Bourbaki

§ 4. Perturbations dans les espaces de Banach

1. Morphismes directs

Définition 1 02SH

Soit E un espace vectoriel topologique. On dit qu’un sous-espace vectoriel de E est direct s’il admet un supplémentaire topologique.

Pour qu’un sous-espace vectoriel F de E soit direct, il faut et il suffit qu’il existe dans L(E)\mathscr{L}(E) un projecteur d’image F. Si pp est un tel projecteur, E est somme directe topologique de F et du noyau de pp. Le noyau de 1E−p1_E-p est F ; si E est séparé, F est donc fermé.

Soient F un sous-espace vectoriel direct de E et E1E_1 un sous-espace vectoriel de E contenant F ; alors F est un sous-espace vectoriel direct de E1E_1.

Tout sous-espace vectoriel fermé de codimension finie de E est direct (EVT, I, p. 15, prop. 3), et tout sous-espace vectoriel F de E contenu dans l’adhérence de {0}\{0\} est direct (en effet, il existe un projecteur d’image F et un tel projecteur est nécessairement continu).

Proposition 1 02SI

Soit E un espace localement convexe. Tout sous-espace vectoriel de dimension finie de E est direct.

Soit F un sous-espace vectoriel de dimension finie de E. Notons S un supplémentaire topologique de l’adhérence de {0}\{0\} dans F, qui est un sous-espace direct de E. L’espace F2=F∩SF_2= F\cap S est séparé et de dimension finie ; il existe donc un entier n⩾0n\geqslant 0 tel que F2F_2 soit isomorphe à KnK^n (EVT, I, p. 14, th. 2). Il existe alors une application linéaire continue p:S→F2p: S\rightarrow F_2 prolongeant l’application identique de F2F_2 (EVT, II, p. 26, remarque). Le noyau de pp est un supplémentaire topologique de F2F_2 dans S, et aussi de F dans E.

Définition 2 02SJ

Soient E et F des espaces localement convexes et soit uu une application linéaire continue de E dans F. On dit que uu est un morphisme direct si uu est un morphisme strict dont le noyau est un sous-espace vectoriel direct de E et l’image un sous-espace vectoriel direct de F.

Soit u∈L(E;F)u\in \mathscr{L}(E; F). Pour que le noyau et l’image de uu soient des sous-espaces vectoriels directs de E et F respectivement, il faut et il suffit qu’il existe des décompositions E=E1⊕E2E = E_1\oplus E_2 et F=F1⊕F2F = F_1\oplus F_2 en sommes directes topologiques telles que uu soit représenté par une matrice (u1000)\begin{pmatrix} u_1 & 0 \\ 0 & 0 \end{pmatrix} où u1∈L(E1;F1)u_1\in \mathscr{L}(E_1; F_1) est bijectif. Comme le noyau de uu est alors E2E_2, que l’application linéaire canonique de E1E_1 sur E/E2E/E_2 est un isomorphisme, et que l’image de uu est F1F_1, on voit que uu est un morphisme strict si et seulement si u1u_1 est un isomorphisme de E1E_1 sur F1F_1. Notons vv l’élément de L(F;E)\mathscr{L}(F; E) représenté par la matrice (u1−1000)\begin{pmatrix} u_1^{-1} & 0 \\ 0 & 0 \end{pmatrix} . Alors l’application linéaire u∘vu\circ v est le projecteur dans F de noyau F2F_2 et d’image F1F_1, l’application linéaire v∘uv\circ u est le projecteur dans E de noyau E2E_2 et d’image E1E_1, et l’on a u∘v∘u=uu\circ v\circ u=u.

Réciproquement, on a le résultat suivant :

Proposition 2 02SK

Soient E et F des espaces localement convexes, soient u∈L(E;F)u\in \mathscr{L}(E; F) et v∈L(F;E)v\in \mathscr{L}(F; E). On suppose que u=u∘v∘uu=u\circ v\circ u. Alors uu est un morphisme direct. De plus, v∘uv\circ u est un projecteur continu dans E de noyau Ker(uu) et u∘vu\circ v est un projecteur continu dans F d’image Im(uu).

Posons p=v∘up=v\circ u et q=u∘vq=u\circ v. On a

p2=v∘(u∘v∘u)=v∘u=p,q2=(u∘v∘u)∘v=u∘v=q p^2=v\circ (u\circ v\circ u) =v\circ u=p ,q^2= (u\circ v\circ u)\circ v=u\circ v=q

donc pp et qq sont des projecteurs. Ils sont continus. Soient E1E_1 et E2E_2 l’image et le noyau de pp, et soient F1F_1 et F2F_2 l’image et le noyau de qq. Puisque u∘v∘u=uu\circ v\circ u=u, on a

Ker(uu)⊂\subset Ker(v∘uv\circ u)⊂\subset Ker(u∘v∘uu\circ v\circ u) == Ker(uu),

donc Ker(uu) == Ker(v∘uv\circ u) == Ker(pp) =E2= E_2. Similairement, on déduit des inclusions

Im(uu)⊃\supset Im(u∘vu\circ v)⊃\supset Im(u∘v∘uu\circ v\circ u) == Im(uu)

que l’image de uu est F1F_1. Les espaces E2E_2 et F1F_1 sont des sous-espaces vectoriels directs de E et F respectivement.

L’espace vectoriel E est somme directe topologique de E1E_1 et E2E_2, et uu définit par restriction une application linéaire bijective u1u_1 de E1E_1 sur F1F_1. Pour tout x∈E1x\in E_1, on a v(u(x))=p(x)=xv(u(x)) =p(x) =x, et l’application u1−1u^{-1}_1 de F1F_1 sur E1E_1 coïncide avec vv sur F1F_1. Par conséquent, u1u_1 est un isomorphisme de E1E_1 sur F1F_1 et uu est un morphisme strict de E dans F.

Soient E et F des espaces localement convexes et u∈L(E;F)u\in \mathscr{L}(E; F). Pour que uu soit un morphisme direct injectif (resp. surjectif), il faut et il suffit qu’il existe vv dans L(F;E)\mathscr{L}(F; E) tel que v∘u=1Ev\circ u= 1_E (resp. u∘v=1Fu\circ v= 1_F) (cf. TG, III, p. 47 et 48).

Proposition 3 02SL

Soient E et F des espaces de Banach. Les ensembles suivants sont des parties ouvertes de l’espace de Banach L(E;F):\mathscr{L}(E; F):

a) L’ensemble I(E;F)\mathscr{I}(E; F) des isomorphismes de E sur F ;

b) L’ensemble MD(E;F)\mathscr{M} \mathscr{D}(E; F) des morphismes directs injectifs de E dans F, et plus précisément, pour tout sous-espace vectoriel fermé F1F_1 de F, l’ensemble MF1(E;F)\mathscr{M}_{F_1}(E; F) des éléments de MD(E;F)\mathscr{M} \mathscr{D}(E; F) dont l’image est un supplémentaire topologique de F1F_1;

c) L’ensemble ED(E;F)\mathscr{E} \mathscr{D}(E; F) des morphismes directs surjectifs de E dans F, et plus précisément, pour tout sous-espace vectoriel fermé E1E_1 de E, l’ensemble EE1(E;F)\mathscr{E}_{E_1}(E; F) des éléments de ED(E;F)\mathscr{E} \mathscr{D}(E; F) dont le noyau est un supplémentaire topologique de E1E_1.

De plus, l’application u↦u−1u\mapsto u^{-1} de I(E;F)\mathscr{I}(E; F) sur I(F;E)\mathscr{I}(F; E) est analytique.

Par définition, I(E;E)\mathscr{I}(E; E) est l’ensemble des éléments inversibles de l’algèbre normée complète L(E)\mathscr{L}(E). D’après TG, IX, p. 40, prop. 14, c’est une partie ouverte de L(E)\mathscr{L}(E). L’application u↦u−1u\mapsto u^{-1} de I(E;E)\mathscr{I}(E; E) dans I(E;E)\mathscr{I}(E; E) est analytique (LIE, III, § 1, no1^o1, exemple 2).

Si l’ensemble I(E;F)\mathscr{I}(E; F) est vide, il est ouvert. Sinon, soit u0u_0 un isomorphisme de E sur F. L’application v↦u0∘vv\mapsto u_0\circ v est alors un isomorphisme de L(E)\mathscr{L}(E) sur L(E;F)\mathscr{L}(E; F) qui transforme I(E;E)\mathscr{I}(E; E) en I(E;F)\mathscr{I}(E; F). L’ensemble I(E;F)\mathscr{I}(E; F) est donc ouvert dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F). De plus, si u=u0∘vu=u_0\circ v est un élément de I(E;F)\mathscr{I}(E; F), on a u−1=v−1∘u0−1u^{-1}=v^{-1}\circ u^{-1}_0, et l’application u↦u−1u\mapsto u^{-1} de I(E;F)\mathscr{I}(E; F) sur I(F;E)\mathscr{I}(F; E) est donc analytique.

Soit F1F_1 un sous-espace vectoriel fermé de F. Pour tout u∈L(E;F)u\in \mathscr{L}(E; F), soit u‾\overline{u} l’élément de L(E×F1;F)\mathscr{L}(E\times F_1; F) défini par u‾(x,y)=u(x)+y\overline{u}(x, y) =u(x) +y. L’application u↦u‾u\mapsto \overline{u} de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) dans L(E×F1;F)\mathscr{L}(E\times F_1; F) est continue, et MF1(E;F)\mathscr{M}_{F_1}(E; F) est l’ensemble des éléments uu de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) tels que u‾\overline{u} appartienne à I(E×F1;F)\mathscr{I}(E\times F_1; F). Comme I(E×F1;F)\mathscr{I}(E\times F_1; F) est ouvert dans L(E×F1;F)\mathscr{L}(E\times F_1; F) d’après ce qui précède, l’ensemble MF1(E;F)\mathscr{M}_{F_1}(E; F) est ouvert dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F). Il en est de même de MD(E;F)\mathscr{M} \mathscr{D}(E; F), qui est la réunion des MF1(E;F)\mathscr{M}_{F_1}(E; F) lorsque F1F_1 parcourt l’ensemble des sous-espaces vectoriels fermés de F.

Soit E1E_1 un sous-espace vectoriel fermé de E, et soit pp l’application canonique de E sur l’espace de Banach quotient E/E1E/E_1. Pour qu’un élément uu de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) appartienne à EE1(E;F)\mathscr{E}_{E_1}(E; F), il faut et il suffit que l’application (u,p)(u, p) de E dans F×E/E1F\times E/E_1 appartienne à I(E;F×E/E1)\mathscr{I}(E; F\times E/E_1). Comme précédemment, on en déduit que EE1(E;F)\mathscr{E}_{E_1}(E; F) est ouvert dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F); il en est de même de ED(E;F)\mathscr{E} \mathscr{D}(E; F), qui est la réunion des EE1(E;F)\mathscr{E}_{E_1}(E; F).

2. Perturbation des applications de Fredholm

Théorème 1 02SM

Soient E et F des espaces de Banach. L’ensemble F(E;F)\mathscr{F}(E; F) des applications de Fredholm de E dans F est ouvert dans l’espace de Banach L(E;F)\mathscr{L}(E; F), et l’application u↦u\mapsto ind(uu) de F(E;F)\mathscr{F}(E; F) dans Z\mathbf{Z} est localement constante.

Le théorème résulte de l’énoncé plus précis suivant :

Proposition 4 02SN

Soient E et F des espaces de Banach, u0:E→Fu_0: E\rightarrow F une application de Fredholm et v0v_0 un quasi-inverse de u0u_0. Il existe un voisinage ouvert U de u0u_0 dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F) et une application analytique φ:U→L(F;E)\varphi : U\rightarrow \mathscr{L}(F; E) telle que

(i) On a φ(u0)=v0\varphi (u_0) =v_0;

(ii) Pour tout uu dans U, l’application φ(u)\varphi (u) est un quasi-inverse de uu, et en particulier uu est une application de Fredholm ;

(iii) Pour tout uu dans U, on a ind(uu) == ind(u0u_0).

D’après la prop. 2 de III, p. 42, (ii), il existe des décompositions en somme directe topologique E=E1⊕E2E = E_1\oplus E_2 et F=F1⊕F2F = F_1\oplus F_2, et il existe α0∈I(E1;F1)\alpha_0\in \mathscr{I}(E_1; F_1), tels que E2E_2 et F2F_2 soient de dimension finie et que u0u_0 soit représentée par la matrice (α0000)\begin{pmatrix} \alpha_0 & 0 \\ 0 & 0 \end{pmatrix} relativement à ces décompositions.

Soit U l’ensemble des éléments uu de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) tels que, dans la représentation matricielle (αβγδ)\begin{pmatrix} \alpha & \beta \\ \gamma & \delta \end{pmatrix} de uu par rapport à ces décompositions, on a α∈I(E1;F1)\alpha \in \mathscr{I}(E_1; F_1). Comme I(E1;F1)\mathscr{I}(E_1; F_1) est ouvert dans L(E1;F1)\mathscr{L}(E_1; F_1) (prop. 3 de III, p. 57), U est un voisinage ouvert de u0u_0 dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F). Pour u=(αβγδ)u=\begin{pmatrix} \alpha & \beta \\ \gamma & \delta \end{pmatrix} dans U, posons

φ(u)=v0+(α−1−α0−1000)(1) \varphi (u) =v_0+\begin{pmatrix} \alpha^{-1}-\alpha_0^{-1} & 0 \\ 0 & 0 \end{pmatrix} \tag{1}

On a φ(u0)=v0\varphi (u_0) =v_0 et l’application φ\varphi est analytique (loc. cit.). Modulo les applications linéaires continues de rang fini, on a les congruences

u≡(α000),v0≡(α0−1000),φ(u)≡(α−1000) u\equiv \begin{pmatrix} \alpha & 0 \\ 0 & 0 \end{pmatrix},v_0\equiv \begin{pmatrix} \alpha_0^{-1} & 0 \\ 0 & 0 \end{pmatrix},\varphi (u)\equiv \begin{pmatrix} \alpha^{-1} & 0 \\ 0 & 0 \end{pmatrix}

Par suite, φ(u)\varphi (u) est un quasi-inverse de uu. Tout élément uu de U définit par restriction un isomorphisme de E1E_1 sur un supplémentaire topologique de F2F_2 dans F. D’après la prop. 3 de III, p. 44, on a donc

ind(uu) == codimF(u(E1))−_F(u(E_1))- codimE(E1)_E(E_1)

= dim(F2_2)−- dim(E2_2) == ind(u0u_0),

ce qui conclut la démonstration.

3. Perturbation des endomorphismes de Riesz

Lemme 1 02SO

Soit E un espace de Banach. Soient pp et qq des projecteurs continus de E tels que ∥q−p∥<1\|q-p\|<1. Alors pp induit un isomorphisme de Im(qq) sur Im(pp), et 1E−p1_E-p induit un isomorphisme de Ker(qq) sur Ker(pp).

Considérons les applications linéaires continues u:x↦p(x)u:x\mapsto p(x) de Im(qq) dans Im(pp) et v:y↦q(y)v:y\mapsto q(y) de Im(pp) dans Im(qq). Pour tout x∈x\in Im(qq), on a x=q(x)x=q(x), d’où

(q−p)2(x)=q2(x)−q(p(x))−p(q(x))+p2(x) (q-p)^2(x) =q^2(x)-q(p(x))-p(q(x)) +p^2(x)
=x−q(p(x))=x−v(u(x)) =x-q(p(x)) =x-v(u(x))

Il en résulte que l’on a ∥1E−v∘u∥⩽∥q−p∥2<1\|1_E-v\circ u\|\leqslant \|q-p\|^2<1. D’après le cor. 1 de I, p. 22,v∘u,v\circ u est un automorphisme de Im(qq). On démontre de même que u∘vu\circ v est un automorphisme de Im(pp). Cela implique que uu est un isomorphisme de Im(qq) sur Im(pp), d’où la première assertion du lemme. La seconde s’en déduit en remplaçant pp et qq par 1E−p1_E-p et 1E−q1_E-q respectivement.

Théorème 2 02SP

Soit E un espace de Banach. L’ensemble R(E)\mathscr{R}(E) des endomorphismes de Riesz de E est ouvert dans L(E)\mathscr{L}(E). L’application qui à un élément de R(E)\mathscr{R}(E) associe la dimension de son nilespace est semi-continue supérieurement sur L(E)\mathscr{L}(E).

Le théorème résulte de l’énoncé plus précis suivant :

Proposition 5 02SQ

Soient E un espace de Banach et u0u_0 un endomorphisme de Riesz de E. Soit N (resp. I) le nilespace (resp. le conilespace) de u0u_0. Notons dd la dimension de N. Il existe un voisinage ouvert U de u0u_0 dans L(E)\mathscr{L}(E) et une application analytique π:U→L(E)\pi : U\rightarrow \mathscr{L}(E) telle que

(i) L’endomorphisme π(u0)\pi (u_0) est le projecteur d’image N et de noyau I ;

(ii) Pour tout u∈Uu\in U, l’application linéaire π(u)\pi (u) est un projecteur de rang dd qui appartient au bicommutant de uu et, en particulier, qui commute à uu. De plus, uu induit un automorphisme de Ker(π(u)\pi (u));

(iii) Tout élément de U est un endomorphisme de Riesz dont le nilespace est de dimension ⩽d\leqslant d.

Si K = C\mathbf{C}, notons Sp(u0u_0) le spectre de u0u_0 relativement à l’algèbre L(E)\mathscr{L}(E). Lorsque K = R\mathbf{R}, notons Sp(u0u_0) le spectre complexe SpL(E(C))((u0)(C))_{\mathscr{L}(E_{(\mathbf{C})})}((u_0)_{(\mathbf{C})}) de u0(u_0(I, p. 85, no13^o13). D’après la prop. 14 de III, p. 54, le point 0 est isolé dans {0}∪\{0\} \cup Sp(u0u_0). Soit r>0r >0 un nombre réel tel que tout élément de Sp(u0u_0)−{0}-\{0\} soit de module >r> r. Notons V l’ouvert dans C\mathbf{C} formé des nombres complexes de valeur absolue ≠r\not =r; soit ff la fonction holomorphe sur V définie par f(z)=0f(z) = 0 si ∣z∣>r|z|> r et f(z)=1f(z) = 1 si ∣z∣<r|z|< r. Si K=CK =\mathbf{C} (resp. K=RK =\mathbf{R}), notons U′U' l’ensemble des éléments uu de L(E)\mathscr{L}(E) dont le spectre (resp. dont le spectre complexe) est contenu dans V. L’ensemble U′U' est un voisinage ouvert de u0u_0 dans L(E)\mathscr{L}(E) et l’application u↦f(u)u\mapsto f(u) de U′U' dans L(E)\mathscr{L}(E) est holomorphe (I, p. 76, prop. 10 et I, p. 85, no13^o13).

Soit u∈U′u\in U'. L’endomorphisme f(u)f(u) est le projecteur spectral e0(u)e_0(u); il commute à uu, et uu induit par passage aux sous-espaces un automorphisme de Ker(e0(u)e_0(u)) ((cf. III, p. 53, no6^o6).

Le projecteur e0(u0)e_0(u_0) a pour image N et pour noyau I (III, p. 54, prop. 14) ; son rang est dd. D’après le lemme 1, l’ensemble U des éléments u∈U′u\in U' tels que e0(u)e_0(u) soit de rang dd est un voisinage ouvert de u0u_0. L’ensemble U et l’application π:u↦e0(u)\pi :u\mapsto e_0(u) de U dans L(E)\mathscr{L}(E) satisfont aux conditions (i) et (ii) de la proposition.

Soit u∈Uu\in U. Puisque uu induit un automorphisme de Ker(e0(u)e_0(u)), qui est un sous-espace vectoriel fermé de codimension finie de E, l’endomorphisme uu est un endomorphisme de Riesz de E (III, p. 48, prop. 8), le nilespace de uu est contenu dans l’image de π(u)=e0(u)\pi (u) =e_0(u), et est de dimension ⩽d\leqslant d.

4. Conorme d’une application linéaire continue

Soient E et F des espaces normés, u:E→Fu: E\rightarrow F une application linéaire continue, N le noyau de uu et I son image. Notons pp la surjection canonique de E sur E/NE/N et ii l’injection canonique de I dans F. Soit u~\widetilde{u} l’application linéaire bijective de E/NE/N sur I telle que u=i∘u~∘pu=i\circ \widetilde{u}\circ p. L’espace vectoriel E/NE/N est muni de la norme quotient, c’est-à-dire que

(2) ∥y∥=\|y\|= infx∈p−1(y)∥x∥_{x\in\overset{-1}{p}(y)}\|x\|

pour tout y∈E/Ny\in E/N. L’application u~\widetilde{u} est continue et ∥u∥=∥u~∥\|u\|=\|\widetilde{u}\|, d’où (3) ∥u∥=\|u\|= supy∈E/N∥u~(y)∥∥y∥_{y\in E/N}\frac{\|\widetilde{u}(y)\|}{\|y\|},

y≠0y\not =0

la borne supérieure étant prise dans R‾+\overline{\mathbf{R}}_+. On appelle conorme de uu le nombre

(4) ((u))=((u)) = infy∈E/N∥u~(y)∥∥y∥_{y\in E/N}\frac{\|\widetilde{u}(y)\|}{\|y\|},

y≠0y\not =0

la borne inférieure étant prise dans R‾+\overline{\mathbf{R}}_+. On a donc

((u))∥y∥⩽∥u~(y)∥⩽∥u∥∥y∥(5) ((u))\|y\|\leqslant \|\widetilde{u}(y)\|\leqslant \|u\| \|y\| \tag{5}

pour tout élément yy de E/NE/N. Posons v=i∘u~v=i\circ \widetilde{u}. On a u=v∘pu=v\circ p et

(6) ((u))=((u)) = infy∈E/N∥v(y)∥∥y∥=_{y\in E/N}\frac{\|v(y)\|}{\|y\|}= infy∈E/N∥v(y)∥_{y\in E/N}\|v(y)\|.

y≠0∥y∥=1y\not =0\|y\|=1

Lorsque uu est l’application nulle, l’espace E/NE/N est réduit à 0 et l’on a ((u))=+∞((u)) = +\infty et ∥u∥=0\|u\|= 0. Lorsque u≠0u\not = 0, on déduit de (3) et (4) les inégalités

0⩽((u))⩽∥u∥<+∞(7) 0\leqslant ((u))\leqslant \|u\|<+\infty \tag{7}

Lorsque uu est injectif, on a

(8) ((u))=((u)) = infxx∈≠0E∥u(x)∥∥x∥_{xx\in\not=0E}\frac{\|u(x)\|}{\|x\|},

et, pour tout x∈Ex\in E, on a

((u))∥x∥⩽∥u(x)∥⩽∥u∥∥x∥(9) ((u))\|x\|\leqslant \|u(x)\|\leqslant \|u\| \|x\| \tag{9}

Notons jj l’injection canonique de l’espace normé F dans son complété F^\widehat{F}. On a ((u))=((j∘u))((u)) = ((j\circ u)).

Remarque 02SR

Par définition, pour que l’on ait ((u))>0((u))>0, il faut et il suffit que l’application linéaire bijective u~\widetilde{u} soit bicontinue, c’est-à-dire que uu soit un morphisme strict (TG, III, p. 16). On a alors

((u))=∥u~−1∥−1(10) ((u)) =\|\widetilde{u}^{-1}\|^{-1} \tag{10}

Lemme 2 02SS

Soit cc un nombre réel. Si c<((u))c <((u)), alors pour tout élément z∈z\in Im(uu), il existe un élément xx de E tel que u(x)=zu(x) =z et c∥x∥⩽∥z∥c\|x\|\leqslant \|z\|. Réciproquement, si pour tout z∈z\in Im(uu) il existe x∈Ex\in E tel que u(x)=zu(x) =z et c∥x∥⩽∥z∥c\|x\|\leqslant \|z\|, alors c⩽((u))c\leqslant ((u)).

C’est une conséquence des formules (2) et (5) et de la définition de la conorme de uu.

Proposition 6 02ST

Soient E et F des espaces normés et u∈L(E;F)u\in \mathscr{L}(E; F). Notons B l’ensemble des éléments de E de norme <1<1. Posons

P=u(E)−u(B),Q=u(E)P =u(E)-u(B),Q =u(E) - (u(B)‾∩u(E))(\overline{u(B)}\cap u(E)).

La conorme de uu est égale à la distance de 0 à P dans F. Si l’espace normé E est complet ou si uu est un morphisme strict, la conorme de uu est égale à la distance de 0 à Q dans F.

Soit N le noyau de uu; soit p:E→E/Np: E\rightarrow E/N la surjection canonique et soit v:E/N→Fv: E/N\rightarrow F l’application déduite de uu par passage au quotient. L’ensemble p(B)p(B) est l’ensemble des éléments de E/NE/N de norme <1<1. On a

P=u(E)−u(B)=v(E/N)−v(p(B))=v((E/N)−p(B)) P =u(E)-u(B) =v(E/N)-v(p(B)) =v((E/N)-p(B))

puisque l’application vv est injective. En d’autres termes, P se compose des éléments de F de la forme v(y)v(y) avec y∈E/Ny\in E/N et ∥y∥⩾1\|y\|\geqslant 1. Notons dPd_P la distance de 0 à P dans F. On a

dP=d_P= infy∥∈yE∥⩾/N1∥v(y)∥=_{y\|\in yE\|\geqslant/N1}\|v(y)\|= infy∥∈yE∥=1/N∥v(y)∥=((u))_{y\|\in yE\|=1/N}\|v(y)\|= ((u)) d’après (6).

Supposons que uu soit un morphisme strict. Soit ε>0\varepsilon >0. L’ensemble εu(B)\varepsilon u(B) est un voisinage de 0 dans u(E)u(E). L’adhérence de u(B)u(B) dans u(E)u(E) est égale à u(B)‾∩u(E)\overline{u(B)}\cap u(E). Elle est contenue dans l’ensemble u(B)+εu(B)u(B) +\varepsilon u(B) qui est égal à (1+ε)u(B)(1 +\varepsilon )u(B) puisque u(B)u(B) est convexe. On a par suite (1+ε)P⊂Q⊂P(1 +\varepsilon )P\subset Q\subset P et la distance dQd_Q de 0 à Q dans F satisfait aux inégalités dP⩽dQ⩽(1+ε)dPd_P\leqslant d_Q\leqslant (1 +\varepsilon )d_P. Puisque ceci a lieu pour tout ε>0\varepsilon >0, on a dQ=dP=((u))d_Q=d_P= ((u)).

Supposons que uu ne soit pas un morphisme strict, mais que l’espace normé E soit complet. On a alors ((u))=0((u)) = 0 (remarque ci-dessus). L’adhérence de u(B)u(B) dans uu(E), qui est égale à u(B)‾∩u\overline{u(B)}\cap u(E), n’est pas un voisinage de 0 dans u(E)u(E) (EVT, I, p. 17, th. 1). Il existe alors des points de Q arbitrairement proches de 0, d’où dQ=0=((u))d_Q= 0 = ((u)).

Proposition 7 02SU

Soient E un espace de Banach et F un espace normé. L’application u↦((u))u\mapsto ((u)) de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) dans R‾\overline{\mathbf{R}} est semi-continue supérieurement.

Soit u∈L(E;F)u\in \mathscr{L}(E; F). Il s’agit de prouver que pour tout nombre réel c>((u))c >((u)), l’ensemble des éléments v∈L(E;F)v\in \mathscr{L}(E; F) tels que ((v))<c((v))< c est un voisinage de uu. Notons B l’ensemble des éléments de E de norme <1<1. D’après la prop. 6, il existe y∈Ey\in E tel que u(y)∉u(B)u(y)\notin u(B) et ∥u(y)∥<c\|u(y)\|< c. La distance dd de u(y)u(y) à l’ensemble fermé u(B)u(B) est strictement positive. L’ensemble V des éléments vv de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) vérifiant les relations ∥v(y)∥<c\|v(y)\|< c et ∥u−v∥(1+∥y∥)<d\|u-v\|(1 +\|y\|)< d est un voisinage de uu dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F). Soit v∈Vv\in V. Pour tout x∈Bx\in B, on a

d⩽∥u(y)−u(x)∥⩽∥v(y)−v(x)∥+∥u−v∥(∥y∥+∥x∥) d\leqslant \|u(y)-u(x)\|\leqslant \|v(y)-v(x)\|+\|u-v\|(\|y\|+\|x\|)
<∥v(y)−v(x)∥+d <\|v(y)-v(x)\|+d

Par conséquent v(y)v(y) n’appartient pas à vv(B), et l’on a ((v))⩽∥v(y)∥<c((v))\leqslant \|v(y)\|< c d’après la prop. 6.

Proposition 8 02SV

Soient E un espace de Banach, F un espace normé. Pour tout u∈L(E;F)u\in \mathscr{L}(E; F), on a ((u))=((tu))((u)) = ((^tu)).

Notons jj l’injection canonique de l’espace normé F dans son complété F^\widehat{F}. On a ((u))=((j∘u))((u)) = ((j\circ u)). Comme l’application linéaire tj:(F^)′→F′^tj: (\widehat{F})'\rightarrow F' est bijective et isométrique, on a également ((tu))=((t(j∘u)))((^tu)) = ((^t(j\circ u))). Il suffit donc de démontrer la proposition lorsque l’espace normé F est complet, ce que nous supposons dans la suite de la démonstration.

Si uu est nul, on a ((u))=((tu))=+∞((u)) = ((^tu)) = +\infty. Si uu n’est pas un morphisme strict, alors tu^tu n’en est pas un (EVT, IV, p. 29, cor. 3), et l’on a ((u))=((tu))=0((u)) = ((^tu)) = 0.

Supposons désormais que uu est un morphisme strict non nul. Notons N le noyau de uu et I son image, et considérons la décomposition canonique de u:u:

E⟶pE/N⟶vI⟶iF E\overset{p}{\longrightarrow}E/N\longrightarrow^vI\longrightarrow^iF

Le noyau de tu^tu est l’orthogonal I∘I^{\circ} de I dans F′F' (EVT, IV, p. 27, prop. 2), et ti^ti définit par passage au quotient une isométrie ι\iota de F′/I∘F'/I^{\circ} sur I′I' (EVT, IV, p. 9, prop. 10). Par ailleurs, tp^tp définit une isométrie π\pi de (E/N)′(E/N)' sur l’orthogonal N∘N^{\circ} de N dans E′E' (EVT, IV, p. 8, prop. 9). La décomposition canonique de tu^tu est donc

F′⟶F′/I∘⟶v′N∘⟶E′ F'\longrightarrow F'/I^{\circ}\longrightarrow^{v'}N^{\circ}\longrightarrow E'

où v′=π∘tv∘ιv'=\pi \circ^tv\circ \iota. On a alors

∥(v′)−1∥=∥(tv)−1∥=∥t(v−1)∥=∥v−1∥ \|(v')^{-1}\|=\|(^tv)^{-1}\|=\|^t(v^{-1})\|=\|v^{-1}\|

(EVT, IV, p. 7, prop. 8) d’où ((u))=((tu))((u)) = ((^tu)) d’après la formule (10).

5. Sous-espaces vectoriels de dimension finie d’un espace normé

L’énoncé suivant sera démontré dans TA, à paraître, comme corollaire du théorème de Borsuk–Ulam.

Théorème 3 02SW

Soient nn un entier positif, V un espace vectoriel normé réel de dimension n+1n+ 1 et W un sous-espace vectoriel de V de dimension nn. Soit S la sphère unité de V. Il n’existe pas d’application continue f:S→Wf: S\rightarrow W telle que ∥f(x)−x)∥<1\|f(x)-x)\|<1 pour tout x∈Sx\in S.

Théorème 4 (Krein, Krasnoselskii, Milman) 02SX

Soit E un espace normé, et soient F et G des sous-espaces vectoriels de E. Supposons que la dimension de G soit finie et strictement inférieure à celle de F. Il existe un élément de F de norme 1 dont la distance à G est égale à 1.

Il suffit de traiter le cas où le corps K est égal à R\mathbf{R}. Soit nn la dimension de G. En remplaçant F par un sous-espace vectoriel de F de dimension n+1n+ 1 contenant G, on se ramène au cas où dim(F) =n+1=n+ 1. Raisonnons par l’absurde en supposant que la conclusion du théorème n’est pas satisfaite. Soit S la sphère unité de F. Pour tout x∈Sx\in S, la distance de xx à G est alors strictement inférieure à ∥x∥=1\|x\|= 1, et l’on peut choisir un élément y(x)y(x) de G pour lequel on a ∥x−y(x)∥<1\|x-y(x)\|<1. Notons VxV_x l’ensemble des éléments zz de S tels que ∥z−y(x)∥<1\|z-y(x)\|<1; c’est un voisinage ouvert de xx dans S. Il existe une partition continue localement finie de l’unité (φx)x∈S(\varphi_x)_{x\in S} sur S subordonnée au recouvrement (Vx)x∈S(V_x)_{x\in S} de S (TG, IX, p. 46, prop. 3 et p. 51, prop. 6). Soit f:S→Gf: S\rightarrow G l’application continue donnée par

f(z)=∑x∈Sφx(z)y(x) f(z) =\sum_{x\in S}\varphi_x(z)y(x)

pour tout z∈Sz\in S. Soit z∈Sz\in S. On a φx(z)⩾0\varphi_x(z)\geqslant 0 pour tout x∈Sx\in S, et il existe x∈Sx\in S tel que φx(z)>0\varphi_x(z)>0, puisque ∑x∈Sφx(z)=1\sum_{x\in S}\varphi_x(z) = 1, donc

∥z−f(z)∥=∥∑x∈Sφx(z)(z−y(x))∥⩽∑x∈Sφx(z)∥z−y(x)∥ \|z-f(z)\|=\|\sum_{x\in S}\varphi_x(z)(z-y(x))\|\leqslant \sum_{x\in S}\varphi_x(z)\|z-y(x)\|
<∑x∈Sφx(z)=1 <\sum_{x\in S}\varphi_x(z) = 1

Cette propriété de ff contredit le théorème 3.

Proposition 9 02SY

Soient E et F des espaces normés, n∈Nn\in \mathbf{N} et uu une application linéaire continue de E dans F dont le noyau est de dimension nn. La conorme de uu est égale à la distance dd de uu à l’ensemble des applications v∈L(E;F)v\in \mathscr{L}(E; F) dont le noyau est de dimension au moins n+1n+ 1.

Lorsque u=0u= 0, on a ((u))=+∞((u)) = +\infty et dim(E) =n=n, d’où d=+∞d= +\infty. Supposons désormais uu non nulle, et donc ((u))<+∞((u))<+\infty. Soit vv un élément de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) tel que ∥u−v∥<((u))\|u-v\|<((u)) et démontrons que son noyau est de dimension ⩽n\leqslant n. Soient xx un élément de norme 1 de Ker(vv) et yy son image dans E/E/ Ker(uu). On a (formule (5) de III, p. 61)

((u))∥y∥⩽∥u(x)∥=∥(u−v)(x)∥⩽∥u−v∥<((u)) ((u))\|y\|\leqslant \|u(x)\|=\|(u-v)(x)\|\leqslant \|u-v\|<((u))

d’où ∥y∥<1\|y\|<1. Or ∥y∥\|y\| est la distance de xx à Ker(uu). Le théorème 4 implique alors que l’on a dim Ker(vv)⩽\leqslant dim Ker(uu) =n=n. Cela prouve l’inégalité ((u))⩽d((u))\leqslant d. L’inégalité réciproque d⩽((u))d\leqslant ((u)) résulte du lemme plus précis qui suit.

Lemme 3 02SZ

Soit cc un nombre réel tel que c>((u))c >((u)). Il existe une application linéaire continue h:E→Fh: E\rightarrow F, de rang 1 et de norme <c< c telle que le noyau de u+hu+h contienne celui de uu et soit de dimension n+1n+ 1.

Notons pp l’application canonique de E sur E/E/ Ker(uu). Il existe a∈Ea\in E tel que ∥p(a)∥=1\|p(a)\|= 1 et ∥u(a)∥<c\|u(a)\|< c (formule (6) de III, p. 61). D’après le théorème de Hahn–Banach (EVT, II, p. 24, cor. 2), il existe une forme linéaire continue ff sur l’espace normé E/E/ Ker(uu) telle que f(p(a))=1f(p(a)) = 1 et ∥f∥=1\|f\|= 1. L’application linéaire h:x↦−(f∘p)(x)u(a)h:x\mapsto -(f\circ p)(x)u(a) de E dans F est continue, de rang 1, et l’on a ∥h∥⩽∥f∥∥p∥∥u(a)∥<c\|h\|\leqslant \|f\| \|p\| \|u(a)\|< c. Le noyau de l’application u+hu+h contient celui de uu et aa; comme a∉a\not \in Ker(uu), sa dimension est donc au moins n+1n+ 1. D’autre part, l’application linéaire uu induit, par passage aux sous-espaces, une application linéaire de Ker(u+hu+h) dans Im(hh) de noyau Ker(uu)∩\cap Ker(u+hu+h), de sorte que dim(Ker(u+hu+h))⩽\leqslant dim(Ker(uu)) +1+ 1. La conclusion en résulte.

Corollaire 1 02T0

Soient E et F des espaces normés, et soient u,vu,v des applications linéaires continues non nulles de E dans F dont les noyaux ont une même dimension finie. On a alors

∣((u))−((v))∣⩽∥u−v∥ |((u))-((v))|\leqslant \|u-v\|

Notons nn la dimension commune des noyaux de uu et vv. Soit A l’ensemble des applications linéaires continues de E dans F dont le noyau est de dimension ⩾n+1\geqslant n+ 1. Comme u≠0u\not = 0, on a dim(E) >n> n et l’ensemble A contient 0. D’après la proposition 9, ((u))((u)) et ((v))((v)) sont respectivement les distances de uu et de vv à l’ensemble A dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F). Il suffit alors d’appliquer la formule ∣d(u,A)−d(v,A)∣⩽∥u−v∥(|d(u,A)-d(v,A)|\leqslant \|u-v\|(cf. TG, IX, p. 13).

Corollaire 2 02T1

Soient E et F des espaces de Banach et soient uu et vv des applications linéaires continues non nulles de E dans F dont les images ont une même codimension finie dans F. On a alors

∣((u))−((v))∣⩽∥u−v∥ |((u))-((v))|\leqslant \|u-v\|

Le morphisme uu est strict (III, p. 52, lemme 6). Le noyau de l’application linéaire continue tu^tu est l’orthogonal (Im(uu))∘^{\circ} de Im(uu) (EVT, IV, p. 27, prop. 2), donc dim(Ker(tu^tu)) == codimF_F(Im(uu)), et de même dim(Ker(tv^tv)) == codimF_F(Im(vv)). Les noyaux de tu^tu et tv^tv ont par suite une même dimension finie. Comme

∥tu−tv∥=∥u−v∥,((tu))=((u)),((tv))=((v)) \|^tu-^tv\|=\|u-v\|,((^tu)) = ((u)),((^tv)) = ((v))

(EVT, IV, p. 7, prop. 8 et prop. 8 de III, p. 63), l’assertion résulte du corollaire 1, appliqué à tu^tu et tv^tv.

6. Perturbations des applications linéaires continues injectives ou surjectives

Dans ce numéro, on adopte les conventions suivantes : si E est un espace vectoriel de dimension finie, dim(E) désigne sa dimension ; si E est un espace vectoriel de dimension infinie, on pose dim(E) =+∞∈R‾= +\infty \in \overline{\mathbf{R}}. Si uu est une application linéaire dont le noyau ou le conoyau est de dimension finie, on pose ind(uu) == dim Coker(uu)−- dim Ker(uu), le calcul étant effectué dans R‾\overline{\mathbf{R}}.

Soient E et F des espaces normés. On note M(E;F)\mathscr{M}(E; F) l’ensemble des morphismes stricts injectifs de E dans F, et QM(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{M}(E; F) l’ensemble des morphismes stricts de E dans F dont le noyau est de dimension finie.

Proposition 10 02T2

Soient E et F des espaces normés. L’ensemble M(E;F)\mathscr{M}(E; F) est ouvert dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F). C’est l’intérieur de l’ensemble des applications de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) qui sont injectives.

Soit A l’ensemble des applications linéaires continues injectives de E dans F. Pour qu’une application u∈Au\in A soit un morphisme strict, il faut et il suffit que sa conorme ((u))((u)) soit strictement positive (III, p. 62, remarque). Or ((u))((u)) est la distance de uu au complémentaire de A dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F)(III, p. 65, prop. 9). La proposition en résulte.

Proposition 11 02T3

Soient E et F des espaces de Banach. L’ensemble QM(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{M}(E; F) est ouvert dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F). C’est l’intérieur de l’ensemble des applications de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) dont le noyau est de dimension finie.

Soit A l’ensemble des applications linéaires continues de E dans F dont le noyau est de dimension finie.

Soit uu un élément de QM(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{M}(E; F). On a alors ((u))>0((u))>0(III, p. 62, remarque). Tout élément v∈L(E;F)v\in \mathscr{L}(E; F) dont la distance à uu est <((u))<((u)) appartient alors à A (III, p. 65, prop. 9), de sorte que uu est un point intérieur de A.

Réciproquement, soit uu un élément de A qui n’est pas un morphisme strict. On a ((u))=0(((u)) = 0 (III, p. 62, remarque). Soit vv un élément de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) qui diffère de uu par une application linéaire de rang fini ; d’après le corollaire 1 de III, p. 40, le morphisme vv ne peut être strict d’image fermée ; comme un morphisme strict de E dans F a une image fermée dans F (EVT, IV, p. 28, th. 1), cela signifie que vv n’est pas un morphisme strict. On a donc ((v))=0((v)) = 0. Soit ε\varepsilon un nombre réel >0>0. D’après ce qui précède, le lemme 3 de III, p. 66 permet de construire par récurrence une suite (um)m∈N(u_m)_{m\in\mathbf{N}} d’éléments de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) satisfaisant aux conditions suivantes :

(i) On a u0=uu_0=u;

(ii) Pour tout m⩾0,um+1−umm\geqslant 0,u_{m+1}-u_m est une application linéaire continue de rang 1 et de norme ⩽2−m−1ε\leqslant 2^{-m-1}\varepsilon;

(iii) Pour tout m⩾0m\geqslant 0, le noyau de umu_m est de dimension n+mn+m et est contenu dans celui de um+1u_{m+1}.

La suite (um)(u_m) est une suite de Cauchy dans l’espace de Banach L(E;F)\mathscr{L}(E; F). Soit u′u' sa limite. Le noyau de u′u' contient celui de umu_m pour tout m⩾0m\geqslant 0; il est de dimension infinie. Comme

∥u′−u∥⩽∑m=0∞∥um+1−um∥⩽ε∑m=0∞2−m−1=ε \|u'-u\|\leqslant \sum_{m=0}^{\infty}\|u_{m+1}-u_m\|\leqslant \varepsilon \sum_{m=0}^{\infty}2^{-m-1}=\varepsilon

la distance de uu au complémentaire de A est inférieure à ε\varepsilon. Ceci ayant lieu pour tout ε>0\varepsilon >0, on conclut que uu n’est pas un point intérieur de A.

Proposition 12 02T4

Soient E et F des espaces de Banach et uu un élément de QM(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{M}(E; F). Tout v∈L(E;F)v\in \mathscr{L}(E; F) tel que ∥v−u∥<((u))\|v-u\|<((u)) appartient à QM(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{M}(E; F) et satisfait les relations

dim Ker(vv)⩽\leqslant dim Ker(uu),

dim Coker(vv)⩽\leqslant dim Coker(uu),

ind(vv) == ind(uu).

Comme uu est strict, on a ((u))>0((u))>0. Notons B la boule ouverte de centre vv et de rayon ((u))((u)) dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F). Pour tout v∈v\in B, on a dim Ker(vv)⩽\leqslant dim Ker(uu)(III, p. 65, prop. 9) et v∈QM(E;F)v\in \mathscr{Q}\mathscr{M}(E; F) (prop. 11).

Pour r∈Z∪{+∞}r\in \mathbf{Z}\cup \{+\infty \}, notons BrB_r l’ensemble des éléments v∈Bv\in B tels que ind(vv) =r=r. Si r∈Zr\in \mathbf{Z}, l’ensemble BrB_r est l’ensemble des applications de Fredholm de E dans F d’indice rr qui appartiennent à B (III, p. 52, prop. 11) ; il est ouvert dans B d’après le th. 1 de III, p. 58.

Démontrons que les ensembles BrB_r sont fermés dans B. Soit v∈Bv\in B un point adhérent à BrB_r. Comme les ensembles BsB_s, pour s∈Zs\in \mathbf{Z}, sont ouverts dans B et deux à deux disjoints, on a v∈Brv\in B_r ou v∈B+∞v\in B_{+\infty}.

Supposons v∈B+∞v\in B_{+\infty}. Notons nn la dimension de Ker(uu). Choisissons un sous-espace vectoriel T de F de dimension r+2n+1r+ 2n+ 1 dont l’intersection avec Im(vv) soit réduite à 0 et un supplémentaire topologique S de Ker(vv) dans E (III, p. 55, prop. 1). Considérons l’application linéaire continue f:(s,t)↦v(s)+tf: (s, t)\mapsto v(s) +t de S×TS\times T dans F. Elle est injective. L’application linéaire vv est un morphisme strict puisque vv appartient à B⊂QM(E;F)B\subset \mathscr{Q}\mathscr{M}(E; F). L’image de vv est donc fermée (EVT, IV, p. 28, th. 1). D’après la prop. 1 de III, p. 39, la restriction de vv à S est un morphisme strict d’image fermée de S dans F, et ff est un morphisme strict d’image fermée de S×TS\times T dans F.

D’après la prop. 10, il existe un voisinage U de vv dans B tel que, pour tout w∈Uw\in U, l’application linéaire (s,t)↦w(s)+t(s, t)\mapsto w(s) +t de S×TS\times T dans F est injective. Soit ww un élément de U. On a alors Ker(ww)∩S={0}\cap S =\{0\} donc ww définit par restriction et passage au quotient une application linéaire injective de Ker(ww) dans E/SE/S, ce qui implique que Ker(ww) est de dimension au plus nn. On a également w(S)∩T={0}w(S)\cap T =\{0\}, donc

codimF_F(Im(ww))⩾\geqslant dim(T) −- codimE(S)=r+n+1_E(S) =r+n+ 1,

cela entraîne ind(ww)⩾r+1\geqslant r+ 1 et contredit l’hypothèse que vv est adhérent à BrB_r.

Si rr est un élément de Z\mathbf{Z} tel que BrB_r soit non vide, on a Br=BB_r= B puisque BrB_r est ouvert et fermé dans B et B est connexe. Si BrB_r est vide pour tout r∈Zr\in \mathbf{Z}, on a ind(vv) =+∞= +\infty pour tout v∈Bv\in B. L’application v↦v\mapsto ind(vv) est donc constante sur B. Enfin, pour tout v∈Bv\in B, on a

dim Coker(vv) == ind(vv) ++ dim Ker(vv)

⩽\leqslant ind(uu) ++ dim Ker(uu) == dim Coker(uu).

Cela conclut la démonstration.

Corollaire 1 02T5

Les fonctions définies par u↦u\mapsto dim Ker(uu) et par u↦u\mapsto dim Coker(uu) sur QM(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{M}(E; F) sont semi-continues supérieurement. La fonction u↦u\mapsto ind(uu) est localement constante sur QM(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{M}(E; F).

Corollaire 2 02T6

La fonction u↦u\mapsto dim Coker(uu) est localement constante sur l’ensemble M(E;F)\mathscr{M}(E; F) des morphismes stricts injectifs de E dans F.

En effet, on a dim Coker(uu) == ind(uu) pour u∈M(E;F)u\in \mathscr{M}(E; F).

Lemme 4 02T7

Soient E et F des espaces de Banach. Pour qu’un élément uu de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) soit un morphisme strict de E dans F, il faut et il suffit que tu^tu soit un morphisme strict de F′F' dans E′E'. Dans ce cas, on a dim Coker(tu^tu) == dim Ker(uu) et dim Ker(tu^tu) == dim Coker(uu).

Pour que uu soit un morphisme strict, il faut et il suffit que tu^tu en soit un (EVT, IV, p. 29, cor. 3) ; dans ce cas, l’image de uu est fermée (EVT, IV, p. 28, th. 1) et l’espace vectoriel Ker(tu^tu) (resp. Coker(tu^tu)) est canoniquement isomorphe au dual de l’espace normé Coker(uu) (resp. Ker(uu)) d’après EVT, IV, p. 27, prop. 2. Le lemme en résulte.

Soient E et F des espaces de Banach. On note E(E;F)\mathscr{E}(E; F) l’ensemble des applications linéaires continues surjectives de E dans F et QE(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{E}(E; F) l’ensemble des applications linéaires continues de E dans F dont l’image est de codimension finie. Tout élément de QE(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{E}(E; F) est un morphisme strict d’image fermée (III, p. 52, lemme 6). Il résulte du lemme 4 que E(E;F)\mathscr{E}(E; F) et QE(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{E}(E; F) sont les images réciproques respectives de M(F′;E′)\mathscr{M}(F'; E') et QM(F′;E′)\mathscr{Q}\mathscr{M}(F'; E') par l’application continue u↦tuu\mapsto^tu de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) dans L(F′;E′)\mathscr{L}(F'; E').

Proposition 13 02T8

Soient E et F des espaces de Banach. Les ensembles E(E;F)\mathscr{E}(E; F) et QE(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{E}(E; F) sont ouverts dans L(E;F)\mathscr{L}(E; F). Plus précisément, si uu est un élément de QE(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{E}(E; F) et vv un élément de L(E;F)\mathscr{L}(E; F) tel que ∥v−u∥<((u))\|v-u\|<((u)), on a v∈QE(E;F)v\in \mathscr{Q}\mathscr{E}(E; F) et

dim Ker(vv)⩽\leqslant dim Ker(uu), dim Coker(vv)⩽\leqslant dim Coker(uu),

ind(vv) == ind(uu).

On a vu ci-dessus que tu∈QM(F′;E′)^tu\in \mathscr{Q}\mathscr{M}(F'; E'). De plus, pour tout élément vv de L(E;F)\mathscr{L}(E; F), on a ∥tv−tu∥=∥v−u∥\|^tv-^tu\|=\|v-u\| et ((tu))=((u))((^tu)) = ((u)) (EVT, IV, p. 7, prop. 8 et III, p. 63, prop. 8). D’après la prop. 12, il résulte de ces relations que si ∥v−u∥<((u))\|v-u\|<((u)), alors tv^tv appartient à QM(F′;E′)\mathscr{Q}\mathscr{M}(F'; E') et qu’on a les inégalités

dim Ker(tv^tv)⩽\leqslant dim Ker(tu^tu), dim Coker(tv^tv)⩽\leqslant dim Coker(tu^tu)

ainsi que l’égalité ind(tv^tv) == ind(tu^tu). La proposition résulte alors du lemme 4.

Corollaire 1 02T9

Les fonctions définies par u↦u\mapsto dim Ker(uu) et par u↦u\mapsto dim Coker(uu) sur QE(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{E}(E; F) sont semi-continues supérieurement. La fonction u↦u\mapsto ind(uu) est localement constante sur QE(E;F)\mathscr{Q}\mathscr{E}(E; F).

Corollaire 2 02TA

La fonction définie par u↦u\mapsto dim Ker(uu) est localement constante sur E(E;F)\mathscr{E}(E; F).

En effet, on a dim Ker(uu) =−=- ind(uu) pour tout u∈E(E;F)u\in \mathscr{E}(E; F).

Exercices

See the exercises for § 4.

Transcribed from the printed volume. Not translated.