§ 6. Propriétés spectrales des endomorphismes des espaces de Banach
Sauf mention du contraire, les espaces vectoriels considérés dans ce paragraphe sont des espaces vectoriels sur . Le spectre d’un endomorphisme d’un espace normable complet E est le spectre relatif à l’algèbre unifère cf. n de I, p. 127).
1. Points isolés et points sensibles du spectre
Soit E un espace normable complet et soit un endomorphisme de E. Soit un point isolé du spectre de . On rappelle qu’on note le projecteur spectral associé à et à l’ensemble fermé et ouvert du spectre de (n de I, p. 131). L’endomorphisme induit un automorphisme de Ker() et un endomorphisme quasi-nilpotent de Im() loc. cit.).
Définition 1 02UE
On dit que est de multiplicité spectrale finie pour si le projecteur spectral est de rang fini ; dans ce cas, l’entier dim(Im()) s’appelle la multiplicité spectrale de pour .
Définition 2 02UF
On appelle points sensibles du spectre de les points isolés de Sp() de multiplicité spectrale finie. L’ensemble des points sensibles de Sp() s’appelle le spectre sensible de et se note Sp.[^1] On appelle spectre essentiel de et on note Sp l’ensemble complémentaire Sp() - Sp.
Comme l’ensemble Sp se compose de points isolés de Sp(), il est ouvert dans Sp(), discret, et dénombrable (III, p. 78, lemme 3) ; il est aussi borné. L’ensemble Sp est fermé dans Sp(), donc compact.
D’après la prop. 14 de III, p. 54, les points sensibles du spectre de sont les nombres complexes tels que soit un endomorphisme de Riesz de E qui n’est pas un automorphisme de E.
Pour tout nombre complexe , on note et le nilespace et le conilespace de l’endomorphisme de E. Puisque E est un espace de Fréchet, est un endomorphisme de Riesz si et seulement si est de dimension finie et est de codimension finie (prop. 13 de III, p. 53) ; lorsque c’est le cas, est inversible si et seulement si est réduit à 0 (III, p. 47, prop. 6). Les points sensibles du spectre de sont donc les nombres complexes tels que soit de dimension finie non nulle et soit de codimension finie dans E (III, p. 54, prop. 14). La multiplicité spectrale de est alors la dimension de , l’endomorphisme définit par restriction un automorphisme de et un endomorphisme nilpotent de . Comme n’est pas réduit à 0, il en découle que est une valeur propre de . Le plus petit entier tel que Ker(()) soit égal à est l’ordre du pôle de la résolvante de au point (n de I, p. 131), qui est majoré par .
En particulier, on a donc démontré :
Proposition 1 02UG
Les points sensibles du spectre de sont des valeurs propres de multiplicité spectrale finie.
Le spectre essentiel de se compose des nombres complexes tels que ne soit pas un endomorphisme de Riesz de E. En particulier, si est compact, alors tout Sp() est un point sensible du spectre (cor. 2 de III, p. 77).
Proposition 2 02UH
Soient E un espace normable complet et un endomorphisme de E. Soit H une partie finie de Sp. L’ensemble H est ouvert et fermé dans Sp(). Le projecteur spectral est de rang fini, a pour image et pour noyau .
Cela résulte du n de I, p. 131 puisque, pour tout Sp, les sous-espaces et sont respectivement l’image et le noyau du projecteur spectral .
Corollaire 1 02UI
Soit V un voisinage de Sp.
a) Il existe une décomposition de E en somme directe topologique G telle que F soit de dimension finie, que F et G soient stables par tout endomorphisme permutable à , et que le spectre de l’endomorphisme de G déduit de soit contenu dans V ;
b) Supposons V non vide. Il existe un élément du bicommutant de dans dont le spectre est contenu dans V et tel que soit de rang fini.
Posons H = Sp(). L’ensemble H est contenu dans Sp, donc est discret ; comme il est fermé dans l’espace compact Sp(), il est fini. On peut prendre pour F et G l’image et le noyau du projecteur spectral (prop. 2).
Supposons que V n’est pas vide. Soit et notons l’endomorphisme de E qui coïncide avec l’homothétie de rapport dans F et avec dans G. Son spectre est contenu dans (Sp() - H), donc dans V, et est de rang fini puisque F est de dimension finie.
Pour toute partie compacte S de , on note l’algèbre des germes de fonctions holomorphes au voisinage de S et à valeurs dans (I, p. 49, §4, n).
Corollaire 2 02UJ
Soit (Sp()) et soit un nombre complexe. Soit H l’ensemble des Sp() tels que . Alors est un point sensible du spectre de si et seulement si H est fini, non vide, et contenu dans le spectre sensible de . Sous ces conditions, le projecteur spectral est égal au projecteur associé à et H. On a
et la multiplicité spectrale de pour est la somme des multiplicités spectrales des éléments de H, c’est-à-dire
Le nombre complexe appartient à (Sp()), et donc au spectre de (prop. 8 de I, p. 75), si et seulement si H n’est pas vide. On a alors (n de I, p. 127). Les autres assertions s’en déduisent par la prop. 2.
Exemple 1 02UK
Soient E un espace vectoriel de dimension finie et un endomorphisme de E. Le spectre de est fini et coïncide avec Sp. Ses éléments sont les racines du polynôme caractéristique de ; ce sont les valeurs propres de . La multiplicité spectrale d’un élément Sp() est la multiplicité de comme racine du polynôme (A, VII, p. 36, cor.). D’après le cor. 2 ci-dessus, on a
pour tout (Sp()). Cela généralise la prop. 10 de A, VII, p. 36.
Exemple 2 02UL
Soient X une partie compacte de et l’espace de Banach des fonctions continues sur X à valeurs complexes. Notons l’endomorphisme de qui à associe la fonction de . Le spectre de est égal à X, ses points sensibles sont les points isolés de X et leurs multiplicités spectrales sont égales à 1.
2. Une partition du spectre
Notons le sous-ensemble de . Si est une application linéaire dont le noyau ou le conoyau est de dimension finie, on appelle indice de l’élément ind() de défini par
ind() dim Coker() dim Ker()
(cf. n de III, p. 67).
Définition 3 02UM
Soient E un espace normable complet et un endomorphisme de E. Pour tout , on note Sp l’ensemble des nombres complexes Sp tels que soit un morphisme strict, dont le noyau ou le conoyau est de dimension finie, et dont l’indice est . On note Sp le complémentaire dans Sp de l’union des sous-ensembles Sp pour .
Les ensembles Sp, Sp pour et Sp forment une partition du spectre de .
Tout endomorphisme de E dont le conoyau est de dimension finie est strict (III, p. 52, lemme 6). Les endomorphismes de Fredholm de E sont les endomorphismes de E dont le noyau et le conoyau sont de dimension finie (III, p. 52, prop. 11). L’ensemble Sp se compose des tels que soit un endomorphisme de Riesz de E, et un tel endomorphisme est un endomorphisme de Fredholm de E d’indice 0.
Par suite, pour et pour , on a :
Sp() est un automorphisme ;
Sp est un endomorphisme de Riesz, mais
n’est pas un automorphisme ;
Sp est un endomorphisme de Fredholm
d’indice 0 de E mais n’est pas un endomorphisme de Riesz de E ;
Sp est un endomorphisme de Fredholm
d’indice de E ;
Sp est strict, son noyau est de dimension
infinie et son conoyau est de dimension finie ; Sp est strict, son noyau est de dimension
finie et son conoyau est de dimension infinie ; Sp soit n’est pas strict, soit son noyau
et son conoyau sont de dimension infinie.
Remarque 02UN
Notons l’homomorphisme canonique de sur l’algèbre de Calkin alk(E) de E (cf. n de III, p. 75). Le spectre de relativement à l’algèbre alk(E) est parfois appelé le spectre stable de . Ses éléments sont les nombres complexes tels que ne soit pas un endomorphisme de Fredholm de E (cor. 1 du th. 3 de III, p. 73). Il est donc égal à Sp Sp Sp.
Soit A l’ensemble des endomorphismes de E permutables à . L’adhérence B de dans alk(E) est une algèbre normable complète et le spectre de relativement à B est le spectre essentiel Sp de (III, p. 77, prop. 3). D’après le cor. de la prop. 6 de I, p. 28, appliqué à la sous-algèbre B de alk(E), l’ensemble Sp est la réunion de Sp Sp Sp et de certaines composantes connexes bornées de son complémentaire.
Théorème 1 02UO
Soient E un espace normable complet et un endomorphisme de E.
a) L’ensemble Sp est compact. Il n’est pas vide si E est de dimension infinie;
b) Soit . L’ensemble Sp est réunion d’une famille de composantes connexes bornées de Sp. Il est ouvert dans , et sa frontière dans est contenue dans Sp.
L’ensemble Sp se compose des nombres complexes tels que soit un morphisme strict, dont le noyau ou le conoyau est de dimension finie. D’après les prop. 11 de III, p. 67 et 13 de III, p. 70, il est ouvert. L’ensemble Sp est donc fermé. Comme il est borné, il est compact.
Démontrons b). Soit . L’ensemble Sp est contenu dans Sp. Soit U une composante connexe de Sp qui rencontre Sp. L’application ind() de Sp dans étant localement constante (cor. 1 de la prop. 12 de III, p. 68 et cor. 1 de la prop. 13 de III, p. 70), l’indice de est égal à pour tout . Si , cela implique que U est contenu dans Sp. Si , remarquons que l’ensemble U est une composante connexe de (Sp Sp Sp). Puisque U rencontre Sp et donc Sp, il résulte alors de la remarque 2 que l’ensemble U est contenu dans Sp, et par suite dans Sp. On conclut dans tous les cas que Sp est la réunion des composantes connexes de Sp qui rencontrent Sp. Celles-ci sont nécessairement bornées puisque l’ensemble Sp() est borné. Par suite, Sp est ouvert dans et sa frontière est contenue dans Sp. Cela démontre b).
Supposons finalement que l’ensemble Sp est vide. D’après b), chacun des ensembles Sp, pour , est alors vide. On a donc Sp() Sp. Le spectre de est par conséquent discret et compact, donc fini, et comme tous ses points sont de multiplicité spectrale finie, l’espace vectoriel E est de dimension finie (III, p. 83, prop. 2). Cela termine la démonstration de a).
Corollaire 02UP
a) Soit Ω la composante connexe non bornée de Sp. On a Sp() Sp;
b) Tout point adhérent à Sp qui n’appartient pas à Sp appartient à Sp.
L’assertion a) est une conséquence directe de l’assertion b) du th. 1. Soit un point adhérent à Sp qui n’appartient pas à Sp. Il appartient au spectre de , puisque celui-ci est fermé. Il n’appartient à aucun des ensembles Sp, pour , puisque ceux-ci sont ouverts (loc. cit.) et disjoints de Sp. On a donc Sp, d’où b).
Proposition 3 02UQ
Soient E et F des espaces normables complets, et des applications linéaires continues.
a) Les traces sur des ensembles Sp() et Sp() resp. Sp et Sp, resp. Sp et Sp pour , resp. Sp et Sp sont égales ;
b) Soit un élément de Sp distinct de 0. Les multiplicités spectrales de pour et pour sont égales.
Soit un nombre complexe non nul et soit . Pour que soit un automorphisme (resp. un endomorphisme de Riesz, resp. un morphisme strict dont le noyau ou le conoyau est de dimension finie et dont l’indice est ), il faut et il suffit que en soit un (III, p. 49, prop. 10). L’assertion a) résulte alors des définitions.
Soit un point de Sp distinct de 0. On a
dim Ker(()) dim Ker(())
pour tout loc. cit.), donc les multiplicités spectrales de pour et sont égales.
3. Spectre du transposé d’un endomorphisme
Proposition 4 02UR
Soient E un espace normable complet, l’espace dual de E et un endomorphisme de E.
a) On a Sp Sp, Sp Sp pour tout et Sp;
b) Tout point de Sp a même multiplicité spectrale pour et pour .
L’assertion a) de la prop. 3 de I, p. 131 démontre que Sp() Sp(), et l’assertion c) de loc. cit. implique que Sp Sp et que l’assertion b) est valide.
Pour tout , le lemme 4 de III, p. 69 implique que est un morphisme strict si et seulement si en est un, et que
dim Coker() dim Ker()
dim Ker() dim Coker()
dans . L’assertion a) en résulte, compte tenu des définitions des diverses parties du spectre (déf. 3 de III, p. 85).
4. Perturbation par un opérateur compact
Théorème 2 02US
Soient E un espace normable complet, un endomorphisme de E et un endomorphisme compact de E. On a Sp Sp et Sp Sp pour tout .
Soit . Pour que soit un morphisme strict dont le noyau (resp. le conoyau) est de dimension finie, il faut et il suffit que le soit, d’après le th. 1 de III, p. 72 (resp. le th. 2 de III, p. 73).
Les égalités
Sp Sp, Sp Sp,
Sp Sp
en résultent. Par ailleurs, on a Sp Sp d’après le th. 3 de III, p. 73 pour tout .
Corollaire 02UT
Supposons que la composante connexe non bornée du complémentaire de Sp contienne 0. Alors est un endomorphisme de Riesz de E.
On a Sp Sp (th. 2), donc 0 appartient à la composante connexe non bornée de Sp. D’après le cor. du th. 1 de III, p. 87, ou bien 0 n’appartient pas au spectre de , ou bien c’est un point sensible de ce spectre. Dans les deux cas, est un endomorphisme de Riesz de E.
5. Spectre d’un opérateur compact
Lemme 1 02UU
Soit E un espace vectoriel topologique séparé de dimension sur et soit X une partie dénombrable de E. L’ensemble complémentaire E - X est connexe.
Supposons d’abord que E est de dimension 2. On peut supposer que muni de la norme euclidienne (EVT, I, p. 14, th. 2). Puisque X est dénombrable, il existe un nombre réel tel que le cercle C de centre 0 et de rayon ne rencontre pas X. Soit - X ; si , il existe un point tel que la droite joignant et ne rencontre pas X, puisque X est dénombrable. L’ensemble E - X est la réunion de C, qui est connexe, et des ensembles connexes pour - ; ces ensembles contiennent tous C, et donc E- X est connexe (TG, I, p. 81, prop. 2).
Considérons le cas général. En remplaçant X par pour un élément - X, on se ramène au cas où . Comme E - X est la réunion des ensembles F - lorsque F parcourt l’ensemble des sous-espaces de dimension 2 de E, et que ceux-ci sont connexes d’après le cas précédent et contiennent 0, l’ensemble E - X est connexe (loc. cit.).
Lemme 2 02UV
Soit un ensemble infini, discret, borné et fermé dans . Alors S est l’ensemble des valeurs d’une suite de nombres complexes non nuls, deux à deux distincts, telle que la suite soit décroissante et converge vers 0.
Pour tout entier , l’ensemble des nombres complexes tels que est compact et discret dans , donc fini. Notons son cardinal. Comme S est infini, la suite tend vers . Posons et . Pour tout , choisissons une bijection de l’intervalle de sur telle que l’application soit décroissante sur . La suite vérifie les propriétés demandées.
Soit E un espace normable complet de dimension infinie. L’algèbre est une sous-algèbre non unifère de . Rappelons que pour tout endomorphisme compact (E), le spectre Sp est le spectre de relativement à la sous-algèbre unifère de I, p. 4, n).
Proposition 5 02UW
Soit E un espace normable complet et soit un endomorphisme compact de E. Tout élément de Sp est une valeur propre de multiplicité spectrale finie. De plus :
a) Si E est de dimension finie, alors Sp() Sp;
b) Si E est de dimension infinie, alors Sp Sp() et Sp;
c) Si Sp est infini, c’est l’ensemble des valeurs d’une suite de nombres complexes non nuls, deux à deux distincts, telle que la suite soit décroissante et converge vers 0 ;
d) Si E est de dimension infinie, alors Sp() Sp.
Tout élément de Sp est une valeur propre de multiplicité spectrale finie (prop. 1 de III, p. 83).
L’assertion a) est élémentaire (III, p. 85, exemple 1). Supposons maintenant que E est de dimension infinie.
Soit Sp(). Alors est un endomorphisme de Riesz de E (cor. 2 de la prop. 2 de III, p. 75), donc appartient à Sp. Si E est de dimension infinie, alors Sp n’est pas vide (III, p. 87, th. 1, a)). On a nécessairement Sp, d’où b).
L’ensemble Sp est discret et borné. Par ailleurs, on a Sp Sp() d’après b), donc Sp est fermé dans . L’assertion c) résulte donc du lemme 2.
Le spectre de est dénombrable, et son complémentaire dans est donc connexe (lemme 1). D’après le cor. de la prop. 6 de I, p. 28, appliqué à la sous-algèbre unifère de (E), on conclut que Sp() Sp.
Proposition 6 02UX
Soient E un espace normable complet sur et un endomorphisme compact de E.
a) Soit (Sp()) telle que . L’endomorphisme est compact ;
b) Supposons que E est un espace hilbertien complexe et que est normal. Soit une fonction continue sur Sp() telle que . L’endomorphisme normal est compact.
De plus, les assertions réciproques sont valides si E est de dimension infinie et la condition n’est pas nécessaire si E est de dimension finie.
On peut supposer que E est de dimension infinie.
Démontrons a) et sa réciproque. L’endomorphisme est un élément de l’algèbre de Banach . Puisque E est de dimension infinie, on a l’égalité Sp() Sp d’après la prop. 5, d). L’élément du calcul fonctionnel holomorphe de l’algèbre de Banach unifère déduite de par adjonction d’un élément unité appartient à si et seulement si I, p. 88). Mais par ailleurs cet élément coïncide avec l’élément de (prop. 7 de I, p. 75), donc est compact si et seulement si .
La preuve de l’assertion b) et de sa réciproque est toute identique en considérant le calcul fonctionnel continu de l’algèbre stellaire (I, p. 110, déf. 5).
Corollaire 02UY
Soient E et F des espaces hilbertiens et soit une application linéaire continue de E dans F. L’application linéaire est compacte si et seulement si l’endomorphisme de E est compact.
Soit la décomposition polaire de (déf. 4 de I, p. 140). Puisque
et (prop. 10 de I, p. 139), l’équivalence résulte de la prop. 3 de III, p. 5 et de l’assertion b) de la proposition précédente.
6. Cas des espaces hilbertiens
Dans ce numéro, E désigne un espace hilbertien sur . On note l’homomorphisme canonique de sur l’algèbre stellaire alk(E).
Proposition 7 02UZ
Soit .
a) Si est normal, alors est un endomorphisme de Riesz si et seulement si est un endomorphisme de Fredholm d’indice 0.
b) Si est hermitien, alors est un endomorphisme de Fredholm si et seulement si est un endomorphisme de Riesz.
Tout endomorphisme de Riesz est un endomorphisme de Fredholm d’indice 0 (proposition 5 de III, p. 46). Réciproquement, supposons que est un endomorphisme de Fredholm d’indice 0, et que est normal. Son nilespace coïncide alors avec son noyau (EVT, V, p. 43, prop. 8), et est donc de dimension finie. Il résulte alors du lemme 2 de III, p. 45 et de la définition que est un endomorphisme de Riesz.
Démontrons b). D’après a), il suffit de vérifier que l’indice d’un endomorphisme de Fredholm hermitien est nul. Mais l’orthogonal de l’image de (qui est fermée) est alors égal au noyau de (EVT, V, p. 41, prop. 4), d’où l’assertion.
Corollaire 02V0
Soit . Si est normal, alors Sp est vide, et si est hermitien, alors Sp coïncide avec le spectre de relatif à l’algèbre alk(E).
Les deux assertions résultent de la proposition et de la définition des ensembles Sp pour et de Sp, qui forment une partition du spectre essentiel de (déf. 2 de III, p. 83).
Théorème 3 (Weyl) 02V1
Soit un endomorphisme normal de . Le spectre essentiel de est l’intersection des ensembles Sp() pour parcourant .
Soit . Comme Sp est vide (corollaire ci-dessus), le théorème 2 de III, p. 89 implique que Sp Sp. L’intersection des ensembles Sp() contient donc Sp.
Soit Sp. Notons le sous-espace propre de relatif à , et l’image du projecteur spectral associé à et . L’espace E est somme directe topologique de et . Soit l’endomorphisme de rang fini de E qui est nul sur et coïncide sur avec l’identité. L’endomorphisme est inversible, donc Sp(). Le théorème en résulte.
Ainsi, si est un endomorphisme normal de E, et si (E), le spectre de ne peut différer du spectre de que par des points isolés qui sont de multiplicité spectrale finie.
7. Le théorème de Krein–Rutman
ait un rayon de convergence fini . Soit le disque ouvert de centre 0 et de rayon . Il n’existe pas de fonction holomorphe définie sur un voisinage ouvert U de dans qui coïncide avec sur .
Supposons qu’il existe une telle fonction holomorphe définie sur un voisinage ouvert U de . Il existe des nombres réels et tels que et que le disque ouvert de centre et de rayon est contenu dans U. Le développement en série entière de au point (VAR, R1, p. 26, 3.2.1) converge alors pour tout dans le disque de centre 0 et de rayon (VAR, R1, p. 29, 3.3.4). Cette série est
!!
(VAR, R1, p. 27, 3.2.4). Comme , on a
(VAR, R1, p. 28, 3.2.11). Prenons tel que . Puisque , on a
!
!(! )!
(TG, III, p. 40). Lorsque , la convergence de cette expression contredit l’hypothèse selon laquelle le rayon de convergence de la série entière est égal à .
Soit E un espace de Banach réel. Soit C un cône convexe pointé dans E. L’espace vectoriel engendré par C est égal à (EVT, II, p. 12, cor. 1). En particulier, le cône C est total dans E si et seulement est dense dans E. Rappelons que C est dit saillant si est réduit à 0 (EVT, II, p. 11).
Le polaire de C est l’ensemble des formes linéaires continues telles que pour tout (EVT, II, p. 47, prop. 4). D’après le théorème des bipolaires (EVT, II, p. 48, th. 1), si C est un cône fermé convexe pointé, on a .
Lemme 4 02V3
Soit E un espace de Banach réel et un endomorphisme non nul de . Soit C un cône convexe total dans E. Il existe tel que .
En effet, si s’annule sur C, alors s’annule sur , donc sur E, et donc sur .
Théorème 4 (Krein–Rutman) 02V4
Soit E un espace normable complet sur . Soit C un cône convexe fermé total saillant dans E et soit une application linéaire compacte telle que . Si le rayon spectral est , alors est un point isolé du spectre de , et il existe un vecteur propre non nul de pour la valeur propre .
Soit l’espace complexifié de E et l’endomorphisme de obtenu par extension des scalaires à partir de . Le rayon spectral de est égal à I, p. 86) ; on le note simplement . Puisque , le spectre complexe de n’est pas réduit à 0. Il existe donc Sp tel que (prop. 5 de III, p. 90). Soit le projecteur spectral de associé à .
La résolvante est holomorphe sur le complémentaire du spectre de (th. 1 de I, p. 24). Le nombre complexe est un pôle de la résolvante et son résidu est le projecteur spectral I, p. 131).
Soient et des éléments de E tels que soit un vecteur propre de pour la valeur propre . Puisque , il existe un élément tel que (lemme 4). Comme C est fermé et saillant, son polaire est total (EVT, II, p. 48, cor. 1), et il existe alors une forme linéaire telle que .
Considérons la fonction définie par et par
pour tel que Sp(). Cette fonction vérifie
pour (théorème 1 de I, p. 24, d)) et est donc holomorphe dans le disque de centre 0 et de rayon .
Il existe une fonction holomorphe définie sur un voisinage ouvert U de et à valeurs dans telle que pour appartenant à U, on a
(prop. 17 de I, p. 83). Pour tel que et , on a donc
Le terme de la série correspondant à est . Comme , l’unicité du développement de Laurent (VAR, R1, p. 30, 3.3.9) implique que ne se prolonge pas en une fonction holomorphe au voisinage de . En particulier, le rayon de convergence du développement en série entière (1) de la fonction au point 0 est égal à .
Les coefficients de la série entière (1) sont puisque et . D’après le lemme 3, la fonction ne se prolonge pas en une fonction holomorphe au voisinage de . La résolvante de ne peut donc pas être prolongée en une fonction holomorphe au voisinage de , c’est-à-dire que Sp(). Cela implique que est une valeur propre de (prop. 5 de III, p. 90). Comme est réel, c’est aussi une valeur propre de .
Soit l’ordre du pôle de la résolvante de en . Soit l’endomorphisme
lim.
Il est non nul et permutable à , et son image est contenue dans l’espace propre de relatif à cf. n de I, p. 131). Soit maintenant un élément de et un élément de C. D’après le théorème 1 de I, p. 24, d), on a
lim.
Le théorème des bipolaires (EVT, II, p 48, th. 1) implique que pour tout . Puisque C est total, il existe tel que (lemme 4), et alors appartient à C et est un vecteur propre de pour la valeur propre , comme désiré.
Corollaire 02V5
Soit E un espace normable complet sur . Soient C un cône convexe fermé total saillant dans E et une application linéaire compacte telle que . Si le rayon spectral de est , alors est une valeur propre de , et admet un vecteur propre relatif à dans .
On a (prop. 3 de I, p. 131). D’après le corollaire 1 de III, p. 9, l’endomorphisme de est compact. De plus on a ; l’assertion résulte alors du théorème de Krein–Rutman appliqué à , et au cône convexe fermé , puisque celui-ci est saillant (car C est total) et total (car C est saillant).
Remarque 02V6
L’hypothèse ne saurait être omise en général dans le théorème de Krein–Rutman. Par exemple, soit V l’endomorphisme de l’espace de Banach défini par
pour . L’application V est compacte et son rayon spectral est nul (exercice 1 de I, p. 187). Elle préserve le cône convexe fermé total saillant dans formé des fonctions positives, et n’a pas de valeur propre (loc. cit.).
La proposition suivante décrit une condition suffisante pour qu’un endomorphisme préservant un cône ait un rayon spectral strictement positif, et précise alors le théorème de Krein–Rutman.
Proposition 8 02V7
Soit E un espace normable complet sur non nul. Soient C un cône convexe fermé saillant d’intérieur non vide dans E, et une application linéaire compacte telle que .
a) On a et il existe un vecteur propre de dans pour la valeur propre ;
b) Le projecteur spectral de correspondant à est de rang 1 ;
c) Pour toute valeur propre de , on a ;
d) Soit F un sous-espace de E stable par tel que (C ) est non vide. Alors . En particulier, les seuls vecteurs propres de dans C sont les multiples de .
Démontrons deux lemmes préliminaires.
Lemme 5 02V8
Soient E un espace de Banach réel, C un cône convexe dans E et tels que . Soit un vecteur propre de . Alors le noyau de est stable par et ne rencontre pas C .
Soit tel que . Pour tout Ker( ), on a
donc Ker( ) est stable par .
Soit un élément non nul de Ker( ). Pour tout élément de E tel que , on a , d’où il résulte que puisque . On en déduit que n’appartient pas à . Comme , cela implique que .
Lemme 6 02V9
Soient E un espace vectoriel réel de dimension finie et B un voisinage convexe compact de 0 dans E. Soit un endomorphisme de E tel que . Le spectre complexe de est alors contenu dans le disque unité de et, en particulier, il ne rencontre pas le cercle de centre 0 et de rayon 1 dans .
En remplaçant B par , on se ramène au cas où B est équilibré. La jauge de B (EVT, II, p. 28, ex. 3) est alors une norme sur E, qui définit sa topologie (EVT, I, p. 14, th. 2). L’hypothèse implique que pour tout élément de E , donc que le rayon spectral de est ; comme c’est aussi le rayon spectral de cf. I, p. 86), la conclusion en résulte.
Démontrons maintenant la proposition.
Notons la relation d’ordre sur E associée au cône convexe C (EVT, II, p. 13, n), c’est-à-dire si et seulement si . On a si . Puisque est non vide, l’espace vectoriel engendré par C (EVT, II, p. 12, cor. 1) contient un voisinage de 0, donc le cône C est total.
Démontrons l’assertion a). Soit . Soit un élément de . On a . Soit tel que la boule fermée de centre et de rayon est contenue dans C. Pour tout , on a , donc pour tout .
Comme , les hypothèses impliquent que . Il existe donc tel que . Notons . C’est un endomorphisme compact de E tel que et . Pour tout entier , on a
donc . Comme C est saillant, cela implique que , d’où I, p. 20, prop. 1).
D’après le théorème de Krein–Rutman (th. 4), le nombre réel est une valeur propre de , et il existe un vecteur propre de dans C pour la valeur propre . On a par hypothèse, donc . Cela établit l’assertion a).
Soit K l’intersection du spectre de et du cercle de centre 0 et de rayon dans . Comme est compact et , l’ensemble K est fini et l’image du projecteur spectral est un sous-espace de de dimension finie (prop. 2 de III, p. 83 et prop. 5 de III, p. 90). Comme K est stable par la conjugaison complexe, l’image de est un sous-espace de rationnel sur (A, V, p.60, prop. 6) ; notons F le sous-espace de E tel que est égal à l’image de . L’espace F est stable par et contient le sous-espace propre de relatif à , donc F est non nul.
Pour démontrer les assertions b) et c), il suffit de démontrer que F est de dimension 1.
Notons l’endomorphisme de F déduit de par passage aux sous-espaces. Soit . C’est un cône convexe fermé saillant d’intérieur non vide dans F (puisque ), donc total ; il vérifie , et en particulier est stable par . Comme et , on a . D’après le corollaire du théorème 4, appliqué à et , il existe un vecteur propre de dans pour la valeur propre .
Le sous-espace Ker( ) de F est stable par . Soit l’endomorphisme de Ker( ) déduit de par passage aux sous-espaces ; son spectre est contenu dans le cercle unité. L’ensemble B des Ker( ) tels que est un voisinage convexe fermé de 0 dans Ker( ). Pour tout et tout Ker( ), on a
qui appartient à si la norme de est assez petite, donc .
L’ensemble B est borné : en effet, s’il existait une suite dans Ker( ) telle que et alors, quitte à extraire une sous-suite, on aurait où Ker( ) est non nul, et lim appartiendrait à , contredisant le lemme 5. L’ensemble B est donc compact.
On déduit alors du lemme 6, appliqué à Ker( ), à B et à , que le spectre complexe de ne rencontre pas le cercle de centre 0 et de rayon 1 ; cela entraîne que le spectre de est vide, ce qui signifie que Ker( ) est réduit à , donc que F est de dimension 1. Les assertions b) et c) sont donc établies.
L’application linéaire est compacte (corollaire 1 de III, p. 9) et ; de plus (prop. 3 de I, p. 131). D’après le corollaire du théorème 4, il existe dans un vecteur propre de pour la valeur propre . Le noyau de est stable par et ne rencontre pas C (lemme 5). En particulier, on a Ker( ).
Soit F un sous-espace de E stable par . On a la décomposition Ker( )). Si F ne contient pas , on a donc Ker( ), donc F ne rencontre pas C. Cela établit d) et conclut la preuve de la proposition.
Corollaire 02VA
Soit E un espace normable complet non nul sur . Soient C un cône convexe fermé saillant d’intérieur non vide dans E, et un endomorphisme compact de E telle que . On suppose qu’il existe un entier tel que .
a) On a et il existe un vecteur propre de dans pour la valeur propre ;
b) Le projecteur spectral de correspondant à est de rang 1 ;
c) Pour toute valeur propre de , on a ;
d) Les seuls vecteurs propres de dans C sont les multiples de .
Posons . On peut appliquer le th. 4 à et la prop. 8 à . Il existe donc un vecteur propre de dans C pour la valeur propre . Comme (formule (4) de I, p. 21), on a en particulier , et puisque est vecteur propre de pour la valeur propre , on a .
On a Sp() Sp() (remarque 4 de I, p. 2), donc toute valeur propre de telle que vérifie , et comme tout vecteur propre correspondant à est vecteur propre de pour , donc proportionnel à , on a .
Si le projecteur spectral de pour la valeur propre était de rang au moins 2, il en serait de même de celui de pour la valeur propre cf. n de I, p. 129).
Finalement, si est vecteur propre de , il l’est aussi pour , donc est proportionnel à .
Soit un entier . L’ensemble est un cône convexe fermé pointé saillant dans , d’intérieur non vide égal à .
Soit A une matrice réelle de type , et l’endomorphisme de . Soit son rayon spectral.
Lemme 7 02VB
On a si et seulement si pour tous et , et si et seulement si pour tous et .
Soit la base canonique de . Les vecteurs appartiennent à et pour tout (resp. pour tout ) si et seulement si pour tous et (resp. pour tous et ). Le résultat en découle par linéarité.
Théorème 5 (Perron–Frobenius) 02VC
a) Si pour tous et dans , alors le nombre réel est une valeur propre de A;
b) Si pour tous et dans , alors et l’espace primaire de relatif à , c’est-à-dire le nilespace de , est de dimension 1 et est engendré par un vecteur . Il n’existe pas d’autre valeur propre de A admettant un vecteur propre dans , et toutes les valeurs propres complexes de A vérifient .
Si , l’assertion a) est élémentaire car 0 est alors une valeur propre de A. Si , l’assertion a) découle du théorème 4 compte tenu du lemme 7. L’assertion b) est elle, pour la même raison, une conséquence de la proposition 8.
Remarque 02VD
On suppose qu’il existe un entier tel que tous les coefficients de sont (une telle matrice est parfois appelée primitive). Alors, d’après le cor. de la prop. 8, le rayon spectral est une valeur propre de A, l’espace primaire de relatif à est de dimension 1, et est engendré par un vecteur . De plus, il n’existe pas d’autre valeur propre complexe de A admettant un vecteur propre dans et toutes les valeurs propres complexes de A vérifient .
Exercices
See the exercises for § 6.
[^1]: Certains auteurs parlent de « point fini » du spectre, ou de « spectre discret ».