
Soient X, Y des espaces topologiques et soit une application continue. L’application est une application continue, notée , de Λ(X) = dans Λ(Y) = (I, p. 132, lemme). Elle définit par passage aux sous-ensembles des applications continues
pour ,
pour et
Pour , l’application est aussi notée . Par passage aux composantes connexes par arcs (III, p. 290), on déduit de l’application une application
Soient des points de X et soient des chemins ; par définition de la juxtaposition des chemins, on a
Par passage aux classes d’homotopie stricte, il en résulte la relation
pour tout et tout . Ainsi, l’application continue et les applications , pour et X, définissent un morphisme du groupoïde dans le groupoïde (II, p. 161, déf. 3). On le note et on l’appelle le morphisme de groupoïdes de Poincaré déduit de l’application continue . En particulier, si est un point de X, l’application est un homomorphisme du groupe dans le groupe ; cet homomorphisme se note aussi .
Remarque 1 01YN
L’homomorphisme est continu si l’on munit les ensembles et de la topologie quotient de la topologie de la convergence compacte sur et .
Pour simplifier l’écriture, si et , on écrira parfois l’élément de .
Soient X, Y, Z des espaces topologiques, soient des applications continues. Pour tout chemin dans X, on a . Il en résulte que l’on a
Soient X et Y des espaces topologiques, soient et des applications continues de X dans Y et soit une homotopie reliant à . L’application de dans X (III, p. 257, prop. 1) étant continue, il en est de même de l’application de dans Y donnée par . Par suite, l’application est une application continue de dans (loc. cit.). L’application Σ est une homotopie reliant l’application à l’application . Par restriction aux espaces de lacets, l’application Σ induit une homotopie reliant à . Soit un point de X ; supposons que l’homotopie soit une homotopie pointée en et posons . L’application Σ induit alors une application continue de dans qui est une homotopie pointée en , reliant l’application à l’application .
Proposition 3 01YO
Soient X et Y des espaces topologiques, et des applications continues de X dans Y et soit Y une homotopie reliant à . Soit un point de X ; posons , et notons la classe du chemin défini par pour . Pour tout , on a .
Soit un lacet de X en et soit sa classe d’homotopie stricte. Posons et ; ce sont les classes d’homotopie stricte de et . Pour , posons . Pour tout , on a et . La relation résulte donc du lemme suivant.
Lemme 1 01YP
Soit Y un espace topologique et soit une application continue. Pour , posons , et . Les chemins et sont strictement homotopes.
Notons le chemin dans obtenu en juxtaposant les chemins et ; notons le chemin dans obtenu en juxtaposant les chemins et . Les chemins et ont même origine et même terme . L’application de dans est une homotopie stricte reliant à . On a et ; ces deux chemins sont donc strictement homotopes.
Corollaire 1 01YQ
Soient X et Y des espaces topologiques et soit un point de X. Soient et des applications continues de X dans Y. S’il existe une homotopie pointée en reliant à , on a .
Soit une homotopie pointée en reliant à . Avec les notations de la prop. est la classe d’un chemin constant d’image . L’assertion en résulte.
Corollaire 2 01YR
Soient X et Y des espaces topologiques et soit Y une homéotopie. Pour tout point de X, l’homomorphisme
est un isomorphisme.
Soit une application continue de Y dans X, réciproque à homotopie près de . Soit un point de X. Il résulte de la prop. 3 appliquée aux applications homotopes Id et que l’application est un isomorphisme du groupe sur le groupe . Puisque
l’homomorphisme est injectif et l’homomorphisme est surjectif. Comme l’application est aussi une homéotopie, l’homomorphisme est injectif ; c’est donc un isomorphisme. Par suite, est un isomorphisme.
Exemple 01YS
Soit G un groupe topologique, soit son élément neutre. Pour tout point de G, les translations à gauche et à droite, et , sont des homéomorphismes de G sur lui-même (TG, III, p. 2) qui appliquent sur . D’après le corollaire 2, elles induisent des isomorphismes de sur . Ces isomorphismes ne sont pas nécessairement égaux (IV, p. 459, exerc. 1).
Corollaire 3 01YT
Soit X un espace topologique homéotope à un point. Pour tout point de X, le groupe est réduit à l’élément neutre.
Le cor. 3 s’applique en particulier quand X est l’espace numérique à dimensions et plus généralement quand X est une partie de l’espace qui est étoilée (III, p. 234) par rapport à un de ses points.
Proposition 4 01YU
Soit X l’espace produit d’une famille d’espaces topologiques. Le morphisme du groupoïde dans le produit des groupoïdes , pour , défini par la famille de morphismes (pr)) est un isomorphisme.
Notons ce morphisme de groupoïdes. L’application qui s’en déduit par passage aux sommets est l’application identique . Soient et deux points de X. Notons l’application de dans déduite de . Si pour tout est un chemin reliant à , l’application est un chemin dans X reliant à (TG, I, p. 25, prop. 1). Cela prouve que est surjective. Soient et deux chemins dans X reliant à . Supposons qu’il existe pour tout une homotopie stricte reliant pr à pr. Alors, l’application de dans X est une homotopie stricte reliant à loc. cit.). Cela prouve que est injective.
Corollaire 01YV
Soit un point de X. L’application
déduite des applications (pr) est un isomorphisme de groupes.
Cet isomorphisme est dit canonique. Dans la suite, nous identifierons souvent à au moyen de cet isomorphisme.
Remarque 2 01YW
Soit une famille d’espaces topologiques. Notons X l’espace topologique produit et soit un point de X.
Pour tout , soit l’application telle que, pour , pr et, pour tout distinct de , pr . L’application est continue et l’application s’identifie à l’injection canonique du facteur dans le groupe produit de la famille cf. A, I, p. 45).
Supposons que l’ensemble J soit fini et, pour tout , soit un élément de . L’élément de est le composé des classes de lacets , ces classes étant deux à deux permutables.
Remarque 3 01YX
Soit une famille d’espaces topologiques. Notons X l’espace topologique produit et soit un point de X.
Munissons les ensembles et de la topologie quotient de la topologie de la convergence compacte sur les espaces et . L’isomorphisme est alors un homéomorphisme. Il est continu (III, p. 294, remarque 1). La topologie de la convergence compacte sur Λ(X) est engendrée par les parties de la forme , où K est une partie compacte de et U un ouvert de X. Pour , soit un ouvert de , tels que . Alors (pr) contient . Cela montre que les applications (pr) sont ouvertes, et les applications (pr) sont aussi ouvertes. Comme elles sont surjectives, l’application est ouverte (TG, I, p. 34, prop. 8). Étant continue et bijective, c’est un homéomorphisme (TG, I, p. 30, exemple 2).
Proposition 5 01YY
Soit X un espace topologique et soit une famille croissante de parties de X, indexée par un ensemble ordonné filtrant I, telle que toute partie quasi-compacte de X soit contenue dans l’un des . Le morphisme de groupoïdes canonique
lim,
déduit des injections canoniques de dans X, est un isomorphisme.
Si , notons le morphisme de groupoïdes déduit de l’injection de dans . Comme l’application déduite de par passage aux sommets est l’injection et que les recouvrent X, l’application déduite de par passage aux sommets est bijective.
Soient et des points de X et soit un chemin reliant à dans X. L’image de est une partie quasi-compacte de X (TG, I, p. 62, th. 2), car est compact. Il existe donc un élément tel que l’image de soit contenue dans . Par suite, l’application déduite de par passage aux ensembles de flèches est surjective.
Soit , soient et des points de , soient des chemins reliant à dans ; soit une homotopie stricte reliant à dans X. Comme est compact, est une partie quasi-compacte de X (loc. cit.) et il existe un élément tel que l’image de soit contenue dans . Les chemins et sont strictement homotopes dans ; a fortiori, les classes de chemins et ont même image dans lim. Par suite, est injectif.
Corollaire 01YZ
Soit un point de X et soit J l’ensemble des tels que . L’homomorphisme canonique
lim
est bijectif.
Remarque 4 01Z0
La proposition et son corollaire s’appliquent en particulier lorsque est une famille croissante de parties de X indexée par un ensemble ordonné filtrant I telle que les intérieurs des recouvrent X.
3. Lacets librement homotopes
Définition 4 01Z1
Soit X un espace topologique et soient et deux lacets dans X. On appelle homotopie libre reliant à une homotopie reliant à telle que pour tout . On dit que est librement homotope à s’il existe une homotopie libre reliant à .
Les homotopies libres reliant à correspondent aux chemins reliant à dans l’espace Ω(X) des lacets de X. Par suite, la relation « est librement homotope à » est une relation d’équivalence dans Ω(X) dont les classes d’équivalence sont les composantes connexes par arcs de Ω(X).
Remarque 01Z2
Soit l’application canonique de sur (TG, V, p. 2). L’application est un homéomorphisme de sur Ω(X), d’où, par passage aux composantes connexes par arcs, une bijection de l’ensemble (III, p. 230) sur l’ensemble des classes d’homotopie libre de lacets dans X.
Proposition 6 01Z3
Soit X un espace topologique connexe par arcs et soit un point de X.
a) Tout lacet dans X est librement homotope à un lacet en . Plus précisément, si est un lacet en et un chemin d’origine et de terme est librement homotope au lacet en .
b) Deux lacets dans X en sont librement homotopes si et seulement si leurs classes d’homotopie stricte sont conjuguées dans le groupe .
Démontrons a). Pour tout , notons le chemin dans X défini par pour ; son origine est . Comme l’application est continue, l’application de dans est continue (III, p. 257, prop. 1). L’application est alors un chemin dans Ω(X) (III, p. 257, prop. 2) reliant à , d’où a).
Soient et deux lacets dans X en . Si leurs classes d’homotopie stricte sont conjuguées dans , il existe un lacet en tel que soit strictement homotope au lacet . Il résulte de a) que et sont librement homotopes. Réciproquement, supposons qu’il existe une homotopie libre reliant à . Posons , on a aussi et est un lacet en . D’après le lemme 1 de III, p. 295, les lacets et sont strictement homotopes. Les classes d’homotopie stricte de et sont donc conjuguées dans .
Scholie 01Z4
Soit X un espace topologique connexe par arcs et soit un point de X. La proposition 6 permet de définir une bijection canonique de l’ensemble des classes d’homotopie libre de lacets dans X sur l’ensemble des classes de conjugaison dans .
Exercices
See the exercises for § 3.