§ 3. Formes compactes des algèbres de Lie semi-simples complexes
1. Formes réelles
Si est une algèbre de Lie complexe, on note (ou parfois ) l’algèbre de Lie réelle obtenue par restriction des scalaires. Si est une algèbre de Lie réelle, on note (ou parfois ) l’algèbre de Lie complexe obtenue par extension des scalaires. Les homomorphismes d’algèbres de Lie réelles correspondent bijectivement aux homomorphismes d’algèbres de Lie complexes : si et se correspondent, on a et pour .
Définition 1 01B1
Soit une algèbre de Lie complexe. On appelle forme réelle de toute sous-algèbre réelle de qui est une -structure sur le -espace vectoriel (A, II, p. 119, déf. 1).
Cite 1
Cela signifie donc que l’homomorphisme d’algèbres de Lie complexes associé à l’injection canonique est bijectif. Une sous-algèbre réelle de est donc une forme réelle de si et seulement si les sous-espaces et de l’espace vectoriel réel sont supplémentaires. On appelle alors conjugaison de relativement à la forme réelle l’application telle que
Proposition 1 01JF
a) Soient une forme réelle de et la conjugaison de relativement à . On a alors :
pour . Pour qu’un élément de appartienne à , il faut et il suffit que .
Cite 1 · Cité par 3
Cite IX § 1. Algèbres de Lie compactes
Cité par Proposition 1, III § 1, Proposition 2, IX § 3, Proposition 4
b) Soit une application satisfaisant à (2). Alors l’ensemble des points fixes de est une forme réelle de , et est la conjugaison de relativement à .
La démonstration est immédiate.
Notons que si l’on désigne par la forme de Killing de , et si est une forme réelle de , la restriction de à est la forme de Killing de ; en particulier est à valeurs réelles sur . Supposons réductive ; pour que l’algèbre de Lie réelle soit compacte, il faut et il suffit que la restriction de à soit négative (§ 1, no 3). On dit alors que est une forme réelle compacte de .
2. Formes réelles associées à un système de Chevalley
Dans ce numéro, on considère une algèbre de Lie semi-simple déployée () sur le corps (VIII, § 2, n° 1), de système de racines , et un système de Chevalley de (VIII, § 2, n° 4, déf. 3).
Rappelons (loc. cit.) que l’application linéaire qui coïncide avec sur et applique sur pour tout est un automorphisme de . Par ailleurs (loc. cit., prop. 7), si sont des racines, on a
Notons le sous-espace vectoriel réel de formé des tels que pour tout . Alors est une -structure sur l’espace vectoriel complexe , on a pour tout , et la restriction de la forme de Killing de à est positive séparante (VIII, § 2, n° 2, remarque 2). De plus, on a
Proposition 2. — a) Le sous-espace vectoriel réel de est une forme réelle de , dont est une sous-algèbre de Cartan. Le couple est une algèbre de Lie réelle semi-simple déployée, dont est un système de Chevalley.
b) Soit la conjugaison de relativement à . On a . L’ensemble des points fixes de est une forme réelle compacte de , dont est une sous-algèbre de Cartan.
La partie a) résulte immédiatement de ce qui précède. Démontrons b). Comme et sont deux applications semi-linéaires de dans qui coïncident sur , elles coïncident. Alors satisfait aux conditions (2) du n° 1, donc est la conjugaison de relativement à la forme réelle formée des tels que (prop. 1). Posons pour tout
Il est clair que est une sous-algèbre de Cartan de , et il reste à prouver que la restriction de à est négative. Or et les différents sous-espaces sont orthogonaux pour , vu (5); la restriction de à est négative et l’on a
d’où la conclusion.
Remarque 01B2
Avec les notations précédentes, on a les formules suivantes :
(9)
(dans les trois dernières formules, on convient, comme d’habitude, que lorsque n’est pas une racine).
On notera que est une sous-algèbre réelle de , qui n’est autre que .
Soit le groupe des poids radiciels de (VI, § 1, no 9). Rappelons qu’à tout homomorphisme , on associe un automorphisme élémentaire de tel que pour et (VIII, § 5, no 2).
Proposition 3 01B3
Soit une forme réelle compacte de telle que . Il existe un homomorphisme tel que .
Soit la conjugaison de relativement à . On a par hypothèse pour , donc pour . Pour tout , et tout , on a donc
il s’ensuit que pour tout , donc aussi pour tout . Il existe donc tel que . Puisque , on a , donc ; de même, on tire des formules (3) et (4) que lorsque sont des racines. D’après VI, § 1, no 6, cor. 2 à la prop. 19, il existe un homomorphisme tel que pour tout .
Montrons maintenant que chaque est réel strictement positif. En effet, on a , et puisque est négatif, il suffit de montrer qu’on a pour tout élément non nul de ; or tout élément de s’écrit , avec et dans , et on a
d’où l’assertion annoncée, la restriction de à étant par hypothèse négative et séparante.
Il s'ensuit que l'homomorphisme est à valeurs dans ; il existe donc un homomorphisme tel que . Alors est une forme réelle de ; la conjugaison correspondante est . Pour tout , on a
3. Conjugaison des formes compactes
Théorème 1 01B4
Soit une algèbre de Lie semi-simple complexe. a) possède des formes réelles compactes (resp. déployables). b) Le groupe opère transitivement dans l'ensemble des formes réelles compactes (resp. déployables) de .
Soit une sous-algèbre de Cartan de . Alors est déployée (VIII, § 2, n° 1, remarque 2), et possède un système de Chevalley (VIII, § 4, n° 4, cor. à la prop. 5). La partie a) résulte alors de la prop. 2. Soit une forme réelle compacte de ; montrons qu'il existe tel que . Soit une sous-algèbre de Cartan de ; alors est une sous-algèbre de Cartan de ; comme opère transitivement sur l'ensemble des sous-algèbres de Cartan de (VII, § 3, n° 2, th. 1), on peut se ramener au cas où . Comme la forme est compacte, les valeurs propres des endomorphismes , pour , sont imaginaires pures (§ 1, n° 3, prop. 1), donc les racines appliquent dans ; cela implique . D'après la prop. 3 (n° 2), il existe alors tel que , d'où b) dans le cas des formes compactes. Enfin, soient et deux formes réelles déployables de . Il existe des épingleages et (VIII, § 4, n° 1). Ceux-ci s'étendent de manière évidente en épingleages et de . Un automorphisme de qui applique sur applique sur ; il suffit donc d'appliquer la prop. 5 de VIII, § 5, n° 3, pour obtenir l'existence d'un élément de tel que .
Remarque 01B5
Nous verrons plus tard une classification générale des formes réelles d'une algèbre de Lie semi-simple complexe.
Corollaire 1 01B6
Soient et deux algèbres de Lie réelles compactes. Pour que et soient isomorphes, il faut et il suffit que les algèbres de Lie complexes et soient isomorphes.
Cité par 1
Cité par Corollaire 3
La condition est évidemment nécessaire. Inversement, supposons et isomorphes. Soient (resp. ) le centre de (resp. ) et (resp. ) l'algèbre dérivée de (resp. ). Alors et sont respectivement les centres de et , donc sont isomorphes ; il s'ensuit que les algèbres commutatives et sont isomorphes.
De même et sont isomorphes, donc et , qui sont des formes réelles compactes de deux algèbres semi-simples complexes isomorphes, sont isomorphes d’après le th. 1, b).
Corollaire 2 01B7
Soit une algèbre de Lie complexe. Les conditions suivantes sont équivalentes* : (i) est réductive. (ii) Il existe une algèbre de Lie réelle compacte telle que soit isomorphe à . (iii) Il existe un groupe de Lie compact tel que soit isomorphe à .
Cite 1
Cite Définition 1, IX § 1
D’après la déf. 1 du § 1, n° 3, les conditions (ii) et (iii) sont équivalentes et impliquent (i). Si est réductive, elle est produit direct d’une algèbre commutative, qui possède évidemment une forme réelle compacte, et d’une algèbre semi-simple qui en possède une d’après le th. 1, a), donc (i) implique (ii).
Corollaire 3 01B8
Soient et deux algèbres de Lie semi-simples complexes. Les formes réelles compactes de sont les produits , où, pour , est une forme réelle compacte de *.
En effet, il existe une forme réelle compacte (resp. ) de (resp. ); alors est une forme réelle compacte de . Le corollaire résulte alors du th. 1, b), appliqué à , et .
Il résulte notamment du cor. 3 ci-dessus qu’une algèbre de Lie réelle compacte est simple si et seulement si l’algèbre de Lie complexe est simple. On dit alors que est de type , ou , ..., si est de type , ou , ... (VIII, § 2, n° 2). D’après le cor. 1 ci-dessus, deux algèbres de Lie réelles simples compactes sont isomorphes si et seulement si elles sont de même type.
Soit un groupe de Lie compact connexe presque simple (III, § 9, n° 8, déf. 3). On dit que est de type , ou , ... si son algèbre de Lie est de type , ou , .... Deux groupes de Lie compacts presque simples simplement connexes sont isomorphes si et seulement s’ils sont de même type.
4. Exemple I : algèbres compactes de type
Soient un espace vectoriel complexe de dimension finie et une forme hermitienne positive séparante sur . Le groupe unitaire associé à (cf. A, IX) est le sous-groupe de formé des automorphismes de l’espace hilbertien complexe ; c’est un sous-groupe de Lie (réel) du groupe , dont l’algèbre de Lie est la sous-algèbre de l’algèbre de Lie réelle formée des endomorphismes de tels que (III, § 3, n° 10, cor. 2 à la prop. 37), où l’on désigne par l’adjoint de relativement à . Comme le groupe est compact (§ 1, n° 1), est donc une algèbre de Lie réelle compacte. De même, le groupe spécial unitaire est un sous-groupe de Lie compact de , dont l’algèbre de Lie est .
Lorsque et que est la forme hermitienne usuelle (pour laquelle la base canonique de est orthonormale), on écrit au lieu de . Les éléments de (resp. ) sont les matrices telles que (resp. ), qui sont dites unitaires (resp. antihermitiennes).
Proposition 4 01B9
a)* *Les formes réelles compactes de l’algèbre de Lie complexe sl(V) sont les algèbres su(Φ), où Φ parcourt l’ensemble des formes hermitiennes positives séparantes sur l’espace vectoriel complexe V.
b) Les algèbres u(Φ) sont des formes réelles compactes de gl(V).
Soit une forme hermitienne positive séparante sur . Pour tout , posons (où est l’adjoint de relativement à ). Alors satisfait aux conditions (2) de la prop. 1 du no 1, donc l’ensemble (resp. ) des points fixes de dans (resp. ) est une forme réelle compacte de (resp. ). Comme opère transitivement sur l’ensemble des formes hermitiennes positives séparantes sur (A, IX) et sur l’ensemble des formes réelles compactes de (no 3, th. 1 et VIII, § 13, no 1 (VII)), la prop. 4 est ainsi démontrée.
Corollaire 01BA
Toute algèbre de Lie réelle compacte simple de type () est isomorphe à .
En effet, toute algèbre de Lie complexe de type est isomorphe à (VIII, § 13, no 1).
Remarque 1 01BB
On a ; les formes réelles compactes de sont les .
Remarque 2 01BC
Si l’on munit l’algèbre de Lie complexe du déploiement et du système de Chevalley introduits en VIII, § 13, no 1 (IX), on a alors, avec les notations du no 2,
5. Exemple II : algèbres compactes de type et
Soient un espace vectoriel réel de dimension finie et une forme quadratique positive séparante sur . Le groupe orthogonal associé à (A, IX) est le sous-groupe de formé des automorphismes de l’espace hilbertien réel ; c’est un sous-groupe de Lie de , dont l’algèbre de Lie est la sous-algèbre de formée des endomorphismes de tels que (III, § 3, no 10, cor. 2 à la prop. 37), désignant l’adjoint de relativement à . Comme le groupe est compact, est donc une algèbre de Lie réelle compacte. On pose ; c’est un sous-groupe fermé d’indice fini de (d’indice 2 si ), donc aussi d’algèbre de Lie .
Lorsque et que est la forme quadratique usuelle (pour laquelle la base canonique de est orthonormale), on écrit au lieu de . Les éléments de (resp. ) sont les matrices telles que (resp. ), qui sont dites orthogonales (resp. antisymétriques).
Soit le -espace vectoriel déduit de et soit la forme quadratique sur déduite de . Identifions à ; alors s’identifie à : cela est clair puisque l’application de dans lui-même est -linéaire. Comme est de type si , et de type si (VIII, § 13, nos 2 et 4), on en déduit :
Proposition 5 01BD
Toute algèbre de Lie réelle simple compacte de type * (resp. de type ) est isomorphe à (resp. ).
Cité par 1
Cité par Proposition 6
6. Groupes compacts de rang 1
D’après TG, VIII, p. 5, prop. 3, p. 6, prop. 4 et p. 7, remarque 4, le groupe topologique est isomorphe au groupe topologique des quaternions de norme 1, et le quotient de par le sous-groupe formé des matrices et est isomorphe au groupe topologique . Notons que est le centre de : en effet, puisque , tout élément du centre du groupe est dans le centre de l’algèbre donc appartient au groupe à deux éléments .
Proposition 6 01BE
Toute algèbre de Lie réelle compacte semi-simple de rang 1 est isomorphe à et à .* *Tout groupe de Lie compact semi-simple connexe de rang 1 est isomorphe à s’il est simplement connexe, à sinon.
La première assertion résulte du cor. à la prop. 4 et de la prop. 5. Comme est homéomorphe à (TG, VIII, p. 7, remarque 4), donc simplement connexe (TG, XI, à paraître), tout groupe de Lie compact semi-simple simplement connexe de rang 1 est isomorphe à ; tout groupe de Lie compact semi-simple connexe de rang 1 non simplement connexe est isomorphe au quotient de par un sous-groupe de non réduit à l’élément neutre, donc à .
Remarque 01BF
On a vu ci-dessus que est simplement connexe et que est d’ordre 2. Nous verrons plus loin que ces résultats se généralisent respectivement à et (cf. aussi § 3, exerc. 4 et 5).
Rappelons (VIII, § 1, n° 1) qu’on appelle base canonique de la base , où
On obtient donc une base de également dite canonique en posant
Notons par ailleurs que est une sous-algèbre de Cartan de , que le tore maximal T de qui lui correspond est formé des matrices diagonales , où , et que l’application exponentielle
Posons (16)
Exercices
See the exercises for § 3.