Bourbaki

§ 6. Propriétés spectrales des endomorphismes des espaces de Banach

Sauf mention du contraire, les espaces vectoriels considérés dans ce paragraphe sont des espaces vectoriels sur C\mathbf{C}. Le spectre d’un endomorphisme d’un espace normable complet E est le spectre relatif à l’algèbre unifère L(E)(\mathscr{L}(E) (cf. no7^o7 de I, p. 127).

1. Points isolés et points sensibles du spectre

Soit E un espace normable complet et soit uu un endomorphisme de E. Soit λ\lambda un point isolé du spectre de uu. On rappelle qu’on note eλ(u)e_{\lambda}(u) le projecteur spectral associé à uu et à l’ensemble fermé et ouvert {λ}\{\lambda \} du spectre de uu (no3^o3 de I, p. 131). L’endomorphisme u−λ1Eu-\lambda 1_E induit un automorphisme de Ker(eλ(u)e_{\lambda}(u)) et un endomorphisme quasi-nilpotent de Im(eλ(u)e_{\lambda}(u)) ((loc. cit.).

Définition 1 02UE

On dit que λ\lambda est de multiplicité spectrale finie pour uu si le projecteur spectral eλ(u)e_{\lambda}(u) est de rang fini ; dans ce cas, l’entier mλ(u)=m_{\lambda}(u) = dim(Im(eλ(u)e_{\lambda}(u))) s’appelle la multiplicité spectrale de λ\lambda pour uu.

Définition 2 02UF

On appelle points sensibles du spectre de uu les points isolés de Sp(uu) de multiplicité spectrale finie. L’ensemble des points sensibles de Sp(uu) s’appelle le spectre sensible de uu et se note Sps(u)_s(u).[^1] On appelle spectre essentiel de uu et on note Spe(u)_e(u) l’ensemble complémentaire Sp(uu) - Sps(u)_s(u).

Comme l’ensemble Sps(u)_s(u) se compose de points isolés de Sp(uu), il est ouvert dans Sp(uu), discret, et dénombrable (III, p. 78, lemme 3) ; il est aussi borné. L’ensemble Spe(u)_e(u) est fermé dans Sp(uu), donc compact.

D’après la prop. 14 de III, p. 54, les points sensibles du spectre de uu sont les nombres complexes λ\lambda tels que u−λ1Eu-\lambda 1_E soit un endomorphisme de Riesz de E qui n’est pas un automorphisme de E.

Pour tout nombre complexe λ\lambda, on note Nλ(u)N_{\lambda}(u) et Iλ(u)I_{\lambda}(u) le nilespace et le conilespace de l’endomorphisme u−λ1Eu-\lambda 1_E de E. Puisque E est un espace de Fréchet, u−λ1Eu-\lambda 1_E est un endomorphisme de Riesz si et seulement si Nλ(u)N_{\lambda}(u) est de dimension finie et Iλ(u)I_{\lambda}(u) est de codimension finie (prop. 13 de III, p. 53) ; lorsque c’est le cas, u−λ1Eu-\lambda 1_E est inversible si et seulement si Nλ(u)N_{\lambda}(u) est réduit à 0 (III, p. 47, prop. 6). Les points sensibles du spectre de uu sont donc les nombres complexes λ\lambda tels que Nλ(u)N_{\lambda}(u) soit de dimension finie non nulle et Iλ(u)I_{\lambda}(u) soit de codimension finie dans E (III, p. 54, prop. 14). La multiplicité spectrale mλ(u)m_{\lambda}(u) de λ\lambda est alors la dimension de Nλ(u)N_{\lambda}(u), l’endomorphisme u−λ1Eu-\lambda 1_E définit par restriction un automorphisme de Iλ(u)I_{\lambda}(u) et un endomorphisme nilpotent de Nλ(u)N_{\lambda}(u). Comme Nλ(u)N_{\lambda}(u) n’est pas réduit à 0, il en découle que λ\lambda est une valeur propre de uu. Le plus petit entier n⩾1n\geqslant 1 tel que Ker((u−λ1Eu-\lambda 1_E)n^n) soit égal à Nλ(u)N_{\lambda}(u) est l’ordre du pôle de la résolvante de uu au point λ\lambda (no3^o3 de I, p. 131), qui est majoré par mλ(u)m_{\lambda}(u).

En particulier, on a donc démontré :

Proposition 1 02UG

Les points sensibles du spectre de uu sont des valeurs propres de multiplicité spectrale finie.

Le spectre essentiel de uu se compose des nombres complexes λ\lambda tels que u−λ1Eu-\lambda 1_E ne soit pas un endomorphisme de Riesz de E. En particulier, si uu est compact, alors tout λ∈\lambda \in Sp(uu)−{0}-\{0\} est un point sensible du spectre (cor. 2 de III, p. 77).

Proposition 2 02UH

Soient E un espace normable complet et uu un endomorphisme de E. Soit H une partie finie de Sps(u)_s(u). L’ensemble H est ouvert et fermé dans Sp(uu). Le projecteur spectral eH(u)e_H(u) est de rang fini, a pour image ∑λ∈HNλ(u)\sum_{\lambda\in H}N_{\lambda}(u) et pour noyau ⋂λ∈HIλ(u)\bigcap_{\lambda\in H}I_{\lambda}(u).

Cela résulte du no3^o3 de I, p. 131 puisque, pour tout λ∈\lambda \in Sps(u)_s(u), les sous-espaces Nλ(u)N_{\lambda}(u) et Iλ(u)I_{\lambda}(u) sont respectivement l’image et le noyau du projecteur spectral eλ(u)e_{\lambda}(u).

Corollaire 1 02UI

Soit V un voisinage de Spe(u)_e(u).

a) Il existe une décomposition de E en somme directe topologique F⊕F\oplus G telle que F soit de dimension finie, que F et G soient stables par tout endomorphisme permutable à uu, et que le spectre de l’endomorphisme de G déduit de uu soit contenu dans V ;

b) Supposons V non vide. Il existe un élément vv du bicommutant de uu dans L(E)\mathscr{L}(E) dont le spectre est contenu dans V et tel que v−uv-u soit de rang fini.

Posons H = Sp(uu)∩(C−V˚)\cap (\mathbf{C}-\mathring{V}). L’ensemble H est contenu dans Sps(u)_s(u), donc est discret ; comme il est fermé dans l’espace compact Sp(uu), il est fini. On peut prendre pour F et G l’image et le noyau du projecteur spectral eH(u)e_H(u) (prop. 2).

Supposons que V n’est pas vide. Soit μ∈V\mu\in V et notons vv l’endomorphisme de E qui coïncide avec l’homothétie de rapport μ\mu dans F et avec uu dans G. Son spectre est contenu dans {μ}∪\{\mu\} \cup (Sp(uu) - H), donc dans V, et v−uv-u est de rang fini puisque F est de dimension finie.

Pour toute partie compacte S de C\mathbf{C}, on note O(S)\mathscr{O}(S) l’algèbre des germes de fonctions holomorphes au voisinage de S et à valeurs dans C\mathbf{C} (I, p. 49, §4, no1^o1).

Corollaire 2 02UJ

Soit f∈Of\in \mathscr{O}(Sp(uu)) et soit μ\mu un nombre complexe. Soit H l’ensemble des λ∈\lambda \in Sp(uu) tels que f(λ)=μf(\lambda ) =\mu. Alors μ\mu est un point sensible du spectre de f(u)f(u) si et seulement si H est fini, non vide, et contenu dans le spectre sensible de uu. Sous ces conditions, le projecteur spectral eμ(f(u))e_\mu(f(u)) est égal au projecteur eH(u)e_H(u) associé à uu et H. On a

Nμ(f(u))=⨁λ∈HNλ(u),Iμ(f(u))=⋂λ∈HIλ(u) N_\mu(f(u)) =\bigoplus_{\lambda\in H}N_{\lambda}(u),I_\mu(f(u)) =\bigcap_{\lambda\in H}I_{\lambda}(u)

et la multiplicité spectrale de μ\mu pour f(u)f(u) est la somme des multiplicités spectrales des éléments de H, c’est-à-dire

mμ(f(u))=∑λ∈Hmλ(u) m_\mu(f(u)) =\sum_{\lambda\in H}m_{\lambda}(u)

Le nombre complexe μ\mu appartient à ff(Sp(uu)), et donc au spectre de f(u)f(u) (prop. 8 de I, p. 75), si et seulement si H n’est pas vide. On a alors eμ(f(u))=eH(u)e_\mu(f(u)) =e_H(u) (no1^o1 de I, p. 127). Les autres assertions s’en déduisent par la prop. 2.

Exemple 1 02UK

Soient E un espace vectoriel de dimension finie et uu un endomorphisme de E. Le spectre de uu est fini et coïncide avec Sps(u)_s(u). Ses éléments sont les racines du polynôme caractéristique χu\chi_u de uu; ce sont les valeurs propres de uu. La multiplicité spectrale mλ(u)m_{\lambda}(u) d’un élément λ∈\lambda \in Sp(uu) est la multiplicité de λ\lambda comme racine du polynôme χu\chi_u (A, VII, p. 36, cor.). D’après le cor. 2 ci-dessus, on a

χf(u)(T)=∏λ∈Sp(u)(T−f(λ))mλ \chi_{f(u)}(T) =\prod_{\lambda\in Sp(u)}(T-f(\lambda ))^{m_{\lambda}}

pour tout f∈Of\in \mathscr{O}(Sp(uu)). Cela généralise la prop. 10 de A, VII, p. 36.

Exemple 2 02UL

Soient X une partie compacte de C\mathbf{C} et C(X)\mathscr{C}(X) l’espace de Banach des fonctions continues sur X à valeurs complexes. Notons uu l’endomorphisme de C(X)\mathscr{C}(X) qui à f∈C(X)f\in \mathscr{C}(X) associe la fonction z↦zf(z)z\mapsto zf(z) de C(X)\mathscr{C}(X). Le spectre de uu est égal à X, ses points sensibles sont les points isolés de X et leurs multiplicités spectrales sont égales à 1.

2. Une partition du spectre

Notons Z‾\overline{\mathbf{Z}} le sous-ensemble Z∪{−∞,+∞}\mathbf{Z}\cup \{-\infty ,+\infty \} de R‾\overline{\mathbf{R}}. Si uu est une application linéaire dont le noyau ou le conoyau est de dimension finie, on appelle indice de uu l’élément ind(uu) de Z‾\overline{\mathbf{Z}} défini par

ind(uu) == dim Coker(uu)−- dim Ker(uu)

(cf. no6^o6 de III, p. 67).

Définition 3 02UM

Soient E un espace normable complet et uu un endomorphisme de E. Pour tout n∈Z‾n\in \overline{\mathbf{Z}}, on note Spn(u)_n(u) l’ensemble des nombres complexes λ∈\lambda \in Spe(u)_e(u) tels que u−λ1Eu-\lambda 1_E soit un morphisme strict, dont le noyau ou le conoyau est de dimension finie, et dont l’indice est nn. On note Spω(u)_{\omega}(u) le complémentaire dans Spe(u)_e(u) de l’union des sous-ensembles Spn(u)_n(u) pour n∈Zn\in \mathbf{Z}.

Les ensembles Sps(u)_s(u), Spn(u)_n(u) pour n∈Z‾n\in \overline{\mathbf{Z}} et Spω(u)_{\omega}(u) forment une partition du spectre de uu.

Tout endomorphisme de E dont le conoyau est de dimension finie est strict (III, p. 52, lemme 6). Les endomorphismes de Fredholm de E sont les endomorphismes de E dont le noyau et le conoyau sont de dimension finie (III, p. 52, prop. 11). L’ensemble C−\mathbf{C}- Spe(u)_e(u) se compose des λ∈C\lambda \in \mathbf{C} tels que u−λ1Eu-\lambda 1_E soit un endomorphisme de Riesz de E, et un tel endomorphisme est un endomorphisme de Fredholm de E d’indice 0.

Par suite, pour λ∈C\lambda \in \mathbf{C} et pour n∈Z−{0}n\in \mathbf{Z}-\{0\}, on a :

λ∈C−\lambda \in \mathbf{C}- Sp(uu)⇐⇒u−λ1E\Leftarrow \Rightarrow u-\lambda 1_E est un automorphisme ;

λ∈\lambda \in Sps(u)⇐⇒u−λ1E_s(u)\Leftarrow \Rightarrow u-\lambda 1_E est un endomorphisme de Riesz, mais

n’est pas un automorphisme ;

λ∈\lambda \in Sp0(u)⇐⇒u−λ1E_0(u)\Leftarrow \Rightarrow u-\lambda 1_E est un endomorphisme de Fredholm

d’indice 0 de E mais n’est pas un endomorphisme de Riesz de E ;

λ∈\lambda \in Spn(u)⇐⇒u−λ1E_n(u)\Leftarrow \Rightarrow u-\lambda 1_E est un endomorphisme de Fredholm

(n≠0)(n\not = 0) d’indice nn de E ;

λ∈\lambda \in Sp−∞(u)⇐⇒u−λ1E_{-\infty}(u)\Leftarrow \Rightarrow u-\lambda 1_E est strict, son noyau est de dimension

infinie et son conoyau est de dimension finie ; λ∈\lambda \in Sp+∞(u)⇐⇒u−λ1E_{+\infty}(u)\Leftarrow \Rightarrow u-\lambda 1_E est strict, son noyau est de dimension

finie et son conoyau est de dimension infinie ; λ∈\lambda \in Spω(u)⇐⇒_{\omega}(u)\Leftarrow \Rightarrow soit u−λ1Eu-\lambda 1_E n’est pas strict, soit son noyau

et son conoyau sont de dimension infinie.

Remarque 02UN

Notons π\pi l’homomorphisme canonique de L(E)\mathscr{L}(E) sur l’algèbre de Calkin C\mathscr{C}alk(E) de E (cf. no4^o4 de III, p. 75). Le spectre de π(u)\pi (u) relativement à l’algèbre C\mathscr{C}alk(E) est parfois appelé le spectre stable de uu. Ses éléments sont les nombres complexes λ\lambda tels que u−λ1Eu-\lambda 1_E ne soit pas un endomorphisme de Fredholm de E (cor. 1 du th. 3 de III, p. 73). Il est donc égal à Spω(u)∪_{\omega}(u)\cup Sp−∞(u)∪_{-\infty}(u)\cup Sp+∞(u)_{+\infty}(u).

Soit A l’ensemble des endomorphismes de E permutables à uu. L’adhérence B de π(A)\pi (A) dans C\mathscr{C}alk(E) est une algèbre normable complète et le spectre de π(u)\pi (u) relativement à B est le spectre essentiel Spe(u)_e(u) de uu (III, p. 77, prop. 3). D’après le cor. de la prop. 6 de I, p. 28, appliqué à la sous-algèbre B de C\mathscr{C}alk(E), l’ensemble Spe(u)_e(u) est la réunion de Spω(u)∪_{\omega}(u)\cup Sp−∞(u)∪_{-\infty}(u)\cup Sp+∞(u)_{+\infty}(u) et de certaines composantes connexes bornées de son complémentaire.

Théorème 1 02UO

Soient E un espace normable complet et uu un endomorphisme de E.

a) L’ensemble Spω(u)_{\omega}(u) est compact. Il n’est pas vide si E est de dimension infinie;

b) Soit n∈Z‾n\in \overline{\mathbf{Z}}. L’ensemble Spn(u)_n(u) est réunion d’une famille de composantes connexes bornées de C−\mathbf{C}- Spω(u)_{\omega}(u). Il est ouvert dans C\mathbf{C}, et sa frontière dans C\mathbf{C} est contenue dans Spω(u)_{\omega}(u).

L’ensemble C−\mathbf{C}- Spω(u)_{\omega}(u) se compose des nombres complexes λ∈C\lambda \in \mathbf{C} tels que u−λ1Eu-\lambda 1_E soit un morphisme strict, dont le noyau ou le conoyau est de dimension finie. D’après les prop. 11 de III, p. 67 et 13 de III, p. 70, il est ouvert. L’ensemble Spω(u)_{\omega}(u) est donc fermé. Comme il est borné, il est compact.

Démontrons b). Soit n∈Z‾n\in \overline{\mathbf{Z}}. L’ensemble Spn(u)_n(u) est contenu dans C−\mathbf{C}-Spω(u)_{\omega}(u). Soit U une composante connexe de C−\mathbf{C}- Spω(u)_{\omega}(u) qui rencontre Spn(u)_n(u). L’application λ↦\lambda \mapsto ind(u−λ1Eu-\lambda 1_E) de C−\mathbf{C}- Spω(u)_{\omega}(u) dans Z‾\overline{\mathbf{Z}} étant localement constante (cor. 1 de la prop. 12 de III, p. 68 et cor. 1 de la prop. 13 de III, p. 70), l’indice de u−λ1Eu-\lambda 1_E est égal à nn pour tout λ∈U\lambda \in U. Si n≠0n\not = 0, cela implique que U est contenu dans Spn(u)_n(u). Si n=0n= 0, remarquons que l’ensemble U est une composante connexe de C−\mathbf{C}- (Spω(u)∪_{\omega}(u)\cup Sp−∞(u)∪_{-\infty}(u)\cup Sp+∞(u)_{+\infty}(u)). Puisque U rencontre Sp0(u)_0(u) et donc Spe(u)_e(u), il résulte alors de la remarque 2 que l’ensemble U est contenu dans Spe(u)_e(u), et par suite dans Sp0(u)_0(u). On conclut dans tous les cas que Spn(u)_n(u) est la réunion des composantes connexes de C−\mathbf{C}- Spω(u)_{\omega}(u) qui rencontrent Spn(u)_n(u). Celles-ci sont nécessairement bornées puisque l’ensemble Sp(uu) est borné. Par suite, Spn(u)_n(u) est ouvert dans C\mathbf{C} et sa frontière est contenue dans Spω(u)_{\omega}(u). Cela démontre b).

Supposons finalement que l’ensemble Spω(u)_{\omega}(u) est vide. D’après b), chacun des ensembles Spn(u)_n(u), pour n∈Z‾n\in \overline{\mathbf{Z}}, est alors vide. On a donc Sp(uu) == Sps(u)_s(u). Le spectre de uu est par conséquent discret et compact, donc fini, et comme tous ses points sont de multiplicité spectrale finie, l’espace vectoriel E est de dimension finie (III, p. 83, prop. 2). Cela termine la démonstration de a).

Corollaire 02UP

a) Soit Ω la composante connexe non bornée de C−\mathbf{C}- Spω(u)_{\omega}(u). On a Ω∩\Omega \cap Sp(uu)⊂\subset Sps(u)_s(u);

b) Tout point adhérent à Sps(u)_s(u) qui n’appartient pas à Sps(u)_s(u) appartient à Spω(u)_{\omega}(u).

L’assertion a) est une conséquence directe de l’assertion b) du th. 1. Soit λ\lambda un point adhérent à Sps(u)_s(u) qui n’appartient pas à Sps(u)_s(u). Il appartient au spectre de uu, puisque celui-ci est fermé. Il n’appartient à aucun des ensembles Spn(u)_n(u), pour n∈Z‾n\in \overline{\mathbf{Z}}, puisque ceux-ci sont ouverts (loc. cit.) et disjoints de Sps(u)_s(u). On a donc λ∈\lambda \in Spω(u)_{\omega}(u), d’où b).

Proposition 3 02UQ

Soient E et F des espaces normables complets, u:E→Fu: E\rightarrow F et v:F→Ev: F\rightarrow E des applications linéaires continues.

a) Les traces sur C−{0}\mathbf{C}-\{0\} des ensembles Sp(v∘uv\circ u) et Sp(u∘vu\circ v) ((resp. Sps(v∘u)_s(v\circ u) et Sps(u∘v)_s(u\circ v), resp. Spn(v∘u)_n(v\circ u) et Spn(u∘v)_n(u\circ v) pour n∈Z‾n\in \overline{\mathbf{Z}}, resp. Spω(v∘u)_{\omega}(v\circ u) et Spω(u∘v))_{\omega}(u\circ v)) sont égales ;

b) Soit λ\lambda un élément de Sps(v∘u)_s(v\circ u) distinct de 0. Les multiplicités spectrales de λ\lambda pour v∘uv\circ u et pour u∘vu\circ v sont égales.

Soit μ\mu un nombre complexe non nul et soit n∈Z‾n\in \overline{\mathbf{Z}}. Pour que μ1E−v∘u\mu1_E-v\circ u soit un automorphisme (resp. un endomorphisme de Riesz, resp. un morphisme strict dont le noyau ou le conoyau est de dimension finie et dont l’indice est nn), il faut et il suffit que μ1F−u∘v\mu1_F-u\circ v en soit un (III, p. 49, prop. 10). L’assertion a) résulte alors des définitions.

Soit λ\lambda un point de Sps(v∘u)_s(v\circ u) distinct de 0. On a

dim Ker((λ1E−v∘u\lambda 1_E-v\circ u)n^n) == dim Ker((λ1F−u∘v\lambda 1_F-u\circ v)n^n)

pour tout n⩾0(n\geqslant 0 (loc. cit.), donc les multiplicités spectrales de λ\lambda pour v∘uv\circ u et u∘vu\circ v sont égales.

3. Spectre du transposé d’un endomorphisme

Proposition 4 02UR

Soient E un espace normable complet, E′E' l’espace dual de E et uu un endomorphisme de E.

a) On a Sps(u)=_s(u) = Sps(tu)_s(^tu), Spn(u)=_n(u) = Sp−n(tu)_{-n}(^tu) pour tout n∈Z‾n\in \overline{\mathbf{Z}} et Spω(u)=Spω(tu)_{\omega}(u) = Sp_{\omega}(^tu);

b) Tout point de Sps(u)_s(u) a même multiplicité spectrale pour uu et pour tu^tu.

L’assertion a) de la prop. 3 de I, p. 131 démontre que Sp(uu) == Sp(tu^tu), et l’assertion c) de loc. cit. implique que Sps(u)=_s(u) = Sps(tu)_s(^tu) et que l’assertion b) est valide.

Pour tout λ∈C\lambda \in \mathbf{C}, le lemme 4 de III, p. 69 implique que u−λ1Eu-\lambda 1_E est un morphisme strict si et seulement si tu−λ1E′^tu-\lambda 1_{E'} en est un, et que

dim Coker(t(u−λ1E)^t(u-\lambda 1_E)) == dim Ker(u−λ1Eu-\lambda 1_E)

dim Ker(t(u−λ1E)^t(u-\lambda 1_E)) == dim Coker(u−λ1Eu-\lambda 1_E)

dans Z‾\overline{\mathbf{Z}}. L’assertion a) en résulte, compte tenu des définitions des diverses parties du spectre (déf. 3 de III, p. 85).

4. Perturbation par un opérateur compact

Théorème 2 02US

Soient E un espace normable complet, uu un endomorphisme de E et hh un endomorphisme compact de E. On a Spω(u+h)=_{\omega}(u+h) = Spω(u)_{\omega}(u) et Spn(u+h)=_n(u+h) = Spn(u)_n(u) pour tout n∈Z‾−{0}n\in \overline{\mathbf{Z}}-\{0\}.

Soit λ∈C\lambda \in \mathbf{C}. Pour que u+h−λ1Eu+h-\lambda 1_E soit un morphisme strict dont le noyau (resp. le conoyau) est de dimension finie, il faut et il suffit que u−λ1Eu-\lambda 1_E le soit, d’après le th. 1 de III, p. 72 (resp. le th. 2 de III, p. 73).

Les égalités

Sp−∞(u+h)=_{-\infty}(u+h) = Sp−∞(u)_{-\infty}(u), Sp+∞(u+h)=_{+\infty}(u+h) = Sp+∞(u)_{+\infty}(u),

Spω(u+h)=_{\omega}(u+h) = Spω(u)_{\omega}(u)

en résultent. Par ailleurs, on a Spn(u+h)=_n(u+h) = Spn(u)_n(u) d’après le th. 3 de III, p. 73 pour tout n∈Z−{0}n\in \mathbf{Z}-\{0\}.

Corollaire 02UT

Supposons que la composante connexe non bornée du complémentaire de Spω(u)_{\omega}(u) contienne 0. Alors u+hu+h est un endomorphisme de Riesz de E.

On a Spω(u+h)=_{\omega}(u+h) = Spω(u)_{\omega}(u) (th. 2), donc 0 appartient à la composante connexe non bornée de C−\mathbf{C}- Spω(u+h)_{\omega}(u+h). D’après le cor. du th. 1 de III, p. 87, ou bien 0 n’appartient pas au spectre de u+hu+h, ou bien c’est un point sensible de ce spectre. Dans les deux cas, u+hu+h est un endomorphisme de Riesz de E.

5. Spectre d’un opérateur compact

Lemme 1 02UU

Soit E un espace vectoriel topologique séparé de dimension ⩾2\geqslant 2 sur R\mathbf{R} et soit X une partie dénombrable de E. L’ensemble complémentaire E - X est connexe.

Supposons d’abord que E est de dimension 2. On peut supposer que E=R2E =\mathbf{R}^2 muni de la norme euclidienne (EVT, I, p. 14, th. 2). Puisque X est dénombrable, il existe un nombre réel r∈R+∗r\in \mathbf{R}_+^* tel que le cercle C de centre 0 et de rayon rr ne rencontre pas X. Soit x∈Ex\in E - X ; si x∉Cx \notin C, il existe un point y∈Cy\in C tel que la droite LxL_x joignant xx et yy ne rencontre pas X, puisque X est dénombrable. L’ensemble E - X est la réunion de C, qui est connexe, et des ensembles connexes Lx∪CL_x\cup C pour x∈Ex\in E- (X∪C)(X\cup C); ces ensembles contiennent tous C, et donc E- X est connexe (TG, I, p. 81, prop. 2).

Considérons le cas général. En remplaçant X par X−xX-x pour un élément x∈Ex\in E - X, on se ramène au cas où 0∉X0\notin X. Comme E - X est la réunion des ensembles F - (X∩F)(X\cap F) lorsque F parcourt l’ensemble des sous-espaces de dimension 2 de E, et que ceux-ci sont connexes d’après le cas précédent et contiennent 0, l’ensemble E - X est connexe (loc. cit.).

Lemme 2 02UV

Soit S⊂CS\subset \mathbf{C} un ensemble infini, discret, borné et fermé dans C−{0}\mathbf{C}-\{0\}. Alors S est l’ensemble des valeurs d’une suite (λn)n∈N(\lambda_n)_{n\in\mathbf{N}} de nombres complexes non nuls, deux à deux distincts, telle que la suite (∣λn∣)n∈N(|\lambda_n|)_{n\in\mathbf{N}} soit décroissante et converge vers 0.

Pour tout entier i⩾1i\geqslant 1, l’ensemble AiA_i des nombres complexes λ∈S\lambda \in S tels que ∣λ∣⩾1i|\lambda |\geqslant \frac{1}{i} est compact et discret dans C\mathbf{C}, donc fini. Notons aia_i son cardinal. Comme S est infini, la suite (ai)(a_i) tend vers +∞+\infty. Posons A0=∅A_0=\emptyset et a0=0a_0= 0. Pour tout i⩾1i\geqslant 1, choisissons une bijection n↦λnn\mapsto \lambda_n de l’intervalle [ai−1,ai[[a_{i-1}, a_i[ de N\mathbf{N} sur Ai−Ai−1A_i-A_{i-1} telle que l’application n↦∣λn∣n\mapsto |\lambda_n| soit décroissante sur [ai−1,ai[[a_{i-1}, a_i[. La suite (λn)n∈N(\lambda_n)_{n\in\mathbf{N}} vérifie les propriétés demandées.

Soit E un espace normable complet de dimension infinie. L’algèbre Lc(E)\mathscr{L}^c(E) est une sous-algèbre non unifère de L(E)\mathscr{L}(E). Rappelons que pour tout endomorphisme compact u∈Lcu\in \mathscr{L}^c(E), le spectre SpLc(E)′(u)'_{\mathscr{L}^c(E)}(u) est le spectre de uu relativement à la sous-algèbre unifère Lc(E)⊕C1E\mathscr{L}^c(E)\oplus \mathbf{C}1_E de L(E)(\mathscr{L}(E) (I, p. 4, no4^o4).

Proposition 5 02UW

Soit E un espace normable complet et soit uu un endomorphisme compact de E. Tout élément de Sps(u)_s(u) est une valeur propre de multiplicité spectrale finie. De plus :

a) Si E est de dimension finie, alors Sp(uu) == Sps(u)_s(u);

b) Si E est de dimension infinie, alors Sps(u)=_s(u) = Sp(uu)−{0}-\{0\} et Spω(u)={0}_{\omega}(u) =\{0\};

c) Si Sps(u)_s(u) est infini, c’est l’ensemble des valeurs d’une suite (λn)n∈N(\lambda_n)_{n\in\mathbf{N}} de nombres complexes non nuls, deux à deux distincts, telle que la suite (∣λn∣)n∈N(|\lambda_n|)_{n\in\mathbf{N}} soit décroissante et converge vers 0 ;

d) Si E est de dimension infinie, alors Sp(uu) == SpLc(E)′(u)'_{\mathscr{L}^c(E)}(u).

Tout élément de Sps(u)_s(u) est une valeur propre de multiplicité spectrale finie (prop. 1 de III, p. 83).

L’assertion a) est élémentaire (III, p. 85, exemple 1). Supposons maintenant que E est de dimension infinie.

Soit λ∈\lambda \in Sp(uu)−{0}-\{0\}. Alors u−λ1Eu-\lambda 1_E est un endomorphisme de Riesz de E (cor. 2 de la prop. 2 de III, p. 75), donc λ\lambda appartient à Sps(u)_s(u). Si E est de dimension infinie, alors Spω(u)_{\omega}(u) n’est pas vide (III, p. 87, th. 1, a)). On a nécessairement Spω(u)={0}_{\omega}(u) =\{0\}, d’où b).

L’ensemble Sps(u)_s(u) est discret et borné. Par ailleurs, on a Sps(u)=_s(u) = Sp(uu)∩(C−{0})\cap (\mathbf{C}-\{0\}) d’après b), donc Sps(u)_s(u) est fermé dans C−{0}\mathbf{C}-\{0\}. L’assertion c) résulte donc du lemme 2.

Le spectre de uu est dénombrable, et son complémentaire dans C\mathbf{C} est donc connexe (lemme 1). D’après le cor. de la prop. 6 de I, p. 28, appliqué à la sous-algèbre unifère Lc(E)⊕C1E\mathscr{L}^c(E)\oplus \mathbf{C}1_E de L\mathscr{L} (E), on conclut que Sp(uu) == SpLc(E)′(u)'_{\mathscr{L}^c(E)}(u).

Proposition 6 02UX

Soient E un espace normable complet sur C\mathbf{C} et uu un endomorphisme compact de E.

a) Soit f∈Of\in \mathscr{O}(Sp(uu)) telle que f(0)=0f(0) = 0. L’endomorphisme f(u)f(u) est compact ;

b) Supposons que E est un espace hilbertien complexe et que uu est normal. Soit ff une fonction continue sur Sp(uu) telle que f(0)=0f(0) = 0. L’endomorphisme normal f(u)f(u) est compact.

De plus, les assertions réciproques sont valides si E est de dimension infinie et la condition f(0)=0f(0) = 0 n’est pas nécessaire si E est de dimension finie.

On peut supposer que E est de dimension infinie.

Démontrons a) et sa réciproque. L’endomorphisme uu est un élément de l’algèbre de Banach Lc(E)\mathscr{L}^c(E). Puisque E est de dimension infinie, on a l’égalité Sp(uu) == SpLc(E)′(u)'_{\mathscr{L}^c(E)}(u) d’après la prop. 5, d). L’élément f(u)f(u) du calcul fonctionnel holomorphe de l’algèbre de Banach unifère déduite de Lc(E)\mathscr{L}^c(E) par adjonction d’un élément unité appartient à Lc(E)\mathscr{L}^c(E) si et seulement si f(0)=0(f(0) = 0 (I, p. 88). Mais par ailleurs cet élément coïncide avec l’élément f(u)f(u) de L(E)\mathscr{L}(E) (prop. 7 de I, p. 75), donc f(u)f(u) est compact si et seulement si f(0)=0f(0) = 0.

La preuve de l’assertion b) et de sa réciproque est toute identique en considérant le calcul fonctionnel continu de l’algèbre stellaire Lc(E)\mathscr{L}^c(E) (I, p. 110, déf. 5).

Corollaire 02UY

Soient E et F des espaces hilbertiens et soit uu une application linéaire continue de E dans F. L’application linéaire uu est compacte si et seulement si l’endomorphisme ∣u∣|u| de E est compact.

Soit (j,∣u∣)(j,|u|) la décomposition polaire de uu (déf. 4 de I, p. 140). Puisque

√ \surd

u=j∣u∣u=j|u| et ∣u∣=u∗u|u|=u^*u (prop. 10 de I, p. 139), l’équivalence résulte de la prop. 3 de III, p. 5 et de l’assertion b) de la proposition précédente.

6. Cas des espaces hilbertiens

Dans ce numéro, E désigne un espace hilbertien sur C\mathbf{C}. On note π\pi l’homomorphisme canonique de L(E)\mathscr{L}(E) sur l’algèbre stellaire C\mathscr{C}alk(E).

Proposition 7 02UZ

Soit u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E).

a) Si uu est normal, alors uu est un endomorphisme de Riesz si et seulement si uu est un endomorphisme de Fredholm d’indice 0.

b) Si uu est hermitien, alors uu est un endomorphisme de Fredholm si et seulement si uu est un endomorphisme de Riesz.

Tout endomorphisme de Riesz est un endomorphisme de Fredholm d’indice 0 (proposition 5 de III, p. 46). Réciproquement, supposons que uu est un endomorphisme de Fredholm d’indice 0, et que uu est normal. Son nilespace coïncide alors avec son noyau (EVT, V, p. 43, prop. 8), et est donc de dimension finie. Il résulte alors du lemme 2 de III, p. 45 et de la définition que uu est un endomorphisme de Riesz.

Démontrons b). D’après a), il suffit de vérifier que l’indice d’un endomorphisme de Fredholm hermitien uu est nul. Mais l’orthogonal de l’image de uu (qui est fermée) est alors égal au noyau de uu (EVT, V, p. 41, prop. 4), d’où l’assertion.

Corollaire 02V0

Soit u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E). Si uu est normal, alors Sp0(u)_0(u) est vide, et si uu est hermitien, alors Spe(u)_e(u) coïncide avec le spectre de π(u)\pi (u) relatif à l’algèbre C\mathscr{C}alk(E).

Les deux assertions résultent de la proposition et de la définition des ensembles Spn(u)_n(u) pour n∈Z‾n\in \overline{\mathbf{Z}} et de Spω(u)_{\omega}(u), qui forment une partition du spectre essentiel de uu (déf. 2 de III, p. 83).

Théorème 3 (Weyl) 02V1

Soit u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E) un endomorphisme normal de uu. Le spectre essentiel de uu est l’intersection des ensembles Sp(u+hu+h) pour hh parcourant Lc(E)\mathscr{L}^c(E).

Soit h∈Lc(E)h\in \mathscr{L}^c(E). Comme Sp0(u)_0(u) est vide (corollaire ci-dessus), le théorème 2 de III, p. 89 implique que Spe(u+h)=_e(u+h) = Spe(u)_e(u). L’intersection des ensembles Sp(u+hu+h) contient donc Spe(u)_e(u).

Soit λ∈\lambda \in Sps(u)_s(u). Notons EλE_{\lambda} le sous-espace propre de uu relatif à λ\lambda, et FλF_{\lambda} l’image du projecteur spectral associé à uu et C−{λ}\mathbf{C}-\{\lambda \}. L’espace E est somme directe topologique de EλE_{\lambda} et FλF_{\lambda}. Soit hh l’endomorphisme de rang fini de E qui est nul sur FλF_{\lambda} et coïncide sur EλE_{\lambda} avec l’identité. L’endomorphisme u+hu+h est inversible, donc λ∉\lambda \notin Sp(u+hu+h). Le théorème en résulte.

Ainsi, si uu est un endomorphisme normal de E, et si h∈Lch\in \mathscr{L}^c(E), le spectre de u+hu+h ne peut différer du spectre de uu que par des points isolés qui sont de multiplicité spectrale finie.

7. Le théorème de Krein–Rutman

Lemme 3 02V2

Soit (an)n⩾0(a_n)_{n\geqslant 0} une suite de nombres réels positifs tels que la série entière

f(z)=∑n⩾0anzn f(z) =\sum_{n\geqslant 0}a_nz^n

ait un rayon de convergence fini r>0r >0. Soit D⊂CD\subset \mathbf{C} le disque ouvert de centre 0 et de rayon rr. Il n’existe pas de fonction holomorphe f~\widetilde{f} définie sur un voisinage ouvert U de rr dans C\mathbf{C} qui coïncide avec ff sur U∩DU\cap D.

Supposons qu’il existe une telle fonction holomorphe f~\widetilde{f} définie sur un voisinage ouvert U de rr. Il existe des nombres réels s<rs < r et δ>0\delta >0 tels que s+δ>rs+\delta > r et que le disque ouvert D′D' de centre ss et de rayon δ\delta est contenu dans U. Le développement en série entière de f~\widetilde{f} au point ss (VAR, R1, p. 26, 3.2.1) converge alors pour tout zz dans le disque de centre 0 et de rayon δ\delta (VAR, R1, p. 29, 3.3.4). Cette série est

+∞(n)+∞(n)+\infty (n)+\infty (n)

f~s(z)=∑f~n\widetilde{f}_s(z) =\sum\widetilde{f}n!(s)zn=∑fn(s)z^n=\sum fn!(s)zn(s)z^n

n=0n=0n=0n=0 (VAR, R1, p. 27, 3.2.4). Comme s∈Ds\in D, on a

f(n)(s)=∑k=n+∞k(k−1)⋯(k−n+1)aksk−n f^{(n)}(s) =\sum_{k=n}^{+\infty}k(k-1)\cdots (k-n+ 1)a_ks^{k-n}

(VAR, R1, p. 28, 3.2.11). Prenons zz tel que 0<z<δ0< z < \delta. Puisque ak⩾0a_k\geqslant 0, on a

f~s(z)=∑+∞(∑+∞k(k−1)⋯n(\widetilde{f}_s(z) =\sum^{+\infty}(\sum^{+\infty}k(k-1)\cdots n(!k−n+1)aksk−n)znk-n+ 1)a_ks^{k-n})z^n

n=0k=nn=0k=n +∞k+∞+\infty k+\infty

=∑(ak∑n=\sum(a_k\sum n!(kk−kk-! nn)! sk−nzn)=∑ak(s+z)ks^{k-n}z^n)=\sum a_k(s+z)^k

k=0n=0k=0k=0n=0k=0

(TG, III, p. 40). Lorsque s+z>rs+z > r, la convergence de cette expression contredit l’hypothèse selon laquelle le rayon de convergence de la série entière ff est égal à rr.

Soit E un espace de Banach réel. Soit C un cône convexe pointé dans E. L’espace vectoriel engendré par C est égal à C−CC-C (EVT, II, p. 12, cor. 1). En particulier, le cône C est total dans E si et seulement C−CC-C est dense dans E. Rappelons que C est dit saillant si C∩(−C)C\cap (-C) est réduit à 0 (EVT, II, p. 11).

Le polaire C∘C^{\circ} de C est l’ensemble des formes linéaires continues ℓ∈E′\ell \in E' telles que ℓ(x)⩾0\ell (x)\geqslant 0 pour tout x∈Cx\in C (EVT, II, p. 47, prop. 4). D’après le théorème des bipolaires (EVT, II, p. 48, th. 1), si C est un cône fermé convexe pointé, on a C∘∘=CC^{\circ \circ}= C.

Lemme 4 02V3

Soit E un espace de Banach réel et u∈L(E(C))u\in \mathscr{L}(E_{(\mathbf{C})}) un endomorphisme non nul de E(C)E_{(\mathbf{C})}. Soit C un cône convexe total dans E. Il existe x∈Cx\in C tel que u(x)≠0u(x)\not = 0.

En effet, si uu s’annule sur C, alors uu s’annule sur C−CC-C, donc sur E, et donc sur E(C)E_{(\mathbf{C})}.

Théorème 4 (Krein–Rutman) 02V4

Soit E un espace normable complet sur R\mathbf{R}. Soit C un cône convexe fermé total saillant dans E et soit u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E) une application linéaire compacte telle que u(C)⊂Cu(C)\subset C. Si le rayon spectral ϱ(u)\varrho (u) est >0>0, alors ϱ(u)\varrho (u) est un point isolé du spectre de uu, et il existe un vecteur propre non nul x∈Cx\in C de uu pour la valeur propre ϱ(u)\varrho (u).

Soit E(C)E_{(\mathbf{C})} l’espace complexifié de E et u(C)u_{(\mathbf{C})} l’endomorphisme de E(C)E_{(\mathbf{C})} obtenu par extension des scalaires à partir de uu. Le rayon spectral de u(C)u_{(\mathbf{C})} est égal à ϱ(u)(\varrho (u) (I, p. 86) ; on le note simplement ϱ\varrho. Puisque ϱ>0\varrho >0, le spectre complexe de uu n’est pas réduit à 0. Il existe donc λ0∈\lambda_0\in Sps(u(C))_s(u_{(\mathbf{C})}) tel que ∣λ0∣=ϱ|\lambda_0|=\varrho (prop. 5 de III, p. 90). Soit e0e_0 le projecteur spectral de u(C)u_{(\mathbf{C})} associé à λ0\lambda_0.

La résolvante λ↦R(u(C),λ)=(λ−u(C))−1\lambda \mapsto R(u_{(\mathbf{C})}, \lambda ) = (\lambda -u_{(\mathbf{C})})^{-1} est holomorphe sur le complémentaire du spectre de u(C)u_{(\mathbf{C})} (th. 1 de I, p. 24). Le nombre complexe λ0\lambda_0 est un pôle de la résolvante et son résidu est le projecteur spectral e0(e_0(I, p. 131).

Soient yy et y′y' des éléments de E tels que y+iy′∈E(C)y+iy'\in E_{(\mathbf{C})} soit un vecteur propre de u(C)u_{(\mathbf{C})} pour la valeur propre λ0\lambda_0. Puisque e0(y+iy′)=y+iy′≠0e_0(y+iy') =y+iy'\not = 0, il existe un élément x0∈Cx_0\in C tel que e0(x0)≠0e_0(x_0)\not = 0 (lemme 4). Comme C est fermé et saillant, son polaire C∘C^{\circ} est total (EVT, II, p. 48, cor. 1), et il existe alors une forme linéaire ℓ0∈C∘\ell_0\in C^{\circ} telle que ⟨e0(x0),ℓ0⟩≠0\langle e_0(x_0), \ell_0\rangle \not = 0.

Considérons la fonction ff définie par f(0)=0f(0) = 0 et par

f(z)=⟨R(u(C),z−1)x0,ℓ0⟩ f(z) =\langle R(u_{(\mathbf{C})}, z^{-1})x_0, \ell_0\rangle

pour z∈Cz\in \mathbf{C} tel que z−1∉z^{-1}\notin Sp(u(C)u_{(\mathbf{C})}). Cette fonction vérifie

f(z)=ℓ0((∑n=0+∞zn+1u(C)n)x0)=∑n=0∞⟨un(x0),ℓ0⟩zn+1(1) f(z) =\ell_0((\sum^{+\infty}_{n=0}z^{n+1}u^n_{(\mathbf{C})})x_0)=\sum_{n=0}^{\infty}\langle u^n(x_0), \ell_0\rangle z^{n+1} \tag{1}

pour ∣z∣<1/ϱ|z|<1/\varrho (théorème 1 de I, p. 24, d)) et est donc holomorphe dans le disque de centre 0 et de rayon 1/ϱ1/\varrho.

Il existe une fonction holomorphe R~\widetilde{R} définie sur un voisinage ouvert U de λ0\lambda_0 et à valeurs dans L(E)\mathscr{L}(E) telle que pour zz appartenant à U−{λ0}-\{\lambda_0\}, on a

R(u(C),z)=R~(z)+∑n=0+∞(z−λ0)−n−1(u(C)−λ0)ne0 R(u_{(\mathbf{C})}, z) =\widetilde{R}(z) +\sum_{n=0}^{+\infty}(z-\lambda_0)^{-n-1}(u_{(\mathbf{C})}-\lambda_0)^ne_0

(prop. 17 de I, p. 83). Pour zz tel que z−1∈Uz^{-1}\in U et z≠1/λ0z\not = 1/\lambda_0, on a donc

f(z)=⟨R~(z−1)x0,ℓ0⟩+∑n=0+∞(z−1−λ0)−n−1⟨(u(C)−λ0)ne0(x0),ℓ0⟩ f(z) =\langle \widetilde{R}(z^{-1})x_0, \ell_0\rangle +\sum_{n=0}^{+\infty}(z^{-1}-\lambda_0)^{-n-1}\langle (u_{(\mathbf{C})}-\lambda_0)^ne_0(x_0), \ell_0\rangle

Le terme de la série correspondant à n=0n= 0 est (z−1−λ0)−1⟨e0(x0),ℓ0⟩(z^{-1}-\lambda_0)^{-1}\langle e_0(x_0), \ell_0\rangle. Comme ⟨e0(x0),ℓ0⟩≠0\langle e_0(x_0), \ell_0\rangle \not = 0, l’unicité du développement de Laurent (VAR, R1, p. 30, 3.3.9) implique que ff ne se prolonge pas en une fonction holomorphe au voisinage de 1/λ01/\lambda_0. En particulier, le rayon de convergence du développement en série entière (1) de la fonction ff au point 0 est égal à 1/ϱ1/\varrho.

Les coefficients de la série entière (1) sont ⟨un(x0),ℓ0⟩⩾0\langle u^n(x_0), \ell_0\rangle \geqslant 0 puisque u(C)⊂Cu(C)\subset C et ℓ0∈C∘\ell_0\in C^{\circ}. D’après le lemme 3, la fonction ff ne se prolonge pas en une fonction holomorphe au voisinage de 1/ϱ1/\varrho. La résolvante de u(C)u_{(\mathbf{C})} ne peut donc pas être prolongée en une fonction holomorphe au voisinage de ϱ\varrho, c’est-à-dire que ϱ∈\varrho \in Sp(uu). Cela implique que ϱ\varrho est une valeur propre de u(C)u_{(\mathbf{C})} (prop. 5 de III, p. 90). Comme ϱ\varrho est réel, c’est aussi une valeur propre de uu.

Soit d⩾1d\geqslant 1 l’ordre du pôle de la résolvante de u(C)u_{(\mathbf{C})} en ϱ\varrho. Soit ee l’endomorphisme

e=e= limz→ϱ(z−ϱ)dR(u(C),z)_{z\rightarrow\varrho}(z-\varrho )^dR(u_{(\mathbf{C})}, z).

Il est non nul et permutable à u(C)u_{(\mathbf{C})}, et son image est contenue dans l’espace propre de u(C)u_{(\mathbf{C})} relatif à ϱ(\varrho (cf. no3^o3 de I, p. 131). Soit maintenant ℓ\ell un élément de C∘C^{\circ} et xx un élément de C. D’après le théorème 1 de I, p. 24, d), on a

⟨e(x),ℓ⟩=\langle e(x), \ell \rangle = limzz>ϱ→ϱ(z−ϱ)d∑n⩾0⟨un(x),ℓ⟩z−n−1⩾0_{zz>\varrho\rightarrow\varrho}(z-\varrho )^d\sum_{n\geqslant 0}\langle u^n(x), \ell \rangle z^{-n-1}\geqslant 0.

Le théorème des bipolaires (EVT, II, p 48, th. 1) implique que e(x)∈Ce(x)\in C pour tout x∈Cx\in C. Puisque C est total, il existe x∈Cx\in C tel que e(x)≠0e(x)\not = 0 (lemme 4), et alors e(x)e(x) appartient à C et est un vecteur propre de uu pour la valeur propre ϱ\varrho, comme désiré.

Corollaire 02V5

Soit E un espace normable complet sur R\mathbf{R}. Soient C un cône convexe fermé total saillant dans E et u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E) une application linéaire compacte telle que u(C)⊂Cu(C)\subset C. Si le rayon spectral ϱ(u)\varrho (u) de uu est >0>0, alors ϱ(tu)=ϱ(u)\varrho (^tu) =\varrho (u) est une valeur propre de tu^tu, et tu^tu admet un vecteur propre relatif à ϱ(u)\varrho (u) dans C∘C^{\circ}.

On a ϱ(tu)=ϱ(u)\varrho (^tu) =\varrho (u) (prop. 3 de I, p. 131). D’après le corollaire 1 de III, p. 9, l’endomorphisme tu^tu de E′E' est compact. De plus on a tu(C∘)⊂C∘^tu(C^{\circ})\subset C^{\circ}; l’assertion résulte alors du théorème de Krein–Rutman appliqué à tu^tu, et au cône convexe fermé C∘C^{\circ}, puisque celui-ci est saillant (car C est total) et total (car C est saillant).

Remarque 02V6

L’hypothèse ϱ(u)>0\varrho (u)>0 ne saurait être omise en général dans le théorème de Krein–Rutman. Par exemple, soit V l’endomorphisme de l’espace de Banach C([0,1])\mathscr{C}([0,1]) défini par

V(f)(x)=∫0xf(y)dy V(f)(x) =\int_0^xf(y)dy

pour f∈C([0,1])f\in \mathscr{C}([0,1]). L’application V est compacte et son rayon spectral est nul (exercice 1 de I, p. 187). Elle préserve le cône convexe fermé total saillant dans C([0,1])\mathscr{C}([0,1]) formé des fonctions positives, et n’a pas de valeur propre (loc. cit.).

La proposition suivante décrit une condition suffisante pour qu’un endomorphisme préservant un cône ait un rayon spectral strictement positif, et précise alors le théorème de Krein–Rutman.

Proposition 8 02V7

Soit E un espace normable complet sur R\mathbf{R} non nul. Soient C un cône convexe fermé saillant d’intérieur C˚\mathring{C} non vide dans E, et u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E) une application linéaire compacte telle que u(C−{0})⊂C˚u(C-\{0\})\subset \mathring{C}.

a) On a ϱ(u)>0\varrho (u)>0 et il existe un vecteur propre x0x_0 de uu dans C˚\mathring{C} pour la valeur propre ϱ(u)\varrho (u);

b) Le projecteur spectral de uu correspondant à ϱ(u)\varrho (u) est de rang 1 ;

c) Pour toute valeur propre λ≠ϱ(u)\lambda \not =\varrho (u) de u(C)u_{(\mathbf{C})}, on a ∣λ∣<ϱ(u)|\lambda |< \varrho (u);

d) Soit F un sous-espace de E stable par uu tel que (C −{0}-\{0\})∩F\cap F est non vide. Alors x0∈Fx_0\in F. En particulier, les seuls vecteurs propres de uu dans C sont les multiples de x0x_0.

Démontrons deux lemmes préliminaires.

Lemme 5 02V8

Soient E un espace de Banach réel, C un cône convexe dans E et u∈L(E)u\in \mathscr{L}(E) tels que u(C−{0})⊂C˚u(C-\{0\})\subset \mathring{C}. Soit ℓ∈C∘\ell \in C^{\circ} un vecteur propre de tu^tu. Alors le noyau de ℓ\ell est stable par uu et ne rencontre pas C −{0}-\{0\}.

Soit λ∈R\lambda \in \mathbf{R} tel que tu(ℓ)=λℓ^tu(\ell ) =\lambda \ell. Pour tout x∈x\in Ker(ℓ\ell ), on a

⟨u(x),ℓ⟩=⟨x,tu(ℓ)⟩=λ⟨x,ℓ⟩=0 \langle u(x), \ell \rangle =\langle x,^tu(\ell )\rangle =\lambda \langle x, \ell \rangle = 0

donc Ker(ℓ\ell ) est stable par uu.

Soit xx un élément non nul de Ker(ℓ\ell ). Pour tout élément yy de E tel que ⟨y,ℓ⟩<0\langle y, \ell \rangle <0, on a ⟨u(x)+y,ℓ⟩<0\langle u(x) +y, \ell \rangle <0, d’où il résulte que u(x)+u(x) + y∉Cy \notin C puisque ℓ∈C∘\ell \in C^{\circ}. On en déduit que u(x)u(x) n’appartient pas à C˚\mathring{C}. Comme u(C−{0})⊂C˚u(C-\{0\})\subset \mathring{C}, cela implique que x∉Cx \notin C.

Lemme 6 02V9

Soient E un espace vectoriel réel de dimension finie et B un voisinage convexe compact de 0 dans E. Soit uu un endomorphisme de E tel que u(B)⊂B˚u(B)\subset \mathring{B}. Le spectre complexe de uu est alors contenu dans le disque unité de C\mathbf{C} et, en particulier, il ne rencontre pas le cercle de centre 0 et de rayon 1 dans C\mathbf{C}.

En remplaçant B par B∩(−B)B\cap (-B), on se ramène au cas où B est équilibré. La jauge pp de B (EVT, II, p. 28, ex. 3) est alors une norme sur E, qui définit sa topologie (EVT, I, p. 14, th. 2). L’hypothèse implique que p(u(x))<p(x)p(u(x))< p(x) pour tout élément xx de E −{0}-\{0\}, donc que le rayon spectral de uu est <1<1; comme c’est aussi le rayon spectral de u(C)(u_{(\mathbf{C})}(cf. I, p. 86), la conclusion en résulte.

Démontrons maintenant la proposition.

Notons x≼yx\preccurlyeq y la relation d’ordre sur E associée au cône convexe C (EVT, II, p. 13, no5^o5), c’est-à-dire x≼yx\preccurlyeq y si et seulement si y−x∈Cy-x\in C. On a u(x)≼u(y)u(x)\preccurlyeq u(y) si x≼yx\preccurlyeq y. Puisque C˚\mathring{C} est non vide, l’espace vectoriel C−CC-C engendré par C (EVT, II, p. 12, cor. 1) contient un voisinage de 0, donc le cône C est total.

Démontrons l’assertion a). Soit ϱ=ϱ(u)\varrho =\varrho (u). Soit y0y_0 un élément de C˚\mathring{C}. On a y0≠0y_0\not = 0. Soit r>0r >0 tel que la boule fermée de centre y0y_0 et de rayon rr est contenue dans C. Pour tout y∈E−{0}y\in E-\{0\}, on a y0−r∥y∥−1y∈Cy_0-r\|y\|^{-1}y\in C, donc y≼r−1∥y∥y0y\preccurlyeq r^{-1}\|y\|y_0 pour tout y∈Ey\in E.

Comme y0≠0y_0\not = 0, les hypothèses impliquent que u(y0)∈C˚u(y_0)\in \mathring{C}. Il existe donc t>0t >0 tel que tu(y0)−y0∈Ctu(y_0)-y_0\in C. Notons v=tuv=tu. C’est un endomorphisme compact de E tel que v(C)⊂Cv(C)\subset C et v(y0)≽y0v(y_0)\succcurlyeq y_0. Pour tout entier n⩾1n\geqslant 1, on a

y0≼vn(y0)≼r−1∥vn(y0)∥y0≼r−1∥vn∥∥y0∥y0 y_0\preccurlyeq v^n(y_0)\preccurlyeq r^{-1}\|v^n(y_0)\|y_0\preccurlyeq r^{-1}\|v^n\| \|y_0\|y_0

donc (r−1∥vn∥∥y0∥−1)y0∈C(r^{-1}\|v^n\|\|y_0\| -1)y_0\in C. Comme C est saillant, cela implique que tn∥un∥=∥vn∥⩾r/∥y0∥t^n\|u^n\|=\|v^n\|\geqslant r/\|y_0\|, d’où ϱ⩾t−1>0(\varrho \geqslant t^{-1}>0 (I, p. 20, prop. 1).

D’après le théorème de Krein–Rutman (th. 4), le nombre réel ϱ\varrho est une valeur propre de uu, et il existe un vecteur propre x0x_0 de uu dans C pour la valeur propre ϱ\varrho. On a ϱx0=u(x0)∈C˚\varrho x_0=u(x_0)\in \mathring{C} par hypothèse, donc x0∈C˚x_0\in \mathring{C}. Cela établit l’assertion a).

Soit K l’intersection du spectre de u(C)u_{(\mathbf{C})} et du cercle de centre 0 et de rayon ϱ\varrho dans C\mathbf{C}. Comme uu est compact et ϱ>0\varrho >0, l’ensemble K est fini et l’image du projecteur spectral eKe_K est un sous-espace de E(C)E_{(\mathbf{C})} de dimension finie (prop. 2 de III, p. 83 et prop. 5 de III, p. 90). Comme K est stable par la conjugaison complexe, l’image de eKe_K est un sous-espace de E(C)E_{(\mathbf{C})} rationnel sur R\mathbf{R} (A, V, p.60, prop. 6) ; notons F le sous-espace de E tel que F(C)F_{(\mathbf{C})} est égal à l’image de eKe_K. L’espace F est stable par uu et contient le sous-espace propre de uu relatif à ϱ\varrho, donc F est non nul.

Pour démontrer les assertions b) et c), il suffit de démontrer que F est de dimension 1.

Notons vv l’endomorphisme de F déduit de uu par passage aux sous-espaces. Soit CF=C∩FC_F= C\cap F. C’est un cône convexe fermé saillant d’intérieur non vide dans F (puisque x0∈C˚∩Fx_0\in \mathring{C}\cap F), donc total ; il vérifie v(CF−{0})⊂C˚Fv(C_F-\{0\})\subset \mathring{C}_F, et en particulier est stable par vv. Comme ϱ(v)⩽ϱ\varrho (v)\leqslant \varrho et x0∈Fx_0\in F, on a ϱ(v)=ϱ\varrho (v) =\varrho. D’après le corollaire du théorème 4, appliqué à CFC_F et vv, il existe un vecteur propre ℓ\ell de tv^tv dans CF∘C^{\circ}_F pour la valeur propre ϱ(v)=ϱ>0\varrho (v) =\varrho >0.

Le sous-espace Ker(ℓ\ell ) de F est stable par vv. Soit ww l’endomorphisme de Ker(ℓ\ell ) déduit de ϱ−1v\varrho^{-1}v par passage aux sous-espaces ; son spectre est contenu dans le cercle unité. L’ensemble B des y∈y\in Ker(ℓ\ell ) tels que x0+y∈CFx_0+y\in C_F est un voisinage convexe fermé de 0 dans Ker(ℓ\ell ). Pour tout y∈By\in B et tout z∈z\in Ker(ℓ\ell ), on a

x0+(w(y)+z)=ϱ−1(v(x0+y)+ϱz) x_0+ (w(y) +z) =\varrho^{-1}(v(x_0+y) +\varrho z)

qui appartient à CFC_F si la norme de zz est assez petite, donc w(y)∈B˚w(y)\in \mathring{B}.

L’ensemble B est borné : en effet, s’il existait une suite (yn)n∈N(y_n)_{n\in\mathbf{N}} dans Ker(ℓ\ell ) telle que ∥yn∥→+∞\|y_n\| \rightarrow +\infty et x0+yn∈CFx_0+y_n\in C_F alors, quitte à extraire une sous-suite, on aurait yn/∥yn∥→yy_n/\|y_n\| \rightarrow y où y∈y\in Ker(ℓ\ell ) est non nul, et y=y= lim ∥yn∥−1(x0+yn)\|y_n\|^{-1}(x_0+y_n) appartiendrait à CFC_F, contredisant le lemme 5. L’ensemble B est donc compact.

On déduit alors du lemme 6, appliqué à Ker(ℓ\ell ), à B et à ww, que le spectre complexe de ww ne rencontre pas le cercle de centre 0 et de rayon 1 ; cela entraîne que le spectre de ww est vide, ce qui signifie que Ker(ℓ\ell ) est réduit à {0}\{0\}, donc que F est de dimension 1. Les assertions b) et c) sont donc établies.

L’application linéaire tu^tu est compacte (corollaire 1 de III, p. 9) et tu(C∘)⊂C∘^tu(C^{\circ})\subset C^{\circ}; de plus ϱ(tu)=ϱ>0\varrho (^tu) =\varrho >0 (prop. 3 de I, p. 131). D’après le corollaire du théorème 4, il existe dans C∘C^{\circ} un vecteur propre ℓ≠0\ell \not = 0 de tu^tu pour la valeur propre ϱ\varrho. Le noyau de ℓ\ell est stable par uu et ne rencontre pas C −{0}-\{0\} (lemme 5). En particulier, on a x0∉x_0\notin Ker(ℓ\ell ).

Soit F un sous-espace de E stable par uu. On a la décomposition F=(F∩Rx0)⊕(F∩F = (F\cap \mathbf{R}x_0)\oplus (F\cap Ker(ℓ\ell )). Si F ne contient pas x0x_0, on a donc F⊂F\subset Ker(ℓ\ell ), donc F ne rencontre pas C−{0}-\{0\}. Cela établit d) et conclut la preuve de la proposition.

Corollaire 02VA

Soit E un espace normable complet non nul sur R\mathbf{R}. Soient C un cône convexe fermé saillant d’intérieur C˚\mathring{C} non vide dans E, et uu un endomorphisme compact de E telle que u(C)⊂Cu(C)\subset C. On suppose qu’il existe un entier k⩾1k\geqslant 1 tel que uk(C−{0})⊂C˚u^k(C-\{0\})\subset \mathring{C}.

a) On a ϱ(u)>0\varrho (u)>0 et il existe un vecteur propre x0x_0 de uu dans C˚\mathring{C} pour la valeur propre ϱ(u)\varrho (u);

b) Le projecteur spectral de uu correspondant à ϱ(u)\varrho (u) est de rang 1 ;

c) Pour toute valeur propre λ≠ϱ(u)\lambda \not =\varrho (u) de u(C)u_{(\mathbf{C})}, on a ∣λ∣<ϱ(u)|\lambda |< \varrho (u);

d) Les seuls vecteurs propres de uu dans C sont les multiples de x0x_0.

Posons ϱ=ϱ(u)\varrho =\varrho (u). On peut appliquer le th. 4 à uu et la prop. 8 à uku^k. Il existe donc un vecteur propre x0x_0 de uu dans C pour la valeur propre ϱ\varrho. Comme 0<ϱ(uk)=ϱk0< \varrho (u^k) =\varrho^k (formule (4) de I, p. 21), on a en particulier ϱ>0\varrho >0, et puisque x0x_0 est vecteur propre de uku^k pour la valeur propre ϱ(uk)\varrho (u^k), on a x0∈C˚x_0\in \mathring{C}.

On a Sp(u(C)ku^k_{(\mathbf{C})}) == Sp(u(C)u_{(\mathbf{C})})k^k (remarque 4 de I, p. 2), donc toute valeur propre λ∈C\lambda \in \mathbf{C} de u(C)u_{(\mathbf{C})} telle que ∣λ∣=ϱ|\lambda |=\varrho vérifie λk=ϱk\lambda^k=\varrho^k, et comme tout vecteur propre correspondant à λ\lambda est vecteur propre de uku^k pour ϱk\varrho^k, donc proportionnel à x0x_0, on a λ=ϱ\lambda =\varrho.

Si le projecteur spectral de uu pour la valeur propre ϱ\varrho était de rang au moins 2, il en serait de même de celui de uku^k pour la valeur propre ϱk(\varrho^k(cf. no2^o2 de I, p. 129).

Finalement, si x∈Cx\in C est vecteur propre de uu, il l’est aussi pour uku^k, donc est proportionnel à x0x_0.

Soit nn un entier ⩾1\geqslant 1. L’ensemble R+n\mathbf{R}_+^n est un cône convexe fermé pointé saillant dans Rn\mathbf{R}^n, d’intérieur non vide égal à (R+∗)n(\mathbf{R}_+^*)^n.

Soit A =(ai,j)= (a_{i,j}) une matrice réelle de type (n,n)(n, n), et uAu_A l’endomorphisme x↦Axx\mapsto Ax de Rn\mathbf{R}^n. Soit ϱ=ϱ(uA)\varrho =\varrho (u_A) son rayon spectral.

Lemme 7 02VB

On a uA(R+n)⊂R+nu_A(\mathbf{R}^n_+)\subset \mathbf{R}_+^n si et seulement si ai,j⩾0a_{i,j}\geqslant 0 pour tous ii et jj, et uA(R+n−{0})⊂(R+∗)nu_A(\mathbf{R}^n_+-\{0\})\subset (\mathbf{R}_+^*)^n si et seulement si ai,j>0a_{i,j}>0 pour tous ii et jj.

Soit (e1,...,en)(e_1, . . . , e_n) la base canonique de Rn\mathbf{R}^n. Les vecteurs eie_i appartiennent à R+n\mathbf{R}_+^n et uA(ei)∈R+nu_A(e_i)\in \mathbf{R}_+^n pour tout ii (resp. uA(ei)∈(R+∗)nu_A(e_i)\in (\mathbf{R}_+^*)^n pour tout ii) si et seulement si ai,j⩾0a_{i,j}\geqslant 0 pour tous ii et jj (resp. ai,j>0a_{i,j}>0 pour tous ii et jj). Le résultat en découle par linéarité.

Théorème 5 (Perron–Frobenius) 02VC

a) Si ai,j⩾0a_{i,j}\geqslant 0 pour tous ii et jj dans {1,...,n}\{1, . . . , n\}, alors le nombre réel ϱ\varrho est une valeur propre de A;

b) Si ai,j>0a_{i,j}>0 pour tous ii et jj dans {1,...,n}\{1, . . . , n\}, alors ϱ>0\varrho >0 et l’espace primaire de uAu_A relatif à ϱ\varrho, c’est-à-dire le nilespace de A−ϱ1RnA-\varrho 1_{\mathbf{R}^n}, est de dimension 1 et est engendré par un vecteur x0∈(R+∗)nx_0\in (\mathbf{R}_+^*)^n. Il n’existe pas d’autre valeur propre de A admettant un vecteur propre dans R+n\mathbf{R}^n_+, et toutes les valeurs propres complexes λ≠ϱ\lambda \not =\varrho de A vérifient ∣λ∣<ϱ|\lambda |< \varrho.

Si ϱ=0\varrho = 0, l’assertion a) est élémentaire car 0 est alors une valeur propre de A. Si ϱ>0\varrho >0, l’assertion a) découle du théorème 4 compte tenu du lemme 7. L’assertion b) est elle, pour la même raison, une conséquence de la proposition 8.

Remarque 02VD

On suppose qu’il existe un entier k⩾1k\geqslant 1 tel que tous les coefficients de AkA^k sont >0>0 (une telle matrice est parfois appelée primitive). Alors, d’après le cor. de la prop. 8, le rayon spectral ϱ\varrho est une valeur propre de A, l’espace primaire de uAu_A relatif à ϱ\varrho est de dimension 1, et est engendré par un vecteur x0∈(R+∗)nx_0\in (\mathbf{R}^*_+)^n. De plus, il n’existe pas d’autre valeur propre complexe de A admettant un vecteur propre dans R+n\mathbf{R}_+^n et toutes les valeurs propres complexes λ≠ϱ\lambda \not =\varrho de A vérifient ∣λ∣<ϱ|\lambda |< \varrho.

Exercices

See the exercises for § 6.

[^1]: Certains auteurs parlent de « point fini » du spectre, ou de « spectre discret ».

Transcribed from the printed volume. Not translated.